Billet de blog 29 oct. 2021

Pourquoi l'écologie n'est pas une science

Je n'arrive pas à dire ce qui ne va pas, ce qui me chagrine, alors qu'on commence à entendre les experts un peu partout, les courbes du climat et de la biodiversité, les schémas froids et les documentaires choc, à l'approche de la COP. J'ai donc essayé de penser à l'écrit à l'écologie, et au décalage affolant entre ce qu'elle pourrait être et ce que l'on arrive à en faire.

Soldat Petit Pois
Écrivaine par ici, au micro d'Oïkos & Vacarme des Jours sur toutes les plateformes d'écoute
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

            À l’approche de la COP26, je m’y attends.

            Les entendre à nouveau. Les chiffres. Les courbes.

            Les activistes qui interrompent le énième sommet pour demander une énième fois : mais avez-vous vu ces chiffres ? Avez-vous vu ces courbes ?

            Les médias qui dépeignent un tableau plein d’antagonismes : la science, et en face, les inconscients, les irresponsables.

            Peut-être une tribune signée par des scientifiques, qui diront que tout s’aggrave. Leurs voix qui éclatent sans résonnance : elles reviendront l’année prochaine dire encore.

             Une boucle sans fin, dans ce monde qui chérit une écologie purement rationnelle, une vision du monde dans laquelle règne la raison de la science et dans laquelle pêchent celles et ceux qui ont un rapport sensible aux choses, qui n’entendent pas gagner des batailles avec des arguments techniques, qui pensent que ressentir est l’important.

            Une écologie qui barbe et ennuie la moitié d’une génération qu’on dit « engagée ».

            Une écologie qui permet de réserver les discussions à une élite d’experts, de renvoyer le peuple à son ignorance de toujours. De réunir des COP et des congrès, de se lamenter qu’il ne s’y passe rien. De vulgariser les effondrements, les drames, les chutes. De raconter le futur, les enfants, l’avenir des autres.

             Sans jamais parler de nos vies. Du présent. De nous.

            Nos mots, nos désirs, nos rêves. Comment ils peuvent s’encastrer dans une lutte contre la destruction. Comment nous pouvons faire autrement qu’avec des lois ou des mesures. Comment changer le reste qui paraît si loin de ça et qui ne l’est pas : apprendre à se parler, à ne plus dépendre, à tisser du commun.

            Mais l’écologie, c’est la science. Il y a quelques temps, alors que je discutais, un homme m’a dit : « mais tu te renseignes ? Parce que c’est sérieux ce sujet ! C’est technique. »

            Non monsieur. Je vis. J’espère. J’ai peur. Et comme bien d’autres, je sens bien, que nous pouvons faire mieux.

            L’écologie n’est pas une science. Elle n’est que ce qu’on s’approprie d’elle, ce qu’on décide d’en faire. D’abord dans nos têtes, chacune, chacun, puis collectivement. Collectivement, ça ne veut pas dire tous ensemble. Il s’agit de choix. Et il est temps de faire le deuil des choix univoques, des cœurs qui battent à l’unisson dans la même direction. Certain·es choisiront un chemin, d’autres. À quoi bon s’acharner à convaincre à tout prix ceux qui n’ont pas les mêmes moyens de locomotion vers l’idéal, ceux qui ne pourront pas emprunter notre voie, ceux qui la détruiront s’ils la suivent avec nous ?

                Laisser les gens faire le choix. S’émanciper. Permettre aux bons outils de se répandre : l’éducation populaire, la solidarité, l’écoute. L’empathie.

             Car forcer la voie sera contradictoire avec nos désirs et nos espoirs. Embarquer sous pression, entraîner avec la force. Qu’est-ce que l’on gagne, si les corps suivent mais pas les têtes ? Un devoir de surveillance constant ? L’infantilisation ? Le risque de perdre notre fin dans les moyens ? 

            Faire les choix, c’est d’abord les montrer au grand jour. Ça veut dire, ne pas retirer la substance politique de ce choix. Trop souvent, les choses sont assénées, même au sein de nos rangs écologistes, comme s’il y avait une vérité et des torts. C’est vrai pour une partie : la science ne ment pas. Mais la science occulte qu’il y a des intérêts divergents. Des bases de raisonnement différentes, des choix de traiter des sujets ou de les laisser s’oublier. Comme le formule si bien le collectif Désobéissance Ecolo Paris « ce qui devrait être un choix de vie collectif devient une empoignade sur des chiffres ». Des chiffres que l’on récite presque dans notre sommeil à trop les entendre martelés.

            La question d’après est fondamentale : qu’en fait-on ? Comment s’en saisit-on, et qu’est-ce qu’ils brandissent au-delà d’eux-mêmes ?

            Présenter un tableau de raison et de torts, c’est dépolitiser le choix. Résumer la chose au bien et au mal, c’est empêcher d’appréhender la complexité de cet enchevêtrement de volontés, de dominations, de possibles. C’est encore dire qu’il est question de prise de conscience et d’ignorance. C’est clore une discussion sur notre prise sur le réel.

            Dire que l’écologie se résume à une réduction d’émission carbone, c’est la laisser à un groupe techniciste, pragmatique, fondamentalement opposé à un sensible qui sauve, lui, plus qu’il ne détruit. C’est laisser le monopole des questions à poser, le monopole du déroulement de l’histoire à une seule paire de lunettes.

            Il n’y a que des idéologies. Il n’y a qu’un choix des priorités. Ne pas le reconnaître, c’est occulter des rapports de force et des intérêts divergents. C’est se faire plus bête qu’on ne l’est.

            Il n’y a que des idées, des choix, des courants qui nous entraînent. Des décisions qui impliquent des changements comme dans une chaîne de dominos ou l’arbitrage qui permet de fermer les yeux et s’endormir comme hier. Un enchaînement que l’on accepte pour un sursit d’opulence ou des ailes, qui peuvent nous envoler là où l’on n’a pas encore pensé. Là où tout reste à imaginer. 

            Il ne s’agit pas de prise de conscience. Il s’agit de choisir ce qu’on fait de notre propre vérité, et comment se le permettre. Il s’agit du comment mais surtout du pourquoi. Du pour qui. 

            L’écologie comme une matrice. Pas comme un thème. Pas comme une couleur. Pas comme des peurs.

            Comme une manière de se réapproprier nos destins communs.          

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Entreprises
Un scandale financier luxembourgeois menace Orpea
Mediapart et Investigate Europe révèlent l’existence d’une structure parallèle à Orpea, basée au Luxembourg, qui a accumulé 92 millions d’actifs et mené des opérations financières douteuses. Le géant français des Ehpad a porté plainte pour « abus de biens sociaux ».
par Yann Philippin, Leïla Miñano, Maxence Peigné et Lorenzo Buzzoni (Investigate Europe)
Journal — Exécutif
Macron, la gauche Majax
Pour la majorité présidentielle et certains commentateurs zélés, Emmanuel Macron a adressé un « signal à la gauche » en nommant Élisabeth Borne à Matignon. Un tour de passe-passe qui prêterait à sourire s’il ne révélait pas la décomposition du champ politique orchestrée par le chef de l’État.
par Ellen Salvi
Journal
Élisabeth Borne à Matignon : le président choisit la facilité
Trois semaines après sa réélection, Emmanuel Macron a décidé de nommer Élisabeth Borne comme première ministre. À défaut d’élan ou de signal politique, le chef de l’État a opté pour un profil loyal, technique et discret, dans la veine de son premier quinquennat.
par Dan Israel et Ilyes Ramdani
Journal — France
Le documentaire « Media Crash » de retour sur Mediapart
Après quelque 150 projections-débats dans des cinémas partout en France, « Media Crash » est désormais disponible sur Mediapart, avec des bonus. Le film a suscité l’inquiétude des dizaines de milliers de spectateurs qui l’ont déjà vu, face à la mainmise sur l’information de quelques propriétaires milliardaires, aux censures qu’il révèle et à la fin annoncée de la redevance.
par Valentine Oberti et Luc Hermann (Premières lignes)

La sélection du Club

Billet de blog
La Méditerranée pour tombeau, pièce journalistique n°1
Changer la compréhension du monde par le partage d’enquêtes sur le terrain. À La Commune CDN d'Aubervilliers, la pièce d'actualité n°17 est aussi la pièce journalistique n°1. Etienne Huver et Jean-Baptiste Renaud ont enquêté sur la route migratoire la plus dangereuse du monde. À l’heure de la solidarité ukrainienne, la Méditerranée n’en finit pas de tuer et nous regardons ailleurs.
par guillaume lasserre
Billet de blog
L'UE a dépensé plus de 340 millions d’I.A. pour le contrôle des frontières
Comme l'écrit Statewatch depuis 2007 l'UE a dépensé plus de 340 millions pour la recherche sur les technologies de l’Intelligence Artificielle (I.A.) destinée au contrôle des frontières, des demandeurs d’asile, de l’immigration, alors que la proposition de loi en la matière actuellement en discussion ne fournit pas les sauvegardes contre les emplois dommageables de ces technologies.
par salvatore palidda
Billet de blog
Migrations environnementales #1 : la sécheresse dans la Corne de l’Afrique
Le manque d’eau pourrait, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), concerner 40 % de la population mondiale avant 2050 et pousser à la migration jusqu’à 700 millions de personnes. Dans la Corne de l'Afrique, le réchauffement climatique entraîne déjà des déplacements de population.
par BPI - Migrants, réfugiés, exilés
Billet de blog
« Grand remplacement » : un fantasme raciste qui vient de loin
La peur d’un « grand remplacement » des « Blancs chrétiens » est très ancienne en France. Elle a connu une véritable explosion à l’ère coloniale, face à la présence, pourtant quantitavement faible, des travailleurs africains en métropole. Alain Ruscio montre ici que ce fantasme raciste fut un filon politique et un calcul abondamment exploités du XIXe siècle à nos jours.
par Histoire coloniale et postcoloniale