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Le Club de Mediapart dim. 24 juil. 2016 24/7/2016 Édition de la mi-journée

Autisme (3/3). Pour une mise à jour de la diversité clinique

Troisième et dernier volet de cette série d'articles autour du rôle de la psychiatrie aujourd’hui dans l’accompagnement de l’autisme et des troubles envahissants du développement (TED). 

Troisième et dernier volet de cette série d'articles autour du rôle de la psychiatrie aujourd’hui dans l’accompagnement de l’autisme et des troubles envahissants du développement (TED). 

Résumé : La psychiatrie et la psychanalyse ont longtemps dominé les discours sur la clinique de l’autisme. Elles ont ensuite accepté avec réticence les apports d’autres disciplines. Plus récemment, elles s’en approprient certaines innovations, au risque de travestir l’interdisciplinarité qui s’impose peu à peu.

 Il  leur faut maintenant :

- sélectionner avec précision leurs apports cliniques utiles et leurs actions dans les parcours de vie suivant l’âge et le type de troubles.

- apprendre à fédérer les observations des autres disciplines du plateau technique, quand on le demande. Il s’agit d’innovations issues de spécialités médicales (comme la génétique et la neuropédiatrie), de la psychologie du développement, du cognitivisme, de la psychomotricité et de l’éducation. Cet apprentissage difficile exige du temps car il n’est pas spontanément acquis lors des études de psychiatrie, de psychologie ou de la formation « à une méthode ».

Les équipes accompagnantes, qu’elles soient éducatives, sociales, thérapeutiques, ou mixtes en ont maintenant grand besoin pour accéder à la complexité de la clinique de l’autisme.

  • Pour lire les précédents articles, cliquer ici et .

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 « The evil that man do lives after them, the good is often interred with their bones »[1].

L’accompagnement de l’autisme a changé, les connaissances ont changé, la psychiatrie elle même a changé. En voici quelques exemples pour le débat, issus de notre expérience avec les adolescents et adultes, non exhaustifs mais significatifs.


1. Apports de la génétique, de la psychologie piagétienne, du cognitivisme.

La génétique a diffracté les entités syndromiques traditionnelles de la CFTMEA [2] française : des causes sont apparues qui différencient bien mieux les personnes à l’intérieur de tous les groupes  « autisme », « psychoses précoces déficitaires », « dysharmonies évolutives », « dysharmonies psychotiques ». Elle diffracte aussi, dans le nouveau DSM V américain, l’entité « Troubles du Spectre Autistique », encore plus hétérogène que les précédentes.

La découverte d’une litanie de « formes syndromiques d’autisme » ou de maladies génétiques avec des traits autistiques ne cesse pas : ce sont des délétions ou d’autres anomalies chromosomiques, à transmission héréditaire ou résultant d’accidents de réplication isolés.

Elle a vidé presque entièrement le sac des « Psychoses Précoces Déficitaires » (celles qui étaient déjà repérées par Misès pour leur origine organique probable), en grande partie celui des « Dysharmonies Evolutives » [3] et enfin une part des « Dysharmonies Psychotiques » (les Multiplex Developpemental Disorders du DSM IV).

En 1998, dans un réseau de centres pour autistes, un programme de dépistage réalisé avec le département de génétique de l’Hôpital Necker [4] a établi un pourcentage de diagnostics de 17 %. Après 15 ans, en 2014, il en est à 27%. De deux ans en deux ans, les techniques progressent pour le repérage de maladies « orphelines » nouvelles.

D’autres recherches explorent la vulnérabilité de certains gènes en interaction réciproque avec des facteurs environnementaux au cours du développement. Elle augmentera encore la contribution de cette discipline.

Diverses origines organiques (neurologiques, épileptiques de cause tumorale ou inconnue, traumatiques, infectieuses) opèrent le même type de découpage, contribuant à transformer peu a peu les entités précédentes. 

Cependant, ce qui reste incontestable dans les anciens regroupements est considérable et la clinique psychiatrique, remaniée, permet alors nombre de précisions utiles aux accompagnements.

Certains généticiens ont pu croire que cette clinique serait remplacée par un simple catalogue de « phénotypes ». C’est-à-dire par ce qui rend les anomalies des gènes « visibles» sur les visages et dans les corps, dans les incapacités des fonctions et des organes. La complexité du vivant nous a montré au contraire que la génétique ne dissout pas le besoin que nous avons de la clinique psychiatrique : elle la met en mouvement.

Elle fait apparaître comment les troubles constitutionnels, dues à l’anomalie organique, vont secondairement, en rapport avec des conflits environnementaux, avoir une expression psychiatrique plus ordinaire, les deux étages donnant plus de force et de relief à la singularité de chaque personne.

Par exemple, dans la délétion 1p 3.6, des troubles du sommeil (accessoires dans un tableau d’atteintes organiques variées) vont exalter la vivacité de réactions agressives quand des liens fusionnels sont établis dans la famille (ce qui va compter au premier plan si on veut améliorer la vie de tous et rendre possible une insertion) .[5]

Par exemple, dans l’anomalie du chromosome 15 du Prader Willi, des tendances affabulatrices innées peuvent frayer un chemin à une activité délirante paranoïde, si l’étayage de la vérité par l’entourage familial ou institutionnel est défaillant pour des incidents de la vie courante (ce qui influencera encore la réinsertion sociale car nombre d’entre eux sont hospitalisés au long cours).

Par exemple, dans l’X fragile, la mauvaise image de soi favorise des expressions névrotiques et des dépressions. Des gestuelles incontrôlées (dues à la maladie génétique) vécues comme dégradantes sont camouflées par des scénarios théâtralisés de déchéance, voire par des conduites agressives ressenties comme moins honteuses, plus valorisantes.

Par exemple, dans le syndrome CHARGE (gène CHD7 du chromosome 8), il en est parfois de même, avec plus d’intensité encore. Aussi, une fois les déficits génétiques visuels et auditifs pris en charge, le problème psychiatrique associé sera des plus complexes pour l’accompagnement vers une insertion relais.

Par exemple, dans les syndromes autistiques liés à des maladies génétiques, on observe des composantes hystériques dans les troubles du comportement liés à l’émergence contrariée de la sexualité.

Ce ne sont que quelques exemples de symptômes, mentionnés ici car ils sont fréquemment rattachés, à tort, à d’autres registres. Sans cette restructuration de l’approche clinique liée à la génétique, des psychanalystes auraient-ils osé parler de troubles névrotiques pour des personnes qui étaient globalement taxées de « psychotiques » ? (et encore sont-ils rares les cliniciens qui le font [6]).

L’apport de la psychologie du développement [7] et la compréhension des déséquilibres sensori-moteurs variés (le corpus moderne du suisse André Bullinger [8]) est essentiel pour la prévention précoce et la rénovation de la clinique. Il montre les failles de la régulation tonico- émotionnelle dans l’enfance, puis dans le présent de l’adolescent et de l’adulte, et comment elles génèrent des troubles des conduites, permanents ou des aggravations conjoncturelles. Ces failles existent quelques soient les niveaux intellectuels associés à l’autisme, chez les plus déficitaires comme chez les personnes « avec un haut niveau » ou dans les syndromes d’Asperger. Auparavant prédominait à l’inverse l’idée qu’une «souffrance psychique » était le primum movens, l’initiateur pour la plupart des  blocages y compris physiques. Cette représentation-là, encore majoritaire il y a peu, est maintenant révisée par toutes les disciplines. Remarquons que les psychanalystes Pierre Delion et Genevieve Haag, ainsi que M-F Livoir-Petersen contribuent aujourd’hui à cet apport en y versant leurs propres expériences.

L’apport du cognitivisme moderne (notamment le corpus du franco-québécois Laurent Mottron [9]) a des incidences majeures sur la clinique. Par exemple, il permet de comprendre comment une personne subit l’emprise de séquences de pensées ou de séquences d’actions déjà connues et qui doivent être réalisées derechef avant d’amorcer des conduites nouvelles ou adaptées ; les difficultés à circuler simultanément dans plusieurs séquences de pensée, d’action, et d’émotions ; la concentration de ces personnes difficile à détourner ; les gênes intellectuelles et physiques ressenties lors des interactions avec les autres, etc. Dans certains cas, le cognitivisme nous permet aussi de comprendre que le langage peut être un leurre qui crée des relations pathologiques avec l’entourage, et que certains autistes « verbaux » ont des conduites plus adaptées s’ils sont assistées comme des non-verbaux. Là encore, ce ne sont que quelques exemples. Ils sont mentionnés ici au titre du diagnostic différentiel : ces troubles des conduites sont souvent attribués faussement à des dimensions psychologiques communes, non spécifiques.


2. Chez les jeunes, plusieurs registres cliniques sont en cause dans une seule crise :

Dans l’autisme, les deux domaines de déviance particuliers, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, touchent les aspects cognitifs et les aspects sensori-moteurs. Ensuite viennent toutes sortes de conséquences dans la communication, les émotions, les interactions.

Il en résulte nombre de troubles du comportement « simples », qui génèrent ce qu’on appelle maintenant des « comportements problèmes » ou « des comportement défis ». Souvent, ce sont des réactions à des causes uniques mais enfouies : des séquences de repérage cognitif tyranniques pour la personne et mal respectées par l’entourage, des troubles sensoriels méconnus, des douleurs ou d’autres inconforts, des troubles somatiques non détectés, des effets secondaires de médicaments psychotropes, etc.

Ils peuvent créer une « situation complexe » [10] si on n’en détecte pas la cause suffisamment tôt ou si on ne connaît pas certains accompagnements dits « comportementaux » qui sont simplissimes (ou si on se refuse à en user) comme des repérages visuels (avec des pictogrammes) des repérages temporels (avec des « time timers », etc.).

Mais des troubles du comportement plurifactoriels mettent en difficulté les services les plus experts, « psychodynamiques » ou « comportementalistes ».

Aujourd’hui, quand nous discutons de séquences d’auto agression ou d’hétéro agression qui sont pour une grande part les causes de l’exclusion sociale aggravée de certains jeunes, il nous faut apprendre à distinguer chacun des registres qui convergent vers cette violence.

Prenons comme paradigme la situation d’une jeune fille (qu’on appellera ici Paulette). En un an, il nous faut une demi-douzaine de réunions d’équipes (des « synthèses »), et autant ou plus de rencontres avec ses parents pour discriminer chez elle les composants des crises, leur succession, ou leur convergence, leur enchainement, ou leur fusion ; et pour mettre en regard les conduites éducatives et soignantes appropriées.

Les registres suivants, que nous trouvons chez elle, sont habituels chez de nombreux autres jeunes :

1. Les séquences d’action routinières et rassurantes sont perturbées, et il y a un défaut d’anticipation par l’entourage des contraintes autistiques cognitives qui sous-tendent les régularités et qui doivent être respectées (ce qui implique que les familles et les institutions aménagent l’environnement et s’« adaptent » à ces contraintes)

2. Une intolérance à la frustration, qui est très banale, est renforcée par le sentiment qu’un nouveau rapport de force physique, avec la montée en puissance de son adolescence, lui est favorable (ce qui implique de préciser la pédagogie relationnelle dans la famille et dans l’institution, avec des positionnements psychologiques plus fermes).

3. La dépression, constitutionnelle ou réactionnelle, existe souvent, mais elle est méconnue ou sous-estimée. Elle a une action transversale sur toutes les autres séquences et elle les aggrave (elle doit être traitée impérativement, et, sauf la cyclothymie, rarement par des médicaments : c’est le soin institutionnel qui aura un rôle majeur).

4. Parmi ses formes diverses, la dimension abandonnique est presque constante avec ses réactions caractérielles paradoxales : une sorte de violence en quête d’amour, pour les parents ou les protecteurs institutionnels (ce qui implique une tolérance envers des conduites provocatrices et « asociales » et une attention à valoriser le sujet).

5. La naissance d’un attachement amoureux avec un compagnon d’âge ou même de simples élans, qui rarement peuvent aboutir (ce qui implique l’aménagement institutionnel des interactions entre pairs)

6. Une excitation sexuelle incompréhensible pour elle, s’exprime par des attouchements masturbatoires plus ou moins contenus (ce qui implique des aménagements de l’environnement architectural en famille et dans l’institution, des groupes de parole appropriés, des entretiens avec des psychologues).

7. Pendant la crise elle-même, des conduites archaïques sont réactivées soudainement, avec des agrippements manuels ou oraux (pincements et morsures) dans son « espace de préhension » (ce qui implique des techniques d’apaisement par un enveloppement par l’arrière afin de créer des appuis-dos et rétablir un équilibre sensori-moteur perdu).

8. Pendant la crise encore se combinent à ces conduites archaïques des réactions de niveau supérieur, « surmoïques », qui sont trompeuses car paradoxales. Des pleurs de culpabilité ou même des demandes d’excuses s’expriment en même temps que les agressions (ce qui implique d’avoir aussi une attitude consolante). [11]

La plupart de ces registres sont donc en cause lors des « situations complexes » chez les adolescents et jeunes adultes. Certes ils sont configurés singulièrement chez chacun d’eux, garçons ou filles, et il y aura deux ou trois séquences de plus ou de moins suivant les personnes et les moments.

Le repérage des symptômes résulte moins de l’observation directe d’un spécialiste que du recueil des signes par les parents et par les intervenants institutionnels, dans le feu même de leur assistance ou de leur contention. Ils rapportent les faits, les contextes, leurs intuitions, leur empathie, leur subtilité d’appréciation comme leurs préjugés, dans un mélange d’émotions vives et de détresse, avec tout le poids de leurs blessures psychologiques et parfois physiques. 

La perplexité en famille et dans les équipes nait du mélange de ces séquences qui appellent parfois des réponses contraires et pourtant simultanées, ou presque. Il faudra donc ajuster l’accompagnement et c’est la synchronie et la diachronie des gestes et des paroles des encadrants, des psychologues et des parents – parfois c’est une véritable chorégraphie – qui seront le facteur majeur de l’apaisement, auxquels il peut être utile d’ajouter un calmant finement dosé (et non des cocktails de médications abrutissants).

Ainsi voit-on comment la clinique dans l’autisme doit bénéficier d’apports multiples. Elle redistribue alors les causes et les effets : cognitifs, sensori-moteurs, psychologiques, éducatifs, pédagogiques, infirmiers, sociaux, culturels, psychiatriques, etc.  Tous contribuent à nos  « synthèses » de groupe, et nulle suprématie psychiatrique ou psychanalytique, conjointe ou disjointe, n’est pertinente.

Si une consultation ou un entretien de spécialiste sont trop espacés ou trop superficiels, si des commentaires sont trop théoriques, ils écraseront les registres utiles concernés en une bouillie pseudo-clinique, qui agacera les accompagnateurs de terrain ou les familles.

De même, les « évaluations fonctionnelles et diagnostiques » par tests et protocoles, que nous réalisons pour mieux communiquer avec les autres équipes, sont insuffisantes pour résoudre ces crises.

En revanche la capacité de fédérer les observations, de hiérarchiser les niveaux et les registres pour coordonner les actions thérapeutiques, éducatives et sociales est indispensable.

La formation psychiatrique et celle d’approches psychologiques, y compris la psychanalyse, pourraient aiguiser cette capacité que tout membre d’une équipe pluridisciplinaire doit vouloir acquérir, mais elles n’en ont pas le monopole.


3. Exemples de suprémacisme de la psychanalyse sur la clinique.

On ne peut nier que le « suprémacisme » psychanalytique sur la clinique ait produit nombre d’absurdités théoriques et pratiques.[12]

Souvent, c’est une divergence quant aux rapports entre la clinique et l’action accompagnante qui furent une source de conflits ouverts ou rentrés de la psychanalyse avec la psychiatrie, et au delà avec les équipes pluridisciplinaires.

Pour certains psychanalystes, la matrice du soin est que le sujet souffrant se saisisse lui-même de l’élaboration issue du transfert entre le thérapeute (et par extension l’institution) et lui. C’est au sujet de transformer lui-même sa vie insatisfaisante. On voit d’où vient le concept ancien d’« attendre l’émergence du désir » des autistes, qui fut une projection grossière de ce principe. Même s’il est déclaré définitivement périmé tant il a été détesté, il en reste des séquelles, à peine plus subtiles. Par exemple, considérer avec hauteur que relève d’une idéologie « comportementaliste » et « anti thérapeutique » ce que les équipes ou les parents réclament : que soient accompagnés, dans l’ici et maintenant, dans le quotidien : les troubles du sommeil, de l’hygiène, des conduites sexuelles, les comportements violents, etc. [13]

Prenons le cas de Charles :

Il arriva dans un de nos hôpitaux de jour à 15 ans sans avoir acquis la propreté. Pour ce faire, l’équipe (ses éducateurs, psychologues, infirmiers, psychiatre, deux par deux et à tour de rôle) lui donna un bain chaque matin afin qu’il défèque dans l’eau. Il apprit peu à peu de cette forme d’action sur ses enveloppes sensorimotrices tactiles et proprioceptives dysfonctionnelles : il apprit de l’eau, de l’attention et de la parole dite sur ses sensations, du séchage et de l’accompagnement à la détente. Il apprit aussi de l’activité sociale consistant à transporter les selles  (épuisette et seau) aux toilettes. Il apprit à repérer ce qui se passait en lui et à accéder à une certaine exigence de la vie familiale et collective.

Il apprit encore de lui-même à stimuler avec son doigt un reflexe local (de son anus à la moëlle épinière) pour l’exonération volontaire, comme le font en rééducation fonctionnelle les paraplégiques privés de certaines connexions avec le cerveau. Plus tard, une exploration génétique avancée montra que son autisme résultait d’une « délétion interstitielle 19 qter » (une anomalie rarissime) qui sans doute était responsable d’un trouble de la conduction nerveuse. Mais avant cela, nous allâmes modestement rencontrer une équipe d’un hôpital de jour pour enfants petits qui avait beaucoup de psychomotriciens et d’activités d’eau, et donc a priori une expérience plus large et plus précoce que la nôtre pour ce type d’apprentissage. Notre surprise fut grande de ce que pas un seul parmi eux ne put s’exprimer sur le sujet car en fin de compte, le seul écho consternant à notre expérience fut celui du psychiatre psychanalyste de cette équipe. Il conclut pour lui-même : « Vous avez réussi à faire accéder ce jeune à l’érotisme anal »…

 

Un autre exemple est celui d’Henri :

Il nous fut adressé à l’adolescence par un centre féru de psychanalyse à cause de l’apparition de troubles du comportement sévères (fugues nombreuses accompagnés d’un délire hypocondriaque). Le diagnostic d’alors était celui de « psychose hystérique due à un antagonisme entre les parents ». Dans notre hôpital de jour, nous observâmes que des troubles de l’équilibre apparaissaient et des explorations somatiques poussées obtinrent un autre diagnostic, neurologique cette fois, celui de « gangliosidose à GM2 » ou « maladie de Tay Sachs forme adulte ». Cette anomalie génétique très rare le rendit peu à peu grabataire et finit par l’emporter des années plus tard ainsi que deux de ses frères (trois garçons dans une fratrie de quatre). On voit là encore que l’expression psychiatrique d’une anomalie génétique qui troublait le corps et l’esprit d’un adolescent ne devrait pas faire divaguer des équipes. Mais une fois résolu ce conflit des regards sur une situation complexe, c’est quand même la psychiatrie qui l’accompagna jusqu’à la fin, en organisant la synergie des segments de compétences utiles venues de différents services.

 

Dans ces exemples, les discours contraires aux approches plurielles sont choquants mais ils ne représentent pas tout l’apport de la psychanalyse à l'accompagnement de l’autisme. Ce sont ses déviations dogmatiques, celles qui affirment qu’« il n’y a de clinique que psychanalytique », et qui de ce fait s’égarent. Mais ce sont des exemples significatifs d’un suprémacisme dont on ne doit pas nier qu’il existe encore.

Imagine-t-on ce qu’ont pu ressentir nombre de parents qui ont reçu en première ligne ces discours, ou qui en ont eu des échos, ou qui en ont été les victimes indirectes ? Ou ce que ressentent nombre de psychanalystes qui ont partagé douloureusement avec les équipes et les familles l’accompagnement de Charles ou d’Henri ?

Une solidarité de caste a empêché d’éminents représentants de la psychanalyse de délimiter des concepts et actions pertinents dans l’autisme de ces expressions vulgaires et violentes. Il s’est répandu chez les parents qu’elles étaient la règle et toute la discipline en a été entachée. Il lui revient d’aller au bout d’une clarification pour que les familles et la société retrouvent confiance en elle.

La première et la plus importante est d’établir une séparation nette du discours qui se rapporte à la psychothérapie individuelle d’une personne autiste quand il y en a une – ici, le psychanalyste à sa liberté d’interprétation, qui s’exerce entre lui, le sujet et ses tuteurs éventuels – et un discours qui doit se fédérer à une clinique multipolaire. Quand un psychanalyste applique ses outils conceptuels à toutes les dimensions de la vie d’une personne, c’est avec une loupe déformante et des zones aveugles qu’il agresse et humilie le sujet, sa famille et ses collègues.

 

4. Exemple de l’importance de fédérer des apports cliniques variés.

Voyons maintenant un exemple fréquent de situation clinique d’apparence hermétique qui nécessite de « fédérer » les apports  de services de spécialités différentes :

Le jeune Zac, 11 ans, a un autisme associé a une épilepsie, et il est progressivement extrait des activités de son SESSAD pour rester au domicile car il est entré dans une agitation extrême jour et nuit. Il ne dort plus depuis des semaines, entraînant ses deux parents dans une spirale d’épuisement, d’absentéisme au travail, de délaissement des frères et sœurs, jusqu’à ce qu’un « suicide altruiste » menace cette famille. Plusieurs services somatiques réputés pour leur excellence sont mobilisés (neurologie et génétique notamment) ainsi qu’en urgence des laboratoires de médecine exploratoire. Devant des résultats tous négatifs, tous les services somatiques en arrivent à cette conclusion par défaut que c’est « son autisme qui est la cause des troubles du comportement » et que c’est la pédopsychiatrie qui doit trouver la solution. Il reviendra paradoxalement à celle-ci d’en découvrir la vraie cause, toute autre. En croisant toutes les liaisons entre les services avec celles faites avec la famille, c’est une migraine masquée et une otite chronique refroidie qui étaient la cause de douleurs surtout nocturnes, dont le traitement immédiat amènera au retour à la normale.

 

5. En conclusion : délimiter son champ de compétences et le fédérer avec les autres apports, au service de la complexité de l’autisme.

Dans les dernières années, la psychiatrie et la psychanalyse, parfois conjointes, parfois rivales, ont perdu leur « suprématie » sur le discours relatif à l’autisme. Des approches comportementalistes ont gagné une reconnaissance dans de nombreux services. Mais quand les prises en charge sont actives, la combinaison des approches tend à devenir la règle, surtout si des troubles du comportement apparaissent.

Cependant nombre d’équipes travaillent aujourd’hui dans la tension, le doute, voire la crainte. Elles se sentent menacées par des déclarations ou des textes dont les sources sont variées (Haute autorité de santé, ministres, administrations) et qui leurs sont assénées, amplifiées, transformées en injonctions par des intermédiaires intéressés ou obtus (associations exaltées, professionnels rivaux, petits bureaucrates). Malgré les facteurs d’usure que sont les conflits inutiles et la méfiance entre partenaires, la psychiatrie et la psychanalyse, séparément ou ensemble, ne devraient pas renoncer à aider les autistes et TED.

1. Elles ont chacune leur corpus de connaissance et d’action pour l’autisme, qui devient plus précis et qui s’enrichit quand il est confronté aux apports des autres disciplines. Je n’en ai donné que des exemples bien modestes. L’extension de ce champ d’exploration clinique est devant nous, immense.

2. Leurs contributions respectives peuvent être séparées dans certains cas, ou convergentes dans d’autres, peu importe : leur pertinence doit être jugée à l’aune des « conduites à tenir » utiles, de l’intégration réussie de ces composantes thérapeutiques au projet global établi pour chaque personne.

3. De plus, il est devenu indispensable de fédérer (non pas de s’approprier, de dominer ou de soumettre) les observations des autres disciplines du plateau technique tant les regards sollicités sont multiples. C’est nécessaire pour les synthèses à l’intérieur des unités (pour chaque centre spécialisé en autisme) mais aussi pour les observations interservices, sans quoi les équipes ne peuvent accéder à la complexité de la clinique.

La psychiatrie qui est elle-même au carrefour de plusieurs formations est sans doute préparée à jouer ce rôle, au moins à l’apprendre. En son absence (car il y a de moins en moins de psychiatres) ce sont d’autres catégories professionnelles qui doivent s’y atteler. La qualité et la continuité de l’action soignante, éducative, médico-sociale et sociale, y compris scolaire, en dépendra.

Moïse Assouline,
Médecin directeur du Centre Françoise Grémy (Hôpital de Jour Santos-Dumont et Unité Mobile pour les Situations Complexes en Autisme et TED), Paris.
Psychiatre, Hôpital de Jour d’Antony.
Coordinateur du pôle autisme de l’Elan Retrouvé
Ecrit le 29 mars 2014

 Notes : 

[1] Oraison dite par Marc Antoine à l’enterrement de Cesar (Julius Ceasar, Acte III, Scène 2, William Shakespeare).

[2] CFTMEA : Classification Française des Troubles Mentaux des Enfants et des Adolescents

[3] Nombre de personnes dont l’« X fragile » est méconnu sont encore classées « dysharmonies évolutives » dans les IME, alors que le diagnostic génétique est un des plus faciles à établir. De plus, plusieurs personnes sont atteintes soit dans les fratries soit chez les cousins, ce qui ne devrait pas échapper aux équipes de ces centres.

[4] Initié par les psychiatres M. Assouline et G. Roland-Manuel, les psychanalystes S. Lapuyade et J. Léna , avec les professeurs de génétique Arnold Munnich et Stanislas Lyonnet. L’Elan Retrouvé et l’ARS ont étendu ce programme depuis 2012 à une Consultation régionale itinérante pour tous les IME, foyers et hôpitaux de jour d’Ile-de-France qui le demandent, décuplant le nombre des consultations annuelles.

[5] Assouline M. Autisme et formes syndromiques, arbre diagnostique et traitements (À propos d’un cas de «délétion 1p 3, 6). Nervure 2008. VOL 21 n° 7 SUPPL 11-14

[6] Lapuyade S. Génétique et psychanalyse des personnes avec autisme. Nervure 2008. VOL 21 n° 7 SUPPL 3-5

[7] La filiation de Piaget, Wallon et Ajuriaguerra.

[8] Bullinger A. Le développement sensori-moteur de l'enfant et ses avatars : Un parcours de recherche après Piaget, Toulouse, Eres, 2013 (1ère édition 2004)

[9] Mottron L. Autisme : une autre intelligence. Bruxelles, Madraga 2004

[10] Situation Complexe en Autisme et TED (SCATED) : ce qui définit essentiellement ce « statut » est que la situation de la personne dépasse, temporairement ou définitivement, les capacités des centres spécialisés en autisme, lesquels font alors appel à un dispositif de santé publique dédié, créé en 2010-2012 en Ile-de-France : des Unités Mobiles et une Unité d’Hospitalisation Temporaire à la Pitié-Salpêtrière.

[11] Assouline M. Rencontre de la sexualité et de déficits sensorimoteurs et cognitifs (un profil à risque). Psychiatrie Française 2013. Vol XXXXIII Autismes II. n°3/12.

[12] Dans des nouveaux centres comportementalistes, un suprémacisme similaire est en train de naître, avec son lot d’idioties, exalté par la campagne sur les « méthodes qui marchent ». Et renaît aussi de ce côté là une culpabilisation des parents : des professionnels et des parents administrateurs de centres, en rang d’oignons (comme naguère psychanalystes et infirmières psychiatriques devant les parents apeurés d’un enfant difficile), les sermonnent car ils n’appliquent pas à la maison « les bonnes méthodes ». Et de ce fait, elles échoueraient dans l’institution… Rien de nouveau pour justifier l’exclusion d’enfants et de jeunes.

[13] Par exemple, comme nous préconisons dans les synthèses une clinique pour l’action plutôt qu’une clinique contemplative, qui ne servirait pas l’accompagnement, certains psychanalystes considèrent qu’elle est dénaturée par une intention « corrective ». De ce fait elle serait « comportementaliste » et par suite invalide.

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Merci, merci beaucoup.

Et comme votre billet m'a inspiré, trop inspiré, j'en ai fait un billet

http://blogs.mediapart.fr/blog/gilles-bouquerel/020814/merci-m-assouline

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Contes de la folie ordinaire

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Comment cette société-ci accueille-t-elle la folie? Par la peur et le bannissement? Les prisons comptent près d'un quart de détenus qui souffrent de troubles psychiques et le projet de loi sur la rétention

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