Billet de blog 15 nov. 2021

Frédéric Durand : la Cop26, « un échec total »

Suite de notre entretien avec le géographe Frédéric Durand. Il dresse un bilan tristement prévisible des négociations à Glasgow, entre blocage, hypocrisie et fausses solutions. (Manouk Borzakian)

Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
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Géographies en mouvement – La COP 26 s’est achevée le 13 novembre 2021, après une prolongation de 24 heures. Il semblerait que son principal « succès » soit la finalisation du fonctionnement des marchés carbone. Avec toujours aucun accord sur l’aide aux pays du Sud – le « Fonds vert » que vous évoquez dans la première partie de notre entretien – et, globalement, un document final très en deçà des attentes. À quel point faut-il parler d’un échec (prévisible) ?

Frédéric Durand – Pour moi, on peut parler d’un échec « total » ou au moins « global ». En 2015 à Paris, les dirigeants de la planète s’étaient donnés cinq ans (puis six ans à cause de la pandémie de COVID) pour parvenir à des mesures permettant de respecter les engagements de la COP21, à savoir : de ne pas dépasser un réchauffement planétaire de +2°C par rapport à l’époque préindustrielle, et si possible tendre plutôt vers +1,5°C. Ils avaient largement le temps de se préparer.

Or à l’issue de la COP26 de Glasgow, on continue de s’acheminer vers un réchauffement supérieur à +2°C, même en supposant que les pays respectent leurs engagements, car sauf avec un nouveau tour de passe-passe, on voit mal comment l’Australie par exemple pourrait atteindre la neutralité carbone qu’elle a promise, tout en affirmant sa volonté de continuer à exploiter massivement le charbon.

Cet échec illustre une nouvelle fois l’incapacité de l’ONU à prendre en charge ce dossier pourtant crucial pour l’avenir de Terre et des générations futures.

Quant aux marchés du carbone, il s’agit surtout de leurres. Moyennant quelques taxes supplémentaires aux coûts limités par rapport aux enjeux, les pollueurs vont pouvoir continuer de rejeter massivement du CO2 pendant des décennies. Cela amènera sans doute quelques améliorations techniques, mais aussi la mise en place de beaucoup de projets aux résultats douteux voire néfastes. En tout cas, cela ne permettra pas la réduction drastique nécessaire dès maintenant pour atteindre zéro carbone fossile au plus tard en 2050 à l’échelle de la planète, sachant en outre qu’au-delà de 2050, il faudra continuer à capter du carbone dans l’atmosphère tellement il en a été émis.

GEM – De longues négociations ont porté sur le charbon, l’une des principales sources de CO2. Mais, en lieu et place d’une « élimination », l’Inde et la Chine ont obtenu de signer l’objectif d’une « réduction progressive ». La cheffe de la délégation suisse, Simonetta Sommaruga, a dénoncé des manœuvres de dernière minute « inacceptables ». Encore un exemple de l’hypocrisie du Nord, qui attend que les puissances émergentes assument les conséquences de la crise climatique ?

FD – La manœuvre est à la fois critiquable sur la forme et sur le fond.

Sur la forme, les participants de la COP26 ont été mis devant le fait accompli à la dernière minute samedi soir. Normalement, face à un tel changement, si les organisateurs avaient été sérieux, ils auraient au moins dû prolonger les discussions d’une journée jusqu’à dimanche soir.

Sur le fond, il est impensable de vouloir éliminer le charbon, et même les autres énergies fossiles, sans une remise à plat de l’ensemble des modes de fonctionnement de nos sociétés de production et de consommation de masse, ainsi que de la logique même de « développement » qui suppose que les pays du Sud devraient chercher à atteindre le mode de vie de ceux du Nord.

En Islande, une usine de captation de CO2 © Climeworks

Tant que l’hypocrisie et les contradictions des promesses de « développement » (même prétendu « durable ») ne seront pas mises sur la table et discutées, il n’y aura pas d’issue aux crises climatiques. Sauf bien sûr à espérer plusieurs « miracles » technologiques. Mais là, ce n’est plus de la science ni de la politique, cela relève de croyances religieuses, car pour l’instant personne n’a de solutions technologiques à la hauteur des défis.

GEM – Parmi les mesures annoncées, on trouve deux accords, signés par une centaine de pays, sur la lutte contre la déforestation et la limitation des émissions de méthane. Que peut-on espérer de tels engagements ?

FD – Sur la déforestation, on peut tout de suite dire que c’est un scandale. La communauté internationale et scientifique s’accorde à dire qu’on est « au bord du gouffre » et les dirigeants se donnent jusqu’en 2030 pour mettre fin à la déforestation.

Cela relève toujours de la même logique : gagner du temps pour éviter de changer, sachant qu’en neuf ans il se passera beaucoup de choses et qu’il sera toujours possible de justifier a posteriori pourquoi cela n’a pas été réalisé. En outre, un tel accord aurait dû être signé par tous les pays.

À cela s’ajoute la grave confusion entre « forêts » et plantations d’arbres. Une forêt dense peu perturbée ne joue pas le même rôle environnemental qu’une plantation, y compris (c’est moins connu) en termes de captation de carbone. Or le réchauffement climatique est régulièrement instrumentalisé pour justifier de couper des forêts naturelles et leur substituer des plantations, ce qui est une aberration écologique.

De son côté, le sujet du méthane est très important. En effet, la plupart des modélisations anciennes tablaient sur un pouvoir de réchauffement global (PRG) du méthane, qui est vingt fois supérieur à celui du CO2 sur un siècle. Or le PRG du méthane est nettement plus élevé sur des périodes plus courtes. Par exemple, sur vingt ans, le PRG du méthane est plus de soixante-dix fois supérieur à celui du CO2. Mettre une priorité sur la réduction des émissions de méthane s’avère donc une bonne idée pour limiter le réchauffement planétaire à l’horizon 2050.

On peut espérer des efforts, notamment des compagnies d’exploitation ou de transport du gaz, pour réduire les fuites et les pertes, d’autant que cela pourrait être financièrement rentable. En revanche, il faudrait aussi réduire drastiquement l’élevage et particulièrement celui des bovins, et là, on se heurte à des réticences culturelles ainsi qu’à de très puissants lobbys.

Donc, là encore, il est à craindre que ces deux dossiers ne seront pas traités convenablement, et qu’ils seront peut-être même utilisés pour favoriser ceux qui ont le plus de moyens.

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À lire :

Frédéric Durand, Le Réchauffement climatique : enjeu crucial du XXIe siècle, Ellipses, 2020.

Frédéric Durand, « Climat, une conférence à la recherche du temps perdu », Le Monde diplomatique, novembre 2021.

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Sur le blog :

« COP 26 – Frédéric Durand : "l’urgence est de plus en plus criante" » (Manouk Borzakian)

« Le Gulf Stream nous joue des tours » (Gilles Fumey)

« Mark Alizart : « Notre espèce a besoin d’espoir » (Manouk Borzakian)

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