Violences sexuelles: ne plus jamais se taire

J’ai cru sincèrement que c’était flatteur qu’un homme vous désire, car nous étions une société latine. Que j’étais pas drôle, coincée, frigide, que tous les hommes étaient comme ça. J’ai plus d’une fois souri alors que j’avais envie d’hurler, de disparaître. Et puis il y a eu Adèle Haenel. Ses mots ont résonné tellement et si fort en moi. Cette fragilité dont elle parle, c’est ma compagne de tous les jours, mais à présent je l’aime.

Je suis née dans une adorable famille patriarcale, contre laquelle j’ai pu me rebeller, sans trop de dégât. J’ai même eu la chance d’avoir été très protégée. Mis à part le tonton peloteur qui aimait trop toucher « les petits nénés » qui poussaient ; les monos trop tactiles et les ados trop chauds et voyeurs en colo ; et les élèves et profs trop misogynes, je suis passée à travers les gouttes du filet des gros pervers. 

Mais j’ai vite voulu quitter ce cocon anxiogène et trop petit pour moi qui rêvait de théâtre et cinéma. Comédienne. Ça a toujours été mon rêve et j’ai tout fait le réaliser ! J’ai foncé à Paris et je suis entrée au cours Florent. 

Tout ça contre l’avis de ma famille car être comédienne c’est pour les filles de mauvaise vie et que Paris est un lieu de débauche à ciel ouvert. Je voulais quitter ça aussi, cette vie où seule la réputation et l’image comptaient. On ne parlait jamais d’émotion, et de sexe encore moins, mais j’avais bien compris qu’il fallait attendre la bonne personne (et en gros le mariage) sinon on se vouait à une vie de salope… 

Je suis arrivée à Paris naïve et heureuse, prise dans ce tourbillon de lumières, bruits, rires et enfin la liberté. Enfin, une liberté uniquement en apparence. Car j’ai vite été mise dans un registre : «jolie provinciale naïve bonne à baiser !»

En premier : mes professeurs de théâtre, trop, beaucoup trop entreprenant. Suivi d’un réalisateur en vogue dans les années 90, qui m’avait bloquée dans une pièce pour tenter de me baiser ; un directeur de casting qui m’avait proposé un rôle, mais il fallait coucher, et à qui j’avais demandé naïvement pourquoi il faisait ça, que ce n’était pas bien… et le pauvre, de me répondre qu’il n’avait pas le choix pour ne pas être ridicule dans la profession… Et ce photographe… ce photographe qui avait essayé de me convaincre que je devais faire du nu pour réussir… Heureusement le puritanisme de mon éducation m’avait aidé à tout refusé en bloc. Mais ce photographe, plus fort que moi, voulait m’apprendre la sensualité et je ne sais plus comment je me suis retrouvée nue, tremblante, déboussolée dans son grand appartement du Marais... face à lui, nu aussi. Je ne sais plus ce qui s’est passé, comment je suis repartie, je ne sais plus rien… Amnésie traumatique paraît-il ! Tous ses souvenirs sont remontés grâce à Adèle Haenel. Depuis son témoignage, tout revient, si précis, si effrayant ! L’hypnose m’aide a retrouver les détails, mais d’autres souvenirs reviennent en dehors des séances et à n’importe quel moment, des souvenirs enfouis par la honte. 

Et tout revient, tout me fait mal.

Cet amoureux qui m’obligeait à le sucer quand il était stressé. 

Cet homme qui était venu chez moi, qui m’a obligée car il n’était pas venu pour rien. 

Cet amoureux qui m’avait frappée avec sa crosse de hockey car j’étais sorti sans le prévenir !

Cet homme avec qui je devais coucher selon lui car il venait de me payer un resto. 

Cet amoureux "féministe" qui m’a laissé me débrouiller seule avec ma peine, ma douleur et ma fausse couche. 

Ce psy qui m’a ouvert sa porte se masturbant. 

Cet ami qui a préféré annulé notre dîner car il avait trop envie de baiser et qu’il n’arriverait pas à se retenir.

Ce patron qui essayait de me coincer et me tripoter tout le temps…

Et cet avocat que j’avais vu pour me protéger face à ce harcèlement, qui trop cher pour moi avait essayé de mettre son sexe de force dans ma bouche pour le payer.

Ce metteur en scène qui m’a virée avant de jouer car j’avais refusé ces avances plus que poussives.

Ce directeur de théâtre parisien malsain qui voulait nous sodomiser, nous: les comédiennes et ses employées…

 

J’ai cru sincèrement que c’était comme ça, car nous étions une société latine, que c’était flatteur qu’un homme vous désire, que j’étais pas drôle, coincée, frigide, que tous les hommes étaient comme ça. J’ai plus d’une fois ri ou souri alors que j’avais envie d’hurler, de disparaître, qu’on me laisse tranquille. J’ai voulu arrêter d’être comédienne pour être moins visible, pour ne plus être une cible, un bout de viande. Mais dans les autres milieux, ce fut pareil. J’ai essayé de devenir de plus en plus transparente, invisible, de me cacher et même de mourir.

Et puis j’ai commencé à relever la tête grâce à des hommes merveilleux, ils m’ont rassurée, aimée, écoutée… Ils ont su apprivoiser cette méfiance. Cette méfiance qui sera peut être là jusqu’à la fin de ma vie mais qui ne m’empêche plus d’avancer. Ils m’ont aidée à m’aimer à croire en l’Homme, j’ai eu des rechutes car c’est compliqué de se défaire du syndrome du Stockholm. Aidée, j'ai su et pu avancer et puis j’ai découvert que je n’étais pas seule. Que j’étais loin d’être un cas isolé. Que ce n’était pas ma faute ! Que je n’étais pas responsable des violences et humiliations subies ! Que ce n’était pas mérité. 

Et cette année, des amies ont eu la force et le courage de dénoncer leur partenaire de jeu. J’ai été fière et j'ai eu honte de m’être tue… Toujours cette foutue honte! 

Et puis il y a eu Adèle Haenel. J’ai écouté et réécouté ses paroles. Ses mots ont résonné tellement et si fort en moi. Cette fragilité dont elle parle, c’est ma compagne de tous les jours, mais à présent je l’aime. 

Et enfin il y a eu cette marche le 23 novembre. J’étais si heureuse et joyeuse d’y aller avec mon doux amoureux. Et en un instant, mon corps m’a lâché, il s'est effondré, en pleurs. Tout est remonté. Je me suis sentie enfin en sécurité pour tout lâcher, toutes ces années perdues, ces peines… J’ai été portée par cette magnifique solidarité. Et touchée en plein cœur de voir ce nombre, beaucoup trop important des femmes abusées, violentées et tuées ! 

J’ai été KO debout pendant des années. Cette lutte qui me semblait trop grande ! J’ai enfin compris et accepté que ça prendrait que c’était notre lutte ! Et qu’ensemble, la lutte sera plus facile. 

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