Porto Rico libre !

6 novembre 2012, les yeux du monde entier sont tournés vers les Etats-Unis, alors qu’une journée historique s’annonce également pour Porto Rico : le référendum sur son émancipation.Plusieurs possibilités s’offrent au peuple portoricain : le maintien du statut actuel d’Etat libre associé, l’indépendance, ou au contraire l’annexion à l’Union des Etats-Unis.

6 novembre 2012, les yeux du monde entier sont tournés vers les Etats-Unis, alors qu’une journée historique s’annonce également pour Porto Rico : le référendum sur son émancipation.

Plusieurs possibilités s’offrent au peuple portoricain : le maintien du statut actuel d’Etat libre associé, l’indépendance, ou au contraire l’annexion à l’Union des Etats-Unis.

Porto Rico est défini par le statut de Commonwealth, territoire rattaché aux Etats-Unis. Les Portoricains possèdent la nationalité américaine mais ne peuvent voter aux élections présidentielles que lorsqu’ ils déménagent aux Etats-Unis, et n’ont aucun pouvoir au congrès américain (ils n’élisent qu’un membre à la Chambre des Représentants et celui ci n’a pas le droit de vote). Le statut actuel d’Etat libre associé est ainsi pour le moins ambigu, et amène de nombreux portoricains à le qualifier de statut post-colonial et à s’interroger sur leur condition de « sous-citoyens ».


« Cuba et Porto Rico, deux ailes d’un même oiseau »

José Marti illustra si joliment les similitudes entre Cuba et Porto Rico : " Les deux ailes d'un même oiseau, elles reçoivent les fleurs ou les balles dans le même cœur ". Deux ailes, deux îles similaires aux destinées opposées : alors que l’une s’est libérée, l’autre est restée captive, pour poursuivre la métaphore de José Marti.

Cuba et Porto Rico gagnent leur indépendance de la couronne espagnole en 1898, pour passer sous contrôle américain en 1905, sous l’Amendement Pratt, qui fait des deux pays des protectorats américains.

Mais leurs trajectoires prennent par la suite deux directions opposées.  Alors que Cuba parvient à se libérer de l’ingérence américaine, d’abord partiellement en 1935 avec la révocation de l’Amendement Platt par une politique de « bon voisinage »,  puis définitivement avec le triomphe de la Révolution cubaine en 1959, Porto Rico est dès lors restée sous le joug américain.

Fidel Castro a d’ailleurs fait pendant longtemps de l’indépendance de Porto Rico son cheval de bataille, défendant avec ferveur les militants indépendantistes et dénonçant notamment l’occupation du camp militaire américain de l’île de Vieques[1].

Il faut attendre 1952 pour que l’île bénéficie d’une autonomie partielle[2], et ce n’est qu’en 2000 que le gouverneur de Porto Rico reconnaît l’espagnol comme première langue officielle de l’Etat (alors que le gouverneur suivant revient ensuite sur la langue anglaise).

Enfin, en 2010, la Chambre des représentants des États-Unis permet un processus formel d'auto-détermination pour l'île. Le gouverneur de Porto Rico est tenu d’organiser un référendum en novembre 2012 qui demande aux Portoricains de proroger (ou non) jusqu'en 2020 le statut actuel d' « État libre associé ».

Le référendum sur le statut inclut la question du maintien du statut d’Etat libre associé, et en cas de réponse négative, une seconde question propose à la population de choisir entre trois options : annexion, indépendance ou Etat Libre Souverain[3].

 

¿Que quieren los boricuas[4] ?

La place de Porto Rico au sein des Etats-Unis n’a jamais cessé de diviser les Portoricains.

Lors des précédents référendums, en 1993 et 1998, les Portoricains ont reconduits le statut d’Etat libre associé à 48.6 % et 50.3%[5].

D’après les derniers sondages, 51% resteraient en faveur du statut actuel.  

Parmi ceux qui voteraient en faveur d’un nouveau statut (et répondront donc négativement à la première question), 44% de la population serait favorable de l’accession à l’Union, contre 42% qui choisiraient de se rapprocher de l’indépendance avec le statut d’Etat Libre Souverain, et 4% voteraient une indépendance complète de l’île[6].

Quelles sont les différences idéologiques de ces positionnements ?

Vu des Etats-Unis, les nuances d’indépendance ou de rapprochement peuvent sembler dérisoires et symboliques, alors qu’elles sont l’objet de vifs débats chez les Portoricains.

Pour les défenseurs du statut actuel d’Etat libre associé, celui-ci constitue un compromis qui garantit les bénéfices économiques tout en préservant une certaine autonomie culturelle et administrative. Les défenseurs du statut d’Etat libre souverain souhaitent, eux,  accroitre cette autonomie sans pour autant abandonner les liens avec les Etats-Unis.

Au contraire, les tenants de l’annexion à l’Union revendiquent généralement les avantages économiques mais aussi une proximité culturelle et considèrent l’accession à l’Union comme la dernière étape nécessaire qui permettrait aux Portoricains de jouir pleinement de leurs droits de citoyens américains.

Les partisans du statut actuel, de l’annexion ou d’un Etat libre souverain sont en désaccord sur le degré d’autonomie de l’île mais ne contestent pas structurellement les relations avec les Etats-Unis. En revanche, les indépendantistes coupent le cordon et prônent une rupture totale.

L’âge d’or du Parti Indépendantiste Portoricain (PIP), qui réunissait 20% des voix en 1952 est maintenant révolu. Constituant seulement 4% de la population, les indépendantistes sont minoritaires. Cependant, sans pour autant être militants au sein du parti, une partie de la jeunesse portoricaine s’interroge sur les incohérences du statut et les problématiques de leur île. Les idées et slogans indépendantistes ont par exemple été brandis pendant la grève des étudiants de l’Université de Porto Rico en 2010 qui portait pourtant sur les coupes budgétaires dans l’éducation.

Le groupe emblématique Calle 13 est devenu le porte parole d’une génération vivant entre les Etats-Unis et l’île, consciente des discriminations dont sont victimes les Portoricains et désireuse de renforcer les liens de l’île avec l’Amérique latine.

Les paroles de leurs chansons dénoncent à la fois la corruption de la classe politique de Porto Rico, l’ingérence et l’oppression des Etats-Unis, et revendiquent l’identité latine de leur île.

Dans cette chanson, les paroles sont explicites, « Vive Porto Rico libre » !

Puerto Rico Libre © Alex Lanz

 

 

Election de gouverneur

Le 6 novembre les Portoricains devront également élire le gouverneur de l’île, à défaut de voter pour le président des Etats-Unis.

Deux favoris ressortent largement parmi les six candidats au poste de gouverneur : Luis Fortuño, gouverneur sortant, du PNP, parti favorable à l’annexion de l’île et proche du Parti Républicain, et Alejandro Garcia Padilla, du PPD, parti favorable au statut actuel, assimilable au Parti Démocrate.

Alors que Luis Fortuño bénéficiait au début de son mandat en 2008 d’une image neuve et positive de jeune cadre dynamique, il affiche maintenant un bilan désastreux qui pourrait lui coûter sa réélection. Entre les scandales successifs de la classe gouvernante et les coupes budgétaires dans la fonction publique qui se sont accompagnées d’une augmentation du chômage et d’une montée de l’insécurité, Luis Fortuño s’est mis à dos presque toutes les professions et groupes sociaux de l’île.

Malgré son statut initial de challenger, Alejandro Garcia Padilla est maintenant donné légèrement favori avec 41% d’intentions de votes aux derniers sondages (contre 39% pour Fortuño).

Au coude à coude dans les sondages, le vainqueur, devra non seulement gérer un possible changement de statut mais surtout faire face à un contexte économique et social calamiteux.


Chômage, criminalité et émigration

Les indices sociaux et économiques demeurent les pires des Etats-Unis et se situent dans la moyenne caribéenne. 

La position géographique de l’île et son statut particulier en fait malheureusement l’une des plaques tournantes du trafic de drogues. Situé au cœur de la Caraïbe (entre les Grandes et Petites Antilles), lieu de passage du narco trafic de l’Amérique vers l’Europe, Porto Rico est en outre séparé de l’île d’Hispaniola par les 140 kilomètres du Canal de la Mona, par lequel transitent illégalement des milliers d’immigrés Cubains, Haïtiens ou Dominicains qui tentent de gagner le territoire américain via Porto Rico.

Ainsi, le trafic de drogue et la violence gangrènent depuis quelques années la société portoricaine.

Plusieurs facteurs expliquent et alimentent le problème.

Tout d’abord, l’impact de la crise financière a été particulièrement important sur l’île. Depuis 2008, le chômage et la pauvreté n’ont cessé d’augmenter. Le taux de chômage, qui s’élève à 14% en 2012, est plus élevé que les autres Etats des Etats-Unis (8.3% au niveau national).  Les statistiques du recensement national indiquent, en outre, que 45.6% de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2011, 0.6% de plus qu’en 2010. De même, les inégalités économiques sont particulièrement criantes. D’après l’économiste portoricain Sergio Marxuach « 20% des plus pauvres de Porto Rico bénéficient seulement de 1.7% du total des ressources de l’île, alors que les 20% des plus riches bénéficient de 55.3% de ces ressources »[7].

En outre, la corruption est un véritable fléau. En 2010, le FBI a réalisé à Porto Rico une grande opération de nettoyage contre la police locale. Il s’est soldé par l’arrestation de 130 fonctionnaires publics (policiers, militaires et gardiens de prison), pour corruption et complicité de trafic de drogue. En 2011, la publication d’un rapport fédéral du Ministère de la Justice a révélé la corruption, la brutalité, et les arrestations arbitraires de la police à Porto Rico. Le taux d’impunité provoque la consternation et une crise de confiance s’est installée au sein de la population et des médias.

Dans ce contexte, la criminalité ne cesse d’augmenter et a atteint un niveau historique en 2011, avec plus de 1000 homicides, ce qui place l’île en tête des Etats-Unis. Les homicides ne sont plus cantonnés aux règlements de comptes entre narcotrafiquants. S’ils constituent la majorité des victimes, des victimes de balles perdues sont également reportées. Largement alimenté par les médias, le sentiment d’insécurité et de violence est maintenant omniprésent et le port d’armes à feu généralisé[8].

L’émigration devient alors la solution échappatoire à cette situation désastreuse. En effet, d’après le bureau du recensement des Etats-Unis, Porto Rico est l’Etat dont la population est le plus en déclin. Environ 4.6 millions de Portoricains d’origine vivent aux Etats-Unis, contre 3.7 millions d’habitants sur l’île.

Mais les Portoricains demeurent des "sous-citoyens", assimilés bien souvent aux autres immigrés hispaniques, qu’ils résident sur leur île natale ou sur le continent. L'exemple récent d'Angel Rodriguez, basketteur de Kansas State, à qui l'équipe et les supporters adverses de Southern Mississipi avaient hurlé « Where is your Green Card ?!», est significatif. 

La dualité des deux langues officielles est également symptomatique du rapport de domination. A Porto Rico, le bilinguisme de l’île est géré comme un problème au lieu d’être considéré comme une richesse. L’espagnol est parfois vécu par les portoricains comme une sous-langue, au contraire de l’anglais, langue du succès et de l’expatriation. Cependant, l’enseignement de l’anglais n’est pas non plus généralisé dans les écoles et collèges,  mais plutôt réservé à l’élite de San Juan, capitale administrative et économique. Finalement, le « spanglish » est bien souvent de vigueur à Porto Rico et seuls les portoricains les plus favorisés sont parfaitement bilingues.

La fameuse chanson « America » du film West Side Story illustre admirablement toutes les problématiques de l’île et l’exclusion des Portoricains à leur arrivée aux Etats-Unis, problématiques qui sont restées les mêmes depuis la sortie de la comédie musicale en 1961.

West Side Story-America © bravenewworld711

 

De toute évidence, le statut juridique actuel de Porto Rico n’est plus acceptable.

A juste titre, les Portoricains se sentent abandonnés par Washington et se vivent comme des sous-citoyens. Il est grand temps pour eux de choisir leur destinée.

Quelque sera leur décision, la préservation de la culture et la langue, le renforcement d’une intégration régionale caribéenne et latino-américaine pour éviter la fuite des cerveaux déjà bien entamée, et éviter le piège caribéen d’une mono-économie fondée sur le tourisme, sont autant de conditions nécessaires à la « survie » et l’émancipation de l’île.

 

Martha Peciña

 


[1] Pendant plus de 60 ans, l’île de Vieques a été occupée par l’armée américaine, qui s’en ai servi de camps d’entrainement et d’essais de missiles. Sous la pression de la population et de l’opinion politique internationale, l’armée américaine s’est définitivement retirée en 2003.

[2] Date à laquelle Porto Rico devient un Etat Libre Associé

[3] Le statut de “freely associated sovereign state” signifie une independence relative tout en préservant des alliances et relations privilégiées avec les Etats-Unis. C’est le statut actuel des îles Marshall, Micronesia et Palau.

[4] Que veulent les Portoricains ?

[5]http://www.whitehouse.gov/sites/default/files/uploads/Puerto_Rico_Task_Force_Report.pdf

[6] http://www.huffingtonpost.com/2012/10/12/puerto-rico-status_n_1960998.html

[7] http://www.elnuevodia.com/maspobresymaspanenlaisla-1372815.html

[8] D’après une enquête publiée par le Nuevo Dia a révélé que le crime constituait la première préoccupation des portoricains et que 83% d’entre eux ont déclaré qu’ils limitaient leurs sorties hors de leur domicile, et 15% ont déclaré avoir acheté une arme.

 

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