Hopper au Grand Palais: la lenteur de l’instant

L’exposition Edward Hopper au Grand Palais, jusqu’au 28 Janvier 2013, peut être l’occasion de nous débarrasser de certains jugements et poncifs associés à son œuvre. Et si ces apriori revenaient à lui refuser de mettre en avant un aspect de l’existence dont l’absence rend fou ?

L’exposition Edward Hopper au Grand Palais, jusqu’au 28 Janvier 2013, peut être l’occasion de nous débarrasser de certains jugements et poncifs associés à son œuvre. Et si ces apriori revenaient à lui refuser de mettre en avant un aspect de l’existence dont l’absence rend fou ?Selon ces clichés, Hopper serait la peinture du désespoir, de l’isolement de la solitude, de la rude vie dans une grande métropole, de l’ennui, de la non communicabilité entre les personnes. Ce regard sévère sur la vie viendrait de son puritanisme, et c’est exactement ce puritanisme qui fait de lui le peintre américain par excellence.

Cette dernière affirmation ne survit pas à l’expérience de la dernière salle de l’exposition actuelle. Allez constater par vous même : en y entrant on a l’impression d’être entouré d’une dizaine de soleils, telle est la lumière qui jaillit des tableaux. Pour la sévérité du puritain, ou la mélancolie, on peut sans difficulté trouver mieux.

Il semble qu’on a confondu rigueur et exigence avec l’austérité. Comme on a certainement restreint le sentiment de la solitude à l’isolement. En quoi la solitude serai-t-elle contradictoire avec la joie ? Ou plutôt : comment être joyeux si l’on n’a pas un lieu en soi pour accueillir ce sentiment ? Hopper peint des lieux, des lieux où il fait bon d’être. La ville est un lieu, le paysage est un lieu. La femme est un lieu, l’homme aussi. Et c’est pour cela qu’ils peuvent être seuls, même quand ils sont ensemble, l’un dort l’autre lit, l’un lit l’autre divague. Des lieux précaires, mais réels, bourrés d’humanité.

Il y a au départ un malentendu. Ceux qui l’ont défini comme austère vivaient, comme lui, dans une société en expansion que rien ne devrait arrêter. Même pas le crash économique. Société où la norme était le bonheur offert par la consommation. Du frigidaire à la bagnole en passant par le Coca-cola.

Hopper n’est pas concerné par ce type de plaisir. Qu’il connaissait bien d’ailleurs, il a gagné sa vie en travaillant pour la publicité. Hopper ne peint pas le plaisir. Il peint le désir. En fait, les conditions pour que le désir advienne : la solitude, le temps, le silence, la pensée – plus le lieu. Comparé à la profusion d’images d’un monde parfait, bâti sur l’action et l’insouciance des loisirs, ça fait contraste. Indubitablement. À l’agitation fébrile Hopper répond par la lenteur de sa force. Son désintérêt pour ce tumulte choque. (Celui qui ne veut pas vivre dans le meilleur des mondes est fou. Ou poète. Et,  d’ailleurs, tout poète est fou). On confondra l’ascèse avec du moralisme. La profusion de biens, l’accumulation des objets, l’indiffère, il n’est pas de la fête. Hopper délaisse le même, il vise le singulier, le détail, l’universel est son affaire. À l’éloge de l’individualisme, il répond par l’effacement du regard, atténue les traits du visage à l’essentiel, célèbre l’espèce humaine. Chez Hopper, l’incomplétude est un choix de méthode, un pousse à imaginer, un attrape-rêve.

 

Je suis seule dans ma chambre, assise sur le lit, devant la fenêtre par où rentre le soleil puissant du matin. Je plie mes jambes, je m’abandonne à cette chaleur et, tout d’un coup, je suis complètement concentrée. Toute mon énergie, toute ma force, sont ramassées dans un point précis de ma pensée. Consistance et lumière de ma solitude. Je suis complètement vivante. L’instant d’après la vie peut être complètement différente. Cet instant a la lenteur infinie de toute décision : «si ce n’est pas le moment il est encore a venir, s’il n’est pas encore à venir, c’est maintenant le moment». Ou encore : «toute décision fondamentale est prise d’un instant à l’autre … après un long, très long processus». (Morning Sun, Soleil du matin, 1952, huile sur toile)

Il prend un escabeau. Il y monte pour changer l’ampoule. Il voit alors la chambre comme il ne l’avait jamais vue. Ce décentrage hasardeux de l’angle de perception de son espace quotidien fait perdre à celui-ci sa familiarité. Ce décentrage est aussi un don, don de la présence absolue à l’espace où il habite, espace qu’il perçoit, à cet instant précis, comme différent de lui, comme une enveloppe inconnue. Pensez : vous revenez d’un court voyage et, pour vous faire une surprise, on a complètement réaménagé les meubles et les objets de la maison.  La surprise de cette étrangeté mobilise une concentration intense. Aussi un grand plaisir de ce regard calmement  promeneur : on voit des détails qu’on n’avait jamais vu, on rencontre ses objets intimes et coutumiers comme pour la première fois : on remarque le bleu de la mer, l’angle pointu de la petite armoire, le rouge fatigué du canapé, la belle lumière qui baigne la pièce. (Rooms by the sea, Chambres sur la mer, 1951, huile sur toile)

Je suis rentré boire un verre et manger quelque chose avant d’aller me coucher. J’écoute la conversation entre l’homme qui est devant moi et le garçon. Ils se connaissent, certainement. La femme qui est avec lui fixe son ongle pour mieux être là, pour mieux penser. Je tourne le dos aux passants, je penche un peu en avant, entre mon verre et la conversation. (Nighthawks, Noctambules, 1942, huile sur toile)

L’instant que peint Hopper n’est pas l’arrêt d’un mouvement. C’est un suspens du temps, un suspens qui se prolongera longtemps après le moment de sa captation.

Ce qui est représenté c’est la concentration du personnage devant l’infini de possibilités qui se présentent à lui, son étonnement devant cette immensité. Et sa gravité. Ou alors il s’agit de la représentation de la présence pleine du peintre à l’objet qu’il croise, une maison ou une scène, représentation qui porte alors la marque de cette présence, de l’interprétation qu’elle en donne. Cette torsion infligée à l’objet arrête le temps. «Il y a des instants où le temps s’arrête soudain et le présent devient éternité». Où le temps est suspendu au travail d’un regard que, du point de vue de la surprise, se promène, contemple, examine, qualifie. La réalité figurée est en permanence portée par le réel de cette rencontre.

Dans la composition de ses tableaux Hopper a un très grand souci du cadrage des scènes représentées. Ce sens du cadrage il a l’acquis avec le travail de la gravure – extraordinaire sélection dans l’actuelle exposition du Grand Palais. (Et aussi par la fréquentation assidue des films, grands films, de son époque). Le souci du cadrage construit la bonne distance entre lui et sa représentation de la scène, entre nous et la toile. C’est un filtre puissant contre les bruits et l’agitation de la ville, contre le bruissement de la campagne. Pour qu’on puisse mieux voir, pour qu’on puisse s’y installer,  Hopper a coupé le son de sa peinture.

Dans le cadrage rigoureux des thèmes de la quotidienneté, ce silence évoque le commencement d’un roman policier, ou  les débuts de contes de notre enfance : une fois, la nuit, dans une ville … sur une colline il y avait un phare … le jour où ils ont travaillé tard dans la soirée … au coin de la rue il y avait une boutique … au bord de la route la maison imposante semblait inhabitée, vide …

Mais d’où nous provient l’étrange sentiment de familiarité ressenti devant un tableau de Hopper ? Et cette légère conviction, immédiatement reconnue comme absurde,  que nous aurions, nous aussi, pu le peindre ?

Je pense qu’une partie de la réponse se trouve dans la tonalité des couleurs. La palette de Hopper a des affinités avec celle de nos gouaches de maternelle. Le blanc en moins. Les enfants ne savent pas que le blanc est une couleur. Le blanc avec lequel Hopper invente l’éclat de la lumière, les volumes, les gradients insoupçonnés.

Les couleurs de Hopper viennent, encore l’enfance, de son expérience de l’aquarelle. Hopper a su transporter dans sa peinture ce que les aquarelles lui ont appris. (J’ai compris cela dans l’actuelle exposition du Grand Palais, un vrai enseignement,  Merci les responsables !). Ceci peut être une définition de l’artiste : celui qui sait apprendre avec les expériences qu’il traverse, qui sait en faire usage. Celui qui accepte les exigences de l’expérience venant de l’objet  qu’il met au travail.

Les couleurs chez Hopper  sont celles des fruits et légumes du Sud. Le rouge des poivrons et des tomates, la banane et le maïs pour le jaune, les salades, les citrons et encore les poivrons pour le vert, le coton pour le blanc et le coton pour les volumes et le coton pour l’épaisseur.

Les couleurs de Hopper sont celles des alcools qui ont nourrit depuis toujours la meilleure pensée venant de l’Amérique. Le whisky et le rhum, bien sûr, et tous les alcools de cocktails. Ces drinks qui enseignent le passage du temps : transformer l’instant en lenteur en buvant les couleurs d’un Manhattan, d’un Old Fashion, d’un Whisky Sour, d’un Blue Bird, d’une Pina Colada, d’un Cuba Libre. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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