Billet de blog 14 nov. 2019

Lettre à Adèle H - Je vous soutiens, même si vous êtes plus forte que moi

Des personnes font des (bonnes) vagues, et elles font bouger les autres. Cela permet de penser collectivement, de mesurer les choses. En tant qu’homme, je sais bien que je suis du côté de la domination. Qu’est-ce qu’on devrait faire? Dire? C’est une question politique et la réponse doit être collective.

Philippe Maitre
Abonné·e de Mediapart

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            Adèle,

           Il y a quelques jours, j’ai regardé Le Daim, parce que j’aime l’univers de Dupieux. Je n’avais même pas vu que vous étiez dedans, et ça m’a fait plaisir.

            Et voilà que quelques heures plus tard, un peu plus,  j’entends votre témoignage dans la presse, puis votre interview sur Mediapart. Je suis bien évidemment tombé de haut. Certes, le monde est cruel, on le sait, la domination masculine prégnante, mais c’est un peu comme si tout y ramenait, toujours. Femmes, enfants. Et des hommes, violents.

            Je voulais vous remercier, en tant qu’humain, en tant qu’homme pour ce que vous avez dit.

            Entendre, plus que votre témoignage, votre analyse politique et psychologique, votre révolte, c’est un coup de poing, mais salvateur. Et souvent, ce genre de coups de poing provient de personnes qui ont souffert, qui ont vu des voiles se lever.

            En tant qu’homme, je sais bien que je suis du côté de la domination. Je me bats contre le macho en moi, contre la reproduction de ce qu’était mon père. J’ai grandi dans une famille patriarcale où mon père dominait tout. Pas de violence physique, mais une emprise psychologique sur ma mère, ma sœur et moi. Dès petit j’ai entendu ma mère insultée, bafouée, niée, paralysée, impuissante. Et nos vies ont été cassées.

            Je n’ai pas réussi à interroger vraiment mon père, à comprendre, et il n’est plus là. Ma mère est largement sortie de son aliénation, ça s’est fait dans la douleur ; avec elle j’ai pu en parler. Si la violence que vous avez subie n’est pas intra-familiale, la lettre à votre père est impressionnante, mais ce qui m’a porté aux larmes c’est quand vous avez dit qu’il avait changé de point de vue, et que désormais il vous soutenait. C’est tellement essentiel, vous avez une grande chance. Et votre maman ?

            Mais je suis un homme, comme mon père. Certes je me suis révolté, J’ai tenté de changer, j’ai même consacré une thèse à la domination. Mais je m’en suis jamais sorti. Et je crois que ma sœur non plus – elle s’était marié avec un autre tyran, dont elle a divorcé, ce qui l’avait rendu fou furieux – vraiment. Heureusement, je n’ai pas suivi un chemin de violence, je tiens au féminisme, mais les rapports femmes / hommes sont partout, et je porte mes blessures, ça marque ma vie. Face à cela, votre capacité à faire face, à vous élever, à en parler, à vous dresser, à tendre la main fait tellement de bien !

            Votre empathie et votre amour de l’humanité, votre discours sans haine, l’envie de faire des femmes et des hommes des membres d’une société sans ces dominations, et ces sévices, sont impressionnants. J’ai du mal à en être là. Je ne pense pas qu’on puisse être libre dans une société non libre. Qu’un homme puisse être détaché de sa domination et une femme détachés de l’aliénation ici et maintenant, je trouve ça déjà dur à penser ; mais une société libre de la domination masculine qui est à tous les niveaux, du privé du privé, aux postes publiques, dans l’art,  ça m’échappe. Et pourtant j’ai une formation de sociologue, et je suis militant. Je milite contre toutes les dominations, en étant, en restant pessimiste. Mais des voix comme la vôtre me font reprendre courage.

            Une autre question me taraude, qui est aussi centrale dans votre intervention est celle des rapports entre des « stars », leurs méfaits, et le public. Comment peut-on aimer une œuvre dont l’auteur a fait d’abominables choses ?

            Personnellement je pense qu’il y a déjà un problème de culte de la personnalité de certaines personnes – les « stars », donc – qui, telles des divinités, deviennent intouchables. Pourquoi ? Je dis cela tout en ayant moi-même des idoles. Et donc ? Comment séparer une œuvre, le peut-on, d’une personne ? Je me rappelle de l’hommage à Polanski, à la Cinémathèque je crois. Rien sur ce qu’il avait fait, sauf pour le disculper en deux mots. Les assos féministes étaient vent debout, avec raison. Bertrand Cantat voit ses concerts très souvent annulés, qu’en penser ?

            Cela fait longtemps que je ne veux plus voir de films de Polanski ; j’adorais Noir Désir, mais j’ignore totalement ce que fait Cantat depuis. Je n’ai pas vu le documentaire sur Michael Jackson, je n’ose pas – peur de l’horreur qu’on y raconte, peur de la confusion que ça va engendrer dans ma tête. C’est dire.

            Qu’est-ce qu’on devrait faire ? Dire ? C’est une question politique à mon sens, et la réponse doit être collective, et donc ?

            Je voulais juste vous remercier, et j’ai trop écrit. Merci, merci, merci. Vous posez les bonnes questions, vous donnez du sens et du courage, vous allez faire bougez les choses encore un peu plus. Je reste pessimiste, mais me sens moins seul devant des choses qui sont de notre responsabilité à toutes et tous, comme vous le dites si bien. Parce que c’est politique, parce que c’est dans nos vies.

            Je vous soutiens, même si vous êtes plus forte que moi.

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