Ma guide bosniaque, Mathilde... ça va recommencer !

J'ai attendu presque une année avant de relater cette rencontre poignante non fortuite dans les rues de Mostar. Mathilde, guide bosniaque m'avait encouragée à publier ce qui relevait du droit de savoir, sur Mediapart un journal indépendant lui avais-je dit, "je pourrais citer ton prénom?" pas de problème me répondit-elle dans un français parfait.

Une histoire personnelle, c'est toujours délicat à raconter car on ne connaît pas assez les gens mais elle, je l'ai crue. Dans un premier temps, elle faisait son boulot de guide que je jugeais professionnel par les précisions culturelles qu'elle nous apportait décrivant les différentes communautés, les coutumes, les objets artistiques, artisanaux, insistant sur la fraternité manifeste des turcs mais une fois le pont de Mostar traversé et dés notre arrivée au musée commémoratif en visionnant la vidéo du dynamitage du dit pont le 9 novembre 1993 par les croates330px-Pont_de_Mostar_apr%C3%A8s_la_guerre.JPG

et l'inauguration de sa reconstruction en 2004, son discours commence à trébucher, elle qualifie le maire de corrompu l'accusant d'avoir détourner des sommes d'argent considérables...

Je  rappelle juste que ce pont de Mostar, dernier symbole ottoman reliant d'un bout à l'autre d'une part les bosniaques (slaves musulmans) et d'autre part les croates de Bosnie n'a pas été une cible banale visée par les nationalistes-croates car ainsi ils ont brisé le lien symbolique du "vivre ensemble"

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Cette guerre, qui l'a voulue ?

Mathilde se retient, lutte intérieurement.. Notre groupe marche sous une pluie battante tout en restant prudent sur la chaussée pavée de galets. Je plaisante sur le risque de glissade en cherchant de quoi m'abriter et à ce moment là elle rage qu'elle est enceinte, je perçois derrière cette réaction comme une injustice de travailler, d'être là, de nous accompagner. Mais c'est autre chose, je lis sur son visage de la souffrance morale...

Elle nous rassemble à l'extrémité du pont, nous dégoulinons sous nos cirés de fortune et Mathilde craque. "Vous savez, nous nous entendions bien entre les différentes communautés avant la guerre !"

Elle veut nous dire la vérité, la vraie rage-t-elle les sanglots dans la gorge "Çà va recommencer ! la guerre.. nous sommes en paix certes. Nous continuons à bien nous entendre mais pour ne pas croiser l'assassin de mon père tous les jours, j'évite de passer dans certaines rues"

Juste avant cette confidence fracassante, un gars estime qu'elle exagère qu'ici tout semble allait dans le meilleur des mondes. "Mais cette guerre, nous ne la voulions pas ! personne la voulait" Elle pleure vraiment. La pluie ne cesse pas, le ciel est sombre, tout devient encore plus sombre. "Les américains voulaient la Croatie, c'est un endroit stratégique ouvert sur la mer. Les hommes politiques serbes au pouvoir  et certains généraux ont forcé une partie des militaires à nous attaquer, beaucoup de serbes ne voulaient pas y participer, ils nous appréciaient et y ont été forcé par peur de représailles à l'encontre de leurs familles. Ils allaient les chercher à leur domicile et les menaçaient!"

L'atmosphère devient de plus en plus lourde. Puis Mathilde se souvient : "j'avais une dizaine d'années et j'ai vécu pendant trois ans avec ma famille dans les caves" elle ne nous parle pas des bombes je l'imagine aisément, ni de nourriture raréfiée, mais d'une cave, de l'obscurité, de la déchéance.

Nous nous déplaçons à présent et je lui fais part de mon émotion "Tu vois ce qui se passe en Syrie me dit-elle, c'est pareil. Ils (les américains) font la même chose, tu verras comment cela va se terminer. Ils voudront toujours contrôler, déclencher"

Il y avait dans le groupe deux sympathisants français genre adepte de la "théorie du complot", une carte de visite circule aussitôt mais les propos restent politiquement corrects sans surenchère.

Mathilde insiste "Cela va recommencer chez nous, tu verras. Si c'est le cas, moi et ma famille nous partirons. Je ne veux pas revivre tout ça encore une fois"

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Avec recul, je me dis qu'elle s'adressait à des européens, une Europe à la botte de qui me direz-vous ? En tout cas, moi j'ai franchi le pas.

En souvenir de Mathilde de Bosnie-Herzégovine...

La grande histoire au lien suivant :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mostar

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