Migrations méditerranéennes: à quand d'autres politiques?

Par Olivier Clochard*. Depuis le processus de Barcelone (1995), les politiques communes relatives aux domaines interculturels, de la coopération économique et de la libéralisation des échanges ainsi que de la gestion des flux migratoires (entendre l'externalisation des contrôles migratoires européens), soulignent des gouvernances qui profitent davantage aux États de l'Union européenne (UE) et aux franges les plus élevées des populations des pays de la rive sud méditerranéenne.

Par Olivier Clochard*. Depuis le processus de Barcelone (1995), les politiques communes relatives aux domaines interculturels, de la coopération économique et de la libéralisation des échanges ainsi que de la gestion des flux migratoires (entendre l'externalisation des contrôles migratoires européens), soulignent des gouvernances qui profitent davantage aux États de l'Union européenne (UE) et aux franges les plus élevées des populations des pays de la rive sud méditerranéenne.

La politique migratoire des Européens ne cesse en effet d'enrayer la mise en place d'un vaste espace de libre-échange méditerranéen. Par peur de se voir envahir par des hordes de migrants, les pays de l'Union européenne instrumentalisent tout type d'accords à des fin de contrôles migratoires. En conséquence, «l'ambition de bâtir un avenir commun fondé sur le plein respect des principes démocratiques, des droits de l'homme et des libertés fondamentales» (1) est bien mise à mal.

Depuis le déclenchement des révolutions arabes où des populations montrent -chacune à leur manière- leur aspiration à la liberté et la dignité, les gouvernements européens continuent d'agiter le spectre de l'invasion. Les migrations maritimes vers les pays européens ont certes augmenté depuis le début de l'année 2011 mais le nombre de migrants débarqués en Italie reste très faible à l'échelle européenne. Selon les chiffres du ministère de l'Intérieur italien, entre la fin du mois de janvier et la mi-mai, près de 35 000 migrants dont 24 000 Tunisiens sont arrivés sur l'île de Lampedusa. Au regard des 26 millions de ressortissants de pays tiers vivant dans les États membres de l'Union (2), cela représenterait un taux de 0,14 %; et ce pourcentage deviendrait insignifiant si on comparait le nombre d'arrivées au nombre d'habitants des vingt-sept États de l'Union (455 millions). En prenant en compte les premiers titres de séjour délivrés par les vingt-sept pays de l'UE (3) en 2009, la proportion serait de l'ordre de 1,7 %. Ces raisonnements statistiques sont volontairement erronés car les comparaisons mettent en rapport des chiffres des années 2009 et 2010 avec des arrivées survenues en 2011, mais ils permettent de souligner que les discours alarmistes des gouvernements européens ne reflètent nullement la réalité. Ainsi avec ces annonces qui semblent davantage trouver leur source dans les politiques internes que dans le respect des conventions internationales auxquelles les États de l'Union ont adhéré (4), les gouvernements européens souhaitent surtout poursuivre les politiques migratoires antérieures.

Déclarations et annonces ineptes

Depuis plusieurs mois, des responsables politiques européens colportent des fantasmes d'une «déferlante humaine en provenance des pays arabes» en parlant de «crise humanitaire» ou d'«exode», deux termes qui ne reflètent pas les difficultés que connaît l'île de Lampedusa. Ainsi, le ministre de l'Intérieur italien, Roberto Maroni, souligne le 23 février 2011 que la situation humanitaire en Libye risque de conduire au débarquement de 200.000 à 300.000 réfugiés sur les côtes européennes. Mais faute d'être entendu par ses homologues européens, il surenchérit le 2 mars endisant qu'un million et demi de migrants sont en Libye, et qu'en conséquence, ils seraient susceptibles de gagner la rive sud de l'UE.

En France, suite au remaniement ministériel lié aux déclarations de l'ancienne ministre des affaires étrangères, Michelle Alliot-Marie, le président de la République annonce en substance -le 27 février 2011- que les révolutions arabes pourraient avoir des conséquences «sur des flux migratoires devenus incontrôlables et sur le terrorisme».

Loin d'être exhaustives, ces déclarations soulignent d'un côté, des discours sournois qui nourrissent la rhétorique de la peur, et de l'autre la communication de chiffres imaginaires pour mieux faire oublier les réalités migratoires qui prévalent aux frontières égyptiennes et tunisiennes.

Pour rappel, depuis le début de la crise libyenne, le peuple tunisien fait en effet preuve de solidarité en ayant accueilli plus de 250.000 exilés (5) fuyant les combats entre les insurgés et les troupes loyalistes de Kadhafi. Certains ont pu regagner leur pays d'origine, dont 50.000 avec l'aide de pays européens, d'autres sont toujours en attente dans les camps situés non loin de la frontière libyenne. Au début du mois de mai, plus de 50.000 réfugiés (6) demeuraient dans les camps tunisiens où de fortes tensions commencent à apparaître entre habitants et réfugiés subsahariens. Comparé au nombre d'arrivées sur l'île de Lampedusa, ces quelques chiffres permettent de comprendre que le «partage du fardeau» (7) repose principalement sur les pays disposant de ressources bien moins importantes que celles des États européens.

Ainsi, au regard des chiffres fournis par les institutions onusiennes, les déclarations ci-dessus demeurent moralement condamnables. De tels propos soulignent l'ignorance, la bêtise voire les tares de nombreux responsables politiques européens qui depuis plus de trente ans, répondent aux phénomènes migratoires par des mesures de plus en plus répressives.

Réponses policières

Des deux côtés de la mer Méditerranée, l'accueil des migrants est compromis par les préoccupations sécuritaires des pays européens. Au mois de février, suite à l'arrivée de plusieurs embarcations à Lampedusa, les pays de l'UE ont tout d'abord fait pression sur la Tunisie pour qu'elle renforce ses contrôles migratoires sur son littoral, l'Italie allant jusqu'à demander d'y déployer ses policiers, ce à quoi se sont refusé les autorités tunisiennes. L'Italie a alors demandé à l'agence Frontex de mettre en place des opérations de surveillance maritime dans le détroit de Sicile. L'opération Hermès étendue à toute la Méditerranée centrale a aussi été renforcée avec l'aide de six États membres (8) qui ont mis à la disposition de l'agence quatre avions, deux bateaux et deux hélicoptères militaires. L'Italie aurait aussi souhaité que les coopérations qui s'opéraient auparavant avec les dictatures tunisienne et libyenne ne deviennent pas caduques; or ce ne fut pas le cas. Elle a donc du renégocier un nouvel accord pour permettre la réadmission de 800 ressortissants tunisiens.

Par ailleurs, les autorités italiennes ont apporté des «soutiens discrets» à de nombreux exilés maintenus dans les différents camps italiens. Elles leur ont notamment octroyé des billets de train pour poursuivre leur voyage vers le nord de la péninsule afin de gagner plus facilement d'autres pays européens. Puis le gouvernement italien a annoncé la délivrance de permis temporaire de séjour à plusieurs milliers de Tunisiens; une mesure qui visait à répondre à l'absence de soutien des autres États européens (et notamment la France où de nombreux Tunisiens ont des attaches familiales et communautaires). Au-delà des déclarations des différents ministres de l'Intérieur réunis à Luxembourg (9), la décision de régulariser des migrants tunisiens a surtout engendré une crispation exagérée autour des règles relatives aux contrôles des frontières de l'espace Schengen. Après avoir critiqué l'attitude de la France (lorsque celle-ci a interrompu le trafic ferroviaire entre l'Italie et la France le 17 avril), la Commission européenne a approuvé la proposition de la France et l'Italie qui demandent une modification des accords de Schengen. Dans sa communication du 4 mai 2011, elle élabore plusieurs propositions dont une qui vise à rétablir les contrôles aux frontières internes de l'UE en cas de fortes pressions migratoires «pesant sur un ou plusieurs États membres». Toutes ces mesures vont à l'encontre des déclarations onusiennes qui ont non seulement rappelé les États européens à leurs obligations mais aussi à «maintenir ouvertes les frontières terrestres, aériennes et maritimes» (10).

Il est urgent que des changements s'opèrent dans les politiques européennes et notamment les politiques migratoires afin de permettre aux instances de l'Union de soutenir réellement la Tunisie et les autres pays arabes sur la voie de la démocratisation, comme elles l'avaient fait avec les pays d'Europe centrale lors de la période qui a suivi la chute du communisme. Pour accompagner cette transition démocratique, il convient alors de renforcer les aides socio-économiques (11) plutôt que policières, sinon les pays de l'Union européenne persisteront à générer de l'injustice dans l'espace méditerranéen, à demeurer le fossoyeur (12) des populations migrantes et à ternir l'espoir de celles et ceux qui aspirent à la liberté.

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(1) Déclaration commune du sommet de Paris pour la Méditerranée, Paris, 13 juillet 2008 (télécharger en pdf)

 

2) Source : Eurostat, 2010.
(3) 2 015 777 premiers titres de séjours ont été délivrés en 2009 : 625 308 au motif familial, 473 657 pour des études, 411 379 pour une activité professionnelle et 505 433 pour autres motifs (dont celui de demander l'asile). En 2008, le nombre total de premiers titres de séjours délivrés était de 2 265 202.
(4) La Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés invite les États à ne pas appliquer de sanctions pénales aux réfugiés entrés sans document de voyage en règle ; et l'article 12 de la déclaration universelle des droits de l'homme énonce que «toute personne est libre de quitter n'importe quel pays, y compris le sien».

 

(5) Estimation du Haut Commissariat aux Réfugiés (fin avril 2011). Voir également le texte d'Hassen Boubakri et Swanie Potot, publié sur Médiapart, intitulé : «Tunisie: exode et migrations: Quand la société civile se réveille»

(6) Dépêche Afp du 9 mai 2011 «Les réfugiés libyens du sud tunisien bien accueillis par la population» (Pierre-Marie Giraud)

(7) Le Haut Commissariat aux Réfugiés emploie la terminologie anglaise de Burden sharing.

(8) Allemagne, Espagne, France, Italie, Malte et Pays-Bas. De son côté, la Suisse qui participe pour la première fois à une opération Frontex, a mis à disposition de l'Agence quelques gardes-frontières.

(9) La ministre de l'Intérieur autrichienne, Maria Fekter, a notamment déclaré: «Laisser entrer des gens qui ne peuvent se nourrir par leurs propres moyens, qui ne peuvent prouver qu'ils ont des ressources ne ferait que préparer le terrain à la criminalité, et en tant que ministre responsable de la sécurité je ne peux l'autoriser».

(10) Cf. la déclaration du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) du 28 février 2011 et celle du Secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon du 19 mai 2011.
(11) Elyes Jouini, vice-président de l'université Paris Dauphine estimait que «5 à 10 milliards d'euros pourraient changer la donne» (Le Monde du 19 avril 2011) à court terme en Tunisie, mais pour réussir la transition démocratique, 20 milliards de dollars seraient au moins nécessaires.

(12) Selon le Fortress Europe, depuis le début de l'année 2011, près de 1 400 migrants se sont noyés en tentant de rejoindre les rives de l'Union européenne. Voir le communiqué de Migreurop du 11 mai 2011 «Étau mortel en mer Méditerranée».

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*Olivier Clochard est chercheur à Ades et président de Migreurop. Il participera à la conférence: La République et ses immigrés, le jeudi 26 mai 2011 à la mairie du Xème, à Paris, à 19h00.

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