Affaire des quotas, ou les frontières de la société

Pour Laura Schuft, sociologue, le procès en loyauté fait aux joueurs de football depuis l'échec des Bleus en Afrique du sud vise à les reléguer, en raison de leurs origines sociales, «aux marges de la nation».

Pour Laura Schuft, sociologue, le procès en loyauté fait aux joueurs de football depuis l'échec des Bleus en Afrique du sud vise à les reléguer, en raison de leurs origines sociales, «aux marges de la nation».

 

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puceinvite.jpgL'affaire des quotas, dans laquelle la Direction technique nationale de la Fédération française de football a évoqué une limitation du nombre de joueurs binationaux, montre la continuité des remises en question de la loyauté nationale des joueurs depuis le «scandale» en Afrique du Sud l'été dernier. Cette remise en question s'appuie sur le renvoi constant des joueurs à des origines sociales populaires et «racisées». L'affaire montre donc la manière dont des concitoyens peuvent se voir niés une pleine appartenance nationale selon des clivages «raciaux» et socioéconomiques. Mais le mécanisme que cette affaire nous révèle, ainsi que son acceptation sociale, dépasse largement le monde du sport. Revisitons les discours politiques médiatisés sur l'équipe française de football à la suite de la grève en Afrique du Sud, afin d'aborder la manière dont tous ces discours participent à reléguer des personnes, selon leur origines sociales, aux marges de la nation.

Atteinte à la nation : le patriotisme des joueurs soupçonnés

L'appel unanime à la grève par l'équipe française de football en Afrique du Sud a été perçu comme une atteinte à la nation, bien qu'une grève soit habituellement considérée comme un acte solidaire et surtout bien français. Jean-François Copé parle du maillot bleu «déshonoré», ce qui aurait justifié une «ingérence [du politique] dans l'affaire» (Europe 1, le 30 juin 2010). La subversion de l'autorité, par le soutien unanime à leur équipier exclu, a donc été directement associée à un «déshonneur» de l'Etat. La confusion entre obéissance aux dirigeants de l'équipe et loyauté à la nation semble aller de soi. En exemple, dans un communiqué intitulé «Ça suffit!», treize députés UMP ont insisté sur une charte fixant des «exigences pour tout joueur qui porte le maillot national», citant notamment le chant de l'hymne national et l'adoption d'un comportement qui montrerait qu'ils «respectent» à la fois «le pays» et «les valeurs qu'ils ont l'honneur de représenter» (Lemonde.fr avec AFP et Reuters, le 23 juin 2010). La moralité (le respect des «valeurs») vient ainsi en soutien au patriotisme, dans ces discours qui remettent en question la pleine appartenance nationale des joueurs.

Du patriotique à l'«ethnique»

Par quels mécanismes arrive-t-on à douter du patriotisme des joueurs d'une équipe nationale, ou à considérer leur comportement face à leurs dirigeants comme preuve d'antipatriotisme? Les discours politiques y parviennent en s'appuyant sur les origines sociales (on y reviendra), tandis que la presse d'extrême droite s'appuie explicitement sur la «race» (les «racines») pour semer le doute sur le patriotisme des joueurs. On y lit que «de nombreux joueurs ont dit haut et fort qu'ils étaient plus attachés à leurs racines africaines qu'au maillot français» (Novopress, le 22 juin 2010). D'autres articles de la presse d'extrême droite font référence aux origines ethniques, suggérant qu'il existe un «apartheid» ou des «mafias ethniques» au sein de l'équipe (Fdesouche, Nationpress). On perçoit ainsi les précurseurs de l'affaire des quotas, où il est question du rattachement sentimental et administratif des joueurs à la nation française.

La diversité à l'épreuve de la subversion de l'autorité

Tant que l'équipe gagne et répond parfaitement aux attentes de la majorité, comme en 2004, la diversité de l'équipe française des «Blacks-Blancs-Beurs»est l'objet de célébration. Or, la subversion de l'autorité a changé le portrait de l'équipe selon les représentations médiatisées. Leur loyauté nationale devient douteuse, doute potentiellement dû à cette même diversité autrefois célébrée. L'affaire des quotas montre cette même confusion entre nation (la question de la «bi-nationalité») et «race» (la question des «Blacks»).

Déclassement social : les punitions de l'insubordination

Mais l'insubordination ne leur coûte pas que le soupçon sur leur patriotisme et leur renvoi à des origines racisées. Elle leur coûte également leurs acquis en statut socioéconomique. Après l'affaire de la grève, les joueurs ont été constamment renvoyés à des origines sociales populaires. Il s'agit d'un déclassement symbolique qui accompagne le déclassement national. La place des personnes racisées, serait-elle ainsi en bas des échelles sociales de la nation ?

 

En effet, si les salaires des joueurs de l'équipe française de football étaient effectivement élevés, le statut social leur a été refusé. C'est l'inverse de ce que l'on peut observer dans d'autres secteurs, notamment ceux considérés comme «cols blancs». Cette négation de statut social s'appuie explicitement sur la classe sociale. Les joueurs dans leur ensemble étaient renvoyés à des catégories de délinquance réservées aux classes populaires, étant traités de «caïds» ou de «voyous [...] des cités» (termes que l'on n'observe pas lorsqu'il s'agit de délinquance fiscale ou boursière). L'ancien joueur Vikash Dhorasoo, dans son blog hébergé par le Monde (le 6 août 2010), a dénoncé à juste titre cette perception que «l'ascension sociale» des joueurs soit «forcément imméritée». Les discours politiques et sociaux témoignent d'un refus de permettre l'ascension sociale des joueurs. Comme écrit Vikash Dhorasoo en s'adressant aux joueurs, «le leurre serait de croire que vous avez du power ou que vous avez failli le prendre avec l'épisode de la "grève", seulement parce que vous êtes grassement payés». En effet, la catégorisation comme délinquant parvient à délégitimer leur acte de subversion, tout en leur refusant du statut social. La place sociale qui leur est réservée demeure vraisemblablement au rang des classes populaires sans droit au pouvoir, même si les salaires indiquent le contraire.

Le salaire : un motif pour exiger la subordination

Le salaire a également été employé comme motif supplémentaire d'exiger une obéissance totale des joueurs aux dirigeants de l'équipe et, par parallèle, à la nation. Plus ils sont payés, plus il est exigé qu'ils se soumettent à l'autorité (injonction quasiment inversée par rapport aux attentes dans des secteurs «cols blancs»). Nicolas Sarkozy s'est emparé lui-même du sujet, en demandant à Roselyne Bachelot et Rama Yade de «veiller à ce qu'aucun avantage financier ne soit versé à l'ensemble de l'équipe de France» (Leparisien.fr, le 23 juin 2010). Cette intervention des plus hautes instances nationales montre les enjeux nationaux pour les membres du gouvernement. Ces derniers ont fait de la situation une leçon sur la citoyenneté, tout en tissant des liens avec les origines sociales des joueurs. Leur ascension socioéconomique et leur pleine appartenance nationale ont été niées par le renvoi incessant de toute l'équipe à des altérités ethno-raciales, et à des catégories sociales dépourvues de pouvoir.

Sanctions par dénigrement : la moralité et la masculinité en jeu

Enfin, le dénigrement participe également du maintien des rapports sociaux de pouvoir. L'insubordination a été sanctionnée, selon les discours des politiques du gouvernement, par des termes moralisateurs («pourris», «gâtés», «comportement tout sauf exemplaire»), ou alors par des termes qui renvoient les joueurs à des statuts de sous-hommes («enfants», «gamins apeurés»). Ce type d'infantilisation ou de démasculinisation a été observé dans des études postcoloniales, autant historiques que sociologiques. De tels travaux ont montré comment le dénigrement moral d'une catégorie sociale peut servir à entretenir des rapports de pouvoir. Ce, notamment dans la fabrication des appartenances - comme plus ou moins légitimes selon les catégories sociales - à la nation coloniale et postcoloniale.

La régulation sociale de la pleine appartenance nationale

Ces discours témoignent d'une régulation sociale qui maintient les hiérarchies de la société française. Leur cible: les classes populaires et les citoyens racisés - notamment «beur» ou «black», à croire le slogan autrefois célébré, ainsi que les catégories employées dans la discussion sur les quotas. Les discours politiques nous apprennent qu'un comportement interprété comme une insubordination risque de priver ces citoyens de leur statut socioéconomique et de leur place comme citoyen français comme les autres. C'est la même leçon, en dehors du monde du sport, que l'on a appris de propositions de loi comme celle «visant à la déchéance de la nationalité pour les criminels» à double nationalité (enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 16 septembre 2010). C'est une proposition de loi qui emploie le même mécanisme: un double standard selon les origines des Français, face à la transgression des règles.

 

Si les joueurs de l'équipe de France sont appelés à représenter la nation, ils sont tenus d'y obéir, à travers leur subordination aux autorités de l'équipe. Ils sont ainsi tenus d'occuper la place dominée qui leur est réservée, au risque d'être dépouillés de leur statut socioéconomique et renvoyés à des statuts sociaux

Laura Schuft, enseignante-chercheuse au LAMHESS, UFR STAPS, Université de Nice-Sophia Antipolis.

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