Billet de blog 2 mai 2011

Le racisme ordinaire : ses dits et non-dits

Pour Jeanne Favret-Saada, anthropologue, le verbatim de la réunion officielle de la DTN, le 8 novembre 2010, publié par Mediapart, «met en évidence la variété des manières de tenir des propos racistes et de prendre des décisions discriminatoires, parfois sans s'en rendre compte».

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Pour Jeanne Favret-Saada, anthropologue, le verbatim de la réunion officielle de la DTN, le 8 novembre 2010, publié par Mediapart, «met en évidence la variété des manières de tenir des propos racistes et de prendre des décisions discriminatoires, parfois sans s'en rendre compte».

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Il était important que Mediapart publie cette conversation entre dirigeants du foot sur l'intérêt ou non d'établir des quotas «raciaux». Chacun des participants s'y révèle raciste à sa manière, mais pour certains d'entre eux, pas plus que n'importe quel Français ou presque. En lisant avec attention le texte de cette réunion, on voit avant tout que les dirigeants du foot sont tenus pour responsables de quelque chose à quoi ils ne peuvent rien : l'état présent de l'équipe de France. Par contre, ils aimeraient bien contribuer à son renouveau, de quelque façon que ce soit. Mais ils font l'impasse sur les données générales du problème : la France, excellente formatrice de grands joueurs, mais trop pauvre pour les conserver même dans ses équipes les mieux dotées ; de ce fait, le football français, incapable d'entrer dans la grande concurrence internationale, sauf parfois lors de la Coupe du monde.

Du coup, ces dirigeants pensent le problème en le fractionnant en petits paquets, dont chacun est affecté d'une part de non-dit raciste, et dont l'ensemble est articulé par une glu mentale tout aussi raciste et muette.

1. Aujourd'hui, les gamins qui ont envie de jouer au foot viennent en majorité des «cités», les enfants bien insérés préférant d'autres sports. (Non-dit : la plupart de ces gamins sont peu disciplinés, violents, paresseux, égoïstes, voir la dernière Coupe du monde.)

2. Les candidats à la formation comportent donc beaucoup moins de «Blancs» que de «Blacks». (Non-dit : les Maghrébins sont comptés pour des «non-Blancs», sinon pour des « Blacks ». Il suffit d'ailleurs que ce soit dit pour que le locuteur recule).

3. Les plus doués de ces gamins sont sélectionnés pour apprendre le jeu de football, mais cela coûte cher à la Fédération et à l'Etat. (Non-dit: leur formation terminée, ils doivent quelque chose à la Fédération et à la France, mais rien n'est prévu pour les y contraindre. Or comme ils sont égoïstes... voir plus haut.)

4. Ces dernières années, la sélection a privilégié les joueurs grands et costauds, c'est-à-dire, les «Blacks». Ce n'est pas une vérité absolue (on a connu de petits Blacks ou de grands Blancs), mais une vérité statistique. Or une fois formés, devenus adultes, ceux qui ont une double nationalité préfèrent jouer la Coupe du monde dans l'équipe de leur pays d'origine.

A ce point, le locuteur s'est fourré dans une erreur caractérisée: les joueurs qui vont dans les équipes de leur pays d'origine n'ont jamais été sélectionnés dans l'équipe de France. Ceux qu'on retrouve en Algérie ou au Cameroun n'ont pas été sélectionnés dans l'équipe de France. Il ne s'agit donc pas d'une «trahison» : ces joueurs utilisent leur seule possibilité de participer à une Coupe du monde. Cette erreur, proprement raciste, est rendue possible par les non-dits précédents : puisque les «Blacks» sont peu disciplinés, violents, paresseux, égoïstes, pourquoi ne seraient-ils pas des traîtres ?

5. Pour des raisons d'efficacité technique, l'équipe de France devrait changer de critères de sélection et recruter des joueurs «petits et techniciens», et les recruteurs de minimes et juniors devraient en faire autant pour préparer l'avenir. (C'est là que survient le non-dit principal : les dirigeants veulent-ils changer les critères pour des raisons purement techniques ou pour des raisons de racisme ?)

A ce point, le débat des dirigeants devient absolument confus, les critères culturels refont surface, et, pour finir, les locuteurs se départagent : certains, comme Laurent Blanc, optent pour la version la moins raciste (tout en conservant par devers lui la conviction que les joueurs n'ont pas le droit moral de rejoindre les équipes de leur pays d'origine) ; tandis que d'autres se radicalisent.

L'intérêt de cette publication dans Mediapart tient surtout, à mon sens, à ce qu'elle met en évidence la variété des manières de tenir des propos racistes et de prendre des décisions discriminatoires, parfois sans s'en rendre compte : Laurent Blanc ne se considère pas comme un raciste. Des conversations du même ordre se tiennent tous les jours, en grand nombre, à différents niveaux de décision : si nous en étions informés, nous serions moins étonnés par les propos de Claude Guéant.

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