Freud et la vengeance des cancres

Dans la polémique créée autour du livre de Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Marc Goldschmit, philosophe, nous a adressé ce texte. Afin que «l’anti-intellectualisme, le moralisme et le consensus ne submergent pas l’espace public».

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pave.jpgFaut-il intervenir dans l’espace public, ou continuer à travailler clandestinement, lorsque paraît un livre aussi faux et philosophiquement nul que Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne de Michel Onfray?

Interrompre la pensée et l’écriture, non pour contester un «livre» destiné à disparaître dans le flux des marchandises équivalentes et insignifiantes, non pour «défendre» les textes de Freud, qui continueront à ouvrir la pensée à la métaphysique de l’inconscient tant qu’ils seront lus de manière critique, ce qu’on appelle lire, mais intervenir à propos de Freud, à cause de l’état du débat public, et de ce qu’on appelle par convention «la vie intellectuelle».
Ce qu’on observe en effet ne surprend pas les observateurs attentifs: la liquidation des conditions de la pensée et de la subversion critique, du fait de l’alliance objective des néo-conservatismes, de l’académisme et des néo-positivismes, avec l’immense ressentiment des cancres. Cette alliance permet aujourd’hui à l’anti-intellectualisme, au moralisme et au consensus de submerger l’espace public. Le livre de Onfray, bénéficiant d’une promotion docile et non critique de la part de trop nombreux journalistes, représente un symptôme de ce submergement.
Ce livre, dans lequel aucun texte n’est lu, analysé, ni même compris de manière un peu sérieuse et digne de discussion, est une opération d’auto-marketing et de censure, destinée à augmenter le nombre auto-satisfait des non lecteurs de Freud, et à rendre illisibles les avancées de sa pensée. Pourquoi Freud est-il l’objet d’un autodafé publié et publicitaire? Que cherche-t-on à détruire ainsi, à vouer à l’oubli?

La métapsychologie. Elle présuppose l’inconscient psychique, l’hypothèse de la non présence de la psychè à elle-même, et de son excès sur la conscience. La psychanalyse est une méta-psychologie qui analyse la topique (non anatomique) des instances psychiques (l’être est multiple, scindé), l’économie du plaisir et du déplaisir (qui s’inversent comme l’amour et la haine), et la dynamique des conflits pulsionnels qui structurent chaque être et le font vaciller.


La névrose. Elle ne relève pas de la nosologie, comme le croit Onfray, mais de l’ontologie. Freud met en effet en relation la finitude de l’existence (entre naissance et mort) avec le système nerveux: le hors de soi originaire de la vie et le hors de soi affectif (intensif) de la sensibilité. La «nervosité» est alors le sismographe de la vie.

L’interprétation des rêves. Les glissements du langage et le jeu des signifiants tissent les pensées et les désirs, qui se travestissent dans les rêves et deviennent méconnaissables pour la conscience et la vérité objectivante. La pensée et les désirs sont constitués par leur rapport à la langue, à ses déplacements, à sa folie littéraire.

Le complexe d’Œdipe. En réélaborant cette figure de la tragédie grecque, et sa prégnance dans la théorie infantile de la sexualité, Freud aperçoit la dimension tragique de l’existence. «L’Œdipe» naît de l’excès des exigences pulsionnelles sur «le Moi» fragile et non constitué de l’enfant. Ses vestiges travaillent la psychè de l’adulte et séparent celui-ci de sa sexualité et de sa vie, elles le condamnent à des positions psychiques infantiles. Qui n’a fait l’expérience de telles régressions dans sa vie et ses amours? Dire avec Onfray que «l’Œdipe» est une invention de Freud reflétant sa pathologie sexuelle, relève d’une forme de bêtise digne d’un personnage de Flaubert.


La pulsion de mort. La poussée de la vie vers la mort est le concept général d’un combat métaphysique. Soumise au principe du plaisir, la psychè est contrainte de diminuer la quantité d’excitations (qui surviennent avec les événements de la vie), et de se conserver dans son état. Elle se détruit à force de s’immuniser. Freud aperçoit génialement la dimension sui-cidaire de la vie et du soi, et l’antagonisme générale de la mort et de la sexualité, du plaisir et de la jouissance.


La libération de la sexualité. Onfray ricane du tribut payé par Freud aux préjugés de son époque, mais la découverte de la sexualité psychique (étendue) la libère du naturel et du biologique, et de la réduction au sexe (à l’organe). A partir de Freud, il est possible d’entrevoir les chiasmes du féminin et du masculin, de l’homo et de l’hétéro, qui ouvrent la morsure du désir et déracinent l’idée d’une sexualité naturelle ou morale. La pensée freudienne de la différence sexuelle opère le tournant métaphysique qui permet à l’homosexualité de s’émanciper.


L’humour freudien et son Witz. Les différentes tonalité du rire travaillent tous les concepts de Freud, mais sont inapparentes quand on les approche avec balourdise. Comment peut-on en effet méconnaître l’ironie de la dédicace à Mussolini (du livre Pourquoi la guerre?) et l’humour avec lequel Freud recommande à tous la Gestapo1? Un peu d’oreille et d’esprit, que diable!
Les grands bouleversements de la pensée ont lieu dans les détails inapparents et subtiles des textes, incommensurables à l’impudente grossièreté des propos d’Onfray. Son détournement de la pensée de Nietzsche ne trompe que les non-lecteurs, et participe d’une grossièreté falsificatrice. La complaisance et la proximité de Onfray avec les antisémites2, aux antipodes de la « grande politique » de Nietzsche articulée à une déclaration de guerre aux antisémites3, le ressentiment contre la pensée et la non-lecture des textes, aux antipodes de la philologie et de la probité nietzschéenne, la psycho-biographie vulgaire (ragots et mensonges colportés pour diffamer la sexualité de Freud4) aux antipodes de la psychologie des profondeurs.


En fin de compte, les cancres se vengent de l’immense et silencieuse subversion ouverte par la pensée. Les livres de Freud et Nietzsche, écrits démocratiquement pour tous et personne5, travaillent contre le temps présent en faveur, espérons-le, d’un temps à venir. Ils sont aujourd’hui vaincus par la haine, la vulgarité et la bêtise, qui font un bruit de tous les diables. Est-ce définitif? Il est permis d’en douter.

Marc Goldschmit, philosophe.

Dernier ouvrage paru: Une langue à venir. Derrida, l’écriture hyperbolique. (Lignes et Manifeste, 2006)

A paraître: L’écriture du messianique. LA philosophie secrète de Walter Benjamin (Hermann, 2010)

 

Notes:

1: Avant de quitter Vienne en 1938, Freud est obligé de signer une attestation, à laquelle il ajoute un post-scriptum: « Je puis cordialement recommander la Gestapo à tous ».

2: Il cite sans distance les discours de l’extrême droite française sur Freud.

3: Par exemple : « Fusillons tous les antisémites », lettre à Jacob Burckhardt, du 6 janvier 1889.

4: Voir les mises au point définitives d’Elisabeth Roudinesco.

5: Exergue d’Ainsi parlait Zarathoustra.

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