Fukushima, terre des cerisiers, de et par Brigitte Mounier, d’après Michaël Ferrier

Fukuchima, terre des Cerisiers © Compagnie des Mers du Sud Fukuchima, terre des Cerisiers © Compagnie des Mers du Sud


Captivation : ce spectacle est d’abord et surtout un coup de foudre littéraire. Il est très difficile de trouver des textes politiques avec une démarche esthétique aussi soignée, aussi pertinente. Ce texte-là porte en lui-même la poétique du politique : il tient dans l’essence de son écriture la destruction qu’elle dénonce. Michaël Ferrier fait souvent référence à l’Iliade (à la guerre). Ainsi, le niobium, qui est utilisé dans les réacteurs nucléaires pour les enveloppes de barre de combustible du fait de sa faible section de capture des neutrons, est un mot issu de « Niobé », nom de la fille de Tantale, laquelle vantait la beauté de ses enfants et qui fut obligée d’assister à leur massacre. Au départ, l’auteur ne parle jamais de catastrophe naturelle. Il n’y a en effet pas de catastrophe dans la nature. Ce qui est catastrophique  c’est que les hommes construisent sur les places de la nature qui, elle a bien le droit de se déplacer. Pourquoi bâtir une centrale en bord de mer ? Il n’y a de désastre qu’humain, pas par la nature. Les groupements de populations dans les zones sismiques reconnues sont, elles, du coup, un véritable désastre prévisible.

L’usage que les hommes font de la terre, voilà le politique. Michael Ferrier parle de la terre. Il est très proche de la nature dans son écriture propre. Les arbres, la végétation, le ciel. En lisant Fukushima Récit d’un désastre, Brigitte Mounier a pensé à la parole du chef Seattle : « Continuez à souiller votre lit, et une belle nuit, vous étoufferez dans vos propres déchets. » Mais qu’allaient donc chercher les hommes à se baser au bord de l’eau ?... À vouloir économiser les frais de pompage, on a mis en danger des populations au profit des marchés.

Avec ce texte de Michael Ferrier, c’est au cœur d’une splendeur de la langue française que s’est laissée plonger Brigitte Mounier. En immersion. Totale. Littérale. Et ensuite, dans les rouages du pouvoir qu’elle laisse apparaître à la fin, en 3e partie. Où il est traité de la manipulation et des abus de pouvoir des autorités. L’usage que fait le gouvernement de sa propre population ne conçoit que le veau d’or économique, devenu désormais seul objectif de l’humanité. Les centrales sont le fleuron de ce pléonasme qu’est l’économie capitaliste. Les mensonges éhontés du pouvoir et la passivité édifiante des populations, « à l’insu ET avec la complicité de tous ». La catastrophe est imminente. Nous le savons tous : jouer avec la destruction.

Le sens est beaucoup plus puissant que le verbe. Un philosophe grec dit que si puissants que soient les mots et les raisonnements, il faut le choc de l’impression pour que le sens dégage les idées. La performativité de l’image et des sens s’impose pour le spectateur, et lui permet d’adhérer collectivement, en échappant à la solitude de la lecture. Le choc sensitif se reçoit collectivement. C’est là une autre des idées-force qui tient dans la 3e partie, très journalistique, au langage plus direct, avec des chiffres et des responsabilités de TEPCO et des opérateurs nucléaires : il n’y a pas de retour ! Impossible. D’un coup, c’est alors la fin d’une civilisation qui éclate, qui éclate devant nos yeux, une civilistation extrêmement sophistiquée, dont le sommet d’élaboration esthétique s’écrase brusquement par la puissance même de ses propres perfections technocratiques, et, par voie de conséquence, toute cette beauté se trouve soudain détruite en même temps que le thé, le thé qui devient radioactif, et le raffinement de son cérémonial entier réduit à rien. Rien.

Jean-Jacques M’µ

 

Fukuchima, terre des Cerisiers : l’affiche du spectacle © Compagnie des Mers du Sud Fukuchima, terre des Cerisiers : l’affiche du spectacle © Compagnie des Mers du Sud

 

 « Cela fait quatre-vingt millions d’années que ces plaques se frictionnent. Aujourd’hui, ce vieux conflit s’est réveillé.
Les répliques s’enchainent à une cadence folle. La terre tremble. La terre tremble.
Le vendredi 11 mars : 78 séismes.
Le samedi 12 : 148 séismes ; Le dimanche 13 : 117 séismes ; je décide de noter l’heure et la magnitude des répliques : 8h51 : M.5, 9h32 : M.4,9, 10h42 : M.5,2, 20h37 : M.6 . J’ai l’impression de donner des notes à un concours de patinage artistique.
Paul Claudel, lui, trouve pour le dire les mots justes et l’image exacte : « A tout moment, à midi, au théâtre, pendant le repas, la main mystérieuse intervient. Elle saisit le Japon au collet, elle lui rappelle qu’elle est là.»
Ici, en une semaine, on en est à plus de quatre cents répliques. Un tremblement de terre magnitude 5 minimum toutes les dix-sept minutes…Et c’est dans ce pays, qu’on a construit 54 réacteurs nucléaires. »

Fukushima, terre des cerisiers - 3e partie la cérémonie du thé © Compagnie des Mers du Sud Fukushima, terre des cerisiers - 3e partie la cérémonie du thé © Compagnie des Mers du Sud

 

L’auteur Michael Ferrier vit au Japon où il enseigne les lettres françaises.
Il était à Tokyo le 11 mars 2011, quand le séisme et le tsunami ravagèrent le Japon. Dans les semaines qui suivent, il part vers la zone interdite, rencontre les employés de la centrale de Fukushima et tente de cerner les causes et les responsabilités de la catastrophe nucléaire.
D’inspiration claudélienne, le texte de Michaël Ferrier oscille entre beauté et chaos, entre poésie et investigation.
Comment le génie de l’homme se trouve remis en cause par la tectonique des plaques et engendre le désastre nucléaire.
En respectant les 3 parties distinctes de l’œuvre, la mise en scène s’attache à faire naviguer l’action depuis le monde ancestral du Japon où le style de l’auteur emprunte la poésie de son inspiration, jusqu’au monde contemporain et le désastre nucléaire.

 

Fukuchima, terre des Cerisiers - Scène inaugurale © Compagnie des Mers du Sud Fukuchima, terre des Cerisiers - Scène inaugurale © Compagnie des Mers du Sud



Tel un Haïku, le spectacle se divise en 3 parties
; deux propositions, une résolution.

1ère partie : La Terre.
Partie chorégraphiée qui traite du séisme lui-même d’une magnitude 9,0 sur l’échelle de Richter, survenu le 11 mars 2011 sur la côte Pacifique du Tōhoku.

La 2e partie : La Mer
Jouée en immersion dans un aquarium, cette partie se réfère à l’histoire de la peinture pour poser les images dantesques du tsunami et des corps à la dérive.

3e partie : Le Ciel
Le récit de la catastrophe. Le texte devient cette fois immédiat, presque journalistique et rend compte concrètement de la catastrophe nucléaire de Fukushima.

 

Fukuchima, terre des Cerisiers - scène d’entrée © Compagnie des Mers du Sud Fukuchima, terre des Cerisiers - scène d’entrée © Compagnie des Mers du Sud

 

Fukushima, terre des cerisiers
d’après Fukushima, récit d’un désastre de Michaël Ferrier, publié aux Editions Gallimard
Mise en scène : Brigitte Mounier
Chorégraphie : Antonia Vitti
Avec Brigitte Mounier
Création Lumière, Construction : Nicolas Bignan
Murs des cerisiers : Karine Bracq
Réalisation : Camille Bigo, conception originale de Dimitri La Sad
Remerciements particuliers à Stan Heaulme et au Club de plongée de Dunkerque
Production : Compagnie des Mers du Nord // Ville de Grande-Synthe
La compagnie des Mers du Nord est en résidence dans la Ville de Grande-Synthe.
Avec l’aide du Conseil régional Nord Pas de Calais et du Conseil général du Nord
Durée du spectacle : 1h15

 

Le Bouleau, la Vigne et le Cerisier - événement à La Parole errante de Montreuil © Brut de Béton Production Le Bouleau, la Vigne et le Cerisier - événement à La Parole errante de Montreuil © Brut de Béton Production

 

À 21h mercredi 11 et jeudi 12 à La Parole errante 7-9 rue François-Debergue Montreuil, métro Croix de Chavaux, en dernière partie des soirées LE BOULEAU LA VIGNE LE CERISIER, Tchernobyl, Le Blayais, Fukushima du 11 au 15 mars 2015 :

Le prix de la soirée est forfaitaire, quel que soit le moment où l’on arrive. De 25€ (soutien) à 15€ (tarif normal), 10€ (tarif réduit) et même 5€ pour qui ne peut pas mettre plus. 

Une innovation est proposée inspirée du « café suspendu »: quiconque peut acheter une place à 10€ qu’il laisse à la caisse pour quelqu’un qui n’aurait pas les moyens de se payer la place.

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