Lettre au «philosophe de gauche qui me séduisait»

Dominique Lanza, psychologue clinicienne, suivait Michel Onfray «avec une certaine sympathie» depuis des années. Considérant qu'aujourd'hui, son «ouvrage porte un tort irréparable à tous ceux qui pratiquent une psychanalyse populaire que [Michel Onfray ignore] superbement», elle lui adresse une lettre.

Dominique Lanza, psychologue clinicienne, suivait Michel Onfray «avec une certaine sympathie» depuis des années. Considérant qu'aujourd'hui, son «ouvrage porte un tort irréparable à tous ceux qui pratiquent une psychanalyse populaire que [Michel Onfray ignore] superbement», elle lui adresse une lettre.

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pave.jpgMonsieur Onfray,

Psychologue clinicienne, formée à la psychanalyse, j'ai écouté l'émission «Du grain à moudre» sur France Culture le 22 avril. J'avais eu l'occasion de vous entendre à plusieurs reprises et de vous voir aussi, lors d'émissions télévisées. Le philosophe de gauche me séduisait, l'université populaire complétait le tableau de l'homme qui met ses actes en conformité avec ses idées, bref, je vous suivais avec une certaine sympathie.
Quelle n'a pas été ma déconvenue à l'écoute de cette émission dont il ressort que vous semblez penser que la psychanalyse se circonscrit aux textes et à la personne de Freud, à un petit nombre de ses disciples (particulièrement des lacaniens) et à quelques quartiers parisiens.
A l'homme qui a crée l'Université populaire de Caen, je dois dire que son ouvrage porte un tort irréparable à tous ceux qui pratiquent une psychanalyse populaire que vous ignorez superbement. Je ne parlerai pas du contenu de votre ouvrage, d'autres l'ont fait et le feront. C'est son extériorisation médiatique qui me heurte, par les arguments que vous avez choisi de présenter, par le texte de la quatrième de couverture.
Au philosophe de gauche qui, je cite, dit : «Mon propos c'est de faire un travail sur Freud dans son temps, je ne parle pas des patients ce n'est pas mon propos», je réponds que nous qui travaillons au plus près de la souffrance psychique et sociale, nous occupons précisément des patients. A l'heure où nous luttons pour tenter de maintenir une qualité de soin qui laisse à la personne sa place de sujet face à une rationalisation du vivant que le néo-libéralisme promeut, vos propos viennent accréditer l'idée que nous sommes tous fourvoyés dans une lecture dépassée et malsaine de l'humain, guidés par un gourou falsificateur. Or Mr Onfray, l'inconscient existe, nous en avons chaque jour la preuve dans notre pratique, auprès des plus démunis aussi. Mon propos n'est pas de relayer ici, les conflits de territoire qui animent les débats entre les promoteurs des thérapies comportementales et cognitives (TCC) et les défenseurs de la psychanalyse, les deux pratiques ont leur place. Le problème est que les thérapies comportementales et cognitives, au-delà de la validité plus ou moins grande de leur pratique, se trouvent répondre davantage à l'idéologie néolibérale en réduisant l'humain à un segment de comportement et la psychothérapie à un conditionnement technique. En disant que la psychanalyse équivaut à un effet placebo (30 pour cent d'effet thérapeutique), vous annexez l'humain au quantifiable comme le font les tenants de l'idéologie libérale. Si politiquement vous êtes où vous le dites, vous vous trompez de cible.
Les 450 euros (honoraires perçus par Freud pour une consultation selon votre calcul) que vous mentionnez à l'envie dans toutes vos interventions, laissent penser aux personnes étrangères au milieu psychanalytique que c'est aujourd'hui ce qui se pratique. Vous demandez avec une naïveté, j'en suis convaincue, non feinte: «est-ce qu'il y a vraiment une classe modeste chez des psychanalystes avec des tarifs concurrentiels?» A croire que vous n'êtes que peu informé et que vous ne savez pas que la psychanalyse se pratique dans les dispensaires depuis longtemps déjà puisque vous préconisez par la suite, de le faire. Quand votre interlocuteur vous informe de la gratuité de certaines consultations de psychanalystes, vous lui opposez: «Alors ce ne sont pas des psychanalystes» preuve que vous ne vous êtes pas intéressé à ce qu'est devenue la psychanalyse, comme si elle n'avait jamais, avant vous, été questionnée. Pensez-vous, Mr Onfray que les royalties que peuvent rapporter certains ouvrages à succès soient le lot commun des droits d'auteurs ?
Nous les praticiens de l'hôpital public, formés à la théorie psychanalytique, sommes mis en difficulté par votre ouvrage. Vous discréditez sans nuances et sans états d'âme tout un milieu professionnel qui travaille au quotidien avec les plus vulnérables et dont le salaire hebdomadaire correspond à celui que vous indiquez pour une séance d'une heure! Qui affabule?
Quand vous citez le livre le journal d'Anna G, bel exemple de vanité bourgeoise et de luxe introspectif, selon la description que vous en faites, vous assimilez tous les patients qui font une démarche analytique à un milieu, une minorité, cela ne dit rien de ce qu'est cette pratique aujourd'hui. Cette référence a pour seule fonction de présenter la psychanalyse comme réservée à des nantis et ce au mépris de la vraie souffrance, celle que vous prétendez vouloir défendre, celle qui s'exprime auprès de nous les psy. Et vous parlez de la «brutalité libérale aujourd'hui»! Qui construit une légende dorée pour les tueurs de Freud comme les amis des auteurs du Livre noir aiment s'appeler eux-mêmes?
A quel titre et de quelle place voulez-vous, comme vous le dites dans l'émission, «revaloriser le métier de psy» et «refonder la psychanalyse»? «C'est un livre que j'aimerais qu'il puisse servir à ça, refonder la psychanalyse de manière postfreudienne.... des psychothérapeutes qui soient soucieux de repenser une psychanalyse post freudienne qui soit elle capable de soigner les gens gratuitement dans les dispensaires.» Mr Onfray, dans quel monde vivez-vous? Tout cela existe depuis bien longtemps. Que connaissez-vous réellement de nos métiers, de nos pratiques et de nos patients?
Une chose, entre autres, que la pratique individuelle de la psychanalyse nous fait découvrir, est notre propre ambivalence. Elle peut parfois se révéler par des actes manqués. Ils sont une richesse, ils disent notre fragilité et nous éloignent de l'illusion du savoir. C'est peut être au rang de cette fragilité là qu'il faut ranger votre présentation de l'ouvrage, un acte manqué, sinon personnellement, au moins politiquement. Vous qui aimez vous revendiquer de Nietzsche pour dire que toute œuvre est la forme déguisée d'une autobiographie, qu'en est-il ici de votre propre ouvrage?
La quatrième de couverture de votre livre est une injure au travail intellectuel, en l'acceptant, vous cédez aux sirènes de la rentabilité éditoriale, au risque de révéler n'être plus que marchandise de votre éditeur.
En espérant vous retrouver sur un terrain moins médiatique et plus politiquement pensé.

Dominique Lanza.

Psychologue clinicienne.

 

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