Mort joyeuse : la famille révélée sous le regard de Michel de Montaigne

L’épreuve du merveilleux, de Michel Garneau[1]  mis en scène par Pierre Debauche au Théâtre du Jour d’Agen[2].

Répétition avec Robert Angebaud au Théâtre du Jour d’Agen Répétition avec Robert Angebaud au Théâtre du Jour d’Agen

L’épreuve du merveilleux, de Michel Garneau[1]  mis en scène par Pierre Debauche au Théâtre du Jour d’Agen[2].


Du texte

« Quelle tête lucide est la tête

qui pour devenir libre

a subi l’épreuve du merveilleux »

De ce tryptique central extrait d’une réflexion de Maurice Blanchot[3], l’auteur a fait le cœur d’un récit familial où le grand-père Étienne fait entendre aux siens la voix de Michel de Montaigne. Cette fable sur la fin de vie s’annonce comme un jeu autour de la folie des temps. Michel Garneau aime tous les états de la langue et il ne manque aucune occasion de varier habilement chacune des formes langagières du 16e s. sur celles d’un 20e s. finissant : « Chacun en sa chacunière »... pour mieux pointer, sans doute, le langage d’un jeune retranché derrière ses jeux d’ordinateurs, ou les fureurs de son père aigri par la rupture conjugale, ou, encore, les élucubrations quasi scatologiques d’un vieillard peut-être sénilisant, peut-être provocateur traitant ce qu’il appelle la « tristoire ». Trois générations d’hommes se mêlent ainsi sous nos yeux aux formes de vies qui voudraient commencer, continuer ou s’achever enfin, sans trop souffrir, quoi qu’il en soit.

L’intrigue repose sur ce personnage d’Étienne, qui, parvenant au terme de sa vie, refuse le chantage à la mort grâce à un dialogue soutenu avec le personnage de Montaigne qu’il entretient sur les transformations du monde à travers les jeux de son petit fils accroché à l’informatique. Conversation savoureuse, qui joue élégamment des anachronismes et des décalages de la langue autant dans la synchronie que dans la francophonie.

 

La galerie © JJMU La galerie © JJMU
Installation du décor conçu par Olivier Dumas

La structure est construite comme une maison hantée bien davantage par les vivants qui y circulent en zombies déglingués que par les esprits qu’ils convoquent pour calmer les ébats de leurs si douloureuses mémoires vives.

Le motif de la jeune-fille et la mort ne pouvait non plus manquer d’apparaître ici. Il est sans doute révélateur que ce personnage de la jeune-fille soit le seul que les indications ne signalent pas par son âge, mais par son statut : « Amante du P’tit Morier » – le jeune –, 20 ans.

Leonor et Montaigne (Camille Benicel et Jean-Claude Drouot en répétition au Théâtre du Jour d'Agen) © JJMU Leonor et Montaigne (Camille Benicel et Jean-Claude Drouot en répétition au Théâtre du Jour d'Agen) © JJMU


Léonor est, du coup, l’amante de la jeunesse ; c’est d’ailleurs ainsi qu’elle se présente elle-même, « Je n’ai jamais été jeune » annonce-telle en arrivant, et, dès lors, vieille précoce renonçant jusqu’au cinéma (« art populaire, art d’assouvissement ») avec P’tit Morier, elle vient directement s’inscrire, in petto, dans tout un programme de vie de plein pied avec cet énigmatique grand-père qui pourrait bien être tenu pour fou s’il ne disait ces phrases si pleines de justesse, sages et généreuses, tendres et vraies, presque joyeuses, et ceci, quand bien même il parlerait « tout seul »... Anticiper, prévenir la mort, et prendre sous sa coupe le petit fils désemparé, elle s’engage ainsi dans le parcours de l’accompagnatrice qui déclenche les éléments du discours dramatique... et du passage final. D’ailleurs chacun dans la pièce s’accorde à lui trouver bien des qualités. La famille Morier, cela va de soi, mais aussi le fantôme de Montaigne lui-même, qui se rappelle son enfant unique ainsi qu’« à soi-même en sa jeunesse nous évitons la vérité » ; et que les didascalies laissent par ailleurs entièrement libre de se promener d’une façon imprévisible à travers tout le théâtre (pourquoi pas les murs à traverser et les balcons à franchir), mais qui reste résolument, dans cette mise en scène, proche des mots qui s’échangent autour de la galerie, avec ces courts temps de répit où les protagonistes cherchent à se ménager pour mieux s’absorber de leurs mots, de leurs présences, de leurs fidélités aux paroles d’autrefois et désormais en-allées, perdues, nécessitant un effort courageux pour comprendre la situation et se raviser ensuite face aux éclats de chacun.

Une œuvre testament ?

Écrite à l’approche de la soixantaine de son auteur, L’Épreuve du merveilleux laisse à la lecture l’impression d’une tentative (réussie non sans quelque magie) de pacification avec soi et les autres, il s’agit d’une sorte d’entretien entre sourds et aveugles, un guide, le long tâtonnement rieur et virevoltant qui va tenter d’amadouer les peurs liées à la mort et au libre arbitre de ceux que l’on ne sait jamais aimer ainsi qu’il le faudrait. Le sujet échappe à l’héritage culturel par le croisement de solitudes qui s’interrogent, et, sans doute indirectement aussi, mais dans une moindre mesure (encore que ce soit par ce thème que commence la pièce), par cette accession respective – et respectueuse – au consentement de la liberté des autres, nos proches, nos progénitures, nos ennemis intimes, intérieurs. La famille ancrée « dans la routine du malheur » (« Je ne vous méprise pas », dit Étienne à son petit-fils, au début :

                    « vous me fâchez. Vous me faites de la peine...

                    C’est vos petites vies qui m’attristent. »

 

Pipes d’écume (répétition de l’Épreuve du merveilleux, de Michel Garneau, au Théâtre du Jour d’Agen)) © JJMU Pipes d’écume (répétition de l’Épreuve du merveilleux, de Michel Garneau, au Théâtre du Jour d’Agen)) © JJMU

Répétition. Entrée : Les pipes d’écume des deux protagonistes sur leurs berçantes

 

Auteur québécois né en 1939, Michel Garneau était très connu en France tout au long des années 1960 et 1970, surtout à Avignon où, dans l’entourage de l’ancien directeur du festival, Paul Puaux, son souvenir est resté gravé dans les mémoires, notamment avec son Quatre à quatre, monté par Gabriel Garran et le Théâtre de La Commune, dans les derniers jours du festival, la première semaine d’août 1977.

Les deux acteurs principaux

C’est quand son ami Pierre Debauche le lui a proposé que Jean-Claude Drouot a à son tour découvert ce texte écrit en 1996, pour en accepter aussitôt le rôle de Montaigne, qui lui est cher à bien des égards, surtout par la relation à la mémoire, à son acclimatation des souffrances, comme le suggère Nietzsche, à la transmission de la sagesse à travers les siècles. Car cette pièce est moins une pièce sur l’amour filial ou même conjugal qu’une pièce sur l’incompréhension foncière entre les âges. Le devoir de tolérer et de respecter les différences de ceux qui vivent au plus près de nos intimités.

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« Pas d’amis ? » Jean-Claude Drouot en répétition © JJMU

Jean-Claude Drouot vient d’achever ses mémoires de comédien aux éditions L’Archipel[4] et il fait la navette entre le Lot où il s’est installé[5] et Agen où l’on a beaucoup travaillé à l’italienne, autour de la table, ce texte dont toutes les finesses proviennent des relations entre les personnages, leurs silences, les décalages entre leurs déplacements et la prise de conscience de leurs propos sonnant en écho avec les musiques de Bach ou, encore, le Schubert de la Jeune fille et la mort[6]. Et ce sont les suites de Bach qui vont, dans ces circonstances, entrer en duel avec les bombes pétaradantes des vies gagnées et perdues de la PlayStation.

Jeux

Jeux. Soliloques des temps nouveaux et des anciens

Comme Pierre et Jean-Claude, touché par le sujet et par le personnage, Robert Angebaud ressent sans doute davantage ce besoin, qu’il reconnaît bien volontiers, « d’apprendre à mourir dans la joie et la paix retrouvée », ce qui n’est pas la moindre des affaires d’une vie.

Né en 1942, avec une carrière entièrement consacrée aux auteurs contemporains, Robert Angebaud enseigne au Théâtre école d’Aquitaine et c’est dans le cadre des Francophonies en Limousin qu’il a eu l’occasion de fréquenter cette écriture nerveuse et ramassée capable de rendre en quelques mots les tensions les plus extrêmes qui ressort du théâtre de Michel Garneau et qu’il cherche à respecter à travers un jeu plein de rouerie et de fulgurants élans de justes colères. Pour la petite histoire, Robert Angebaud a adapté dans un passé encore récent une autre figure mythique de l’héroïsme populaire : Robin des Bois.

École théâtrale

Devant ces générations à la présence imposante, les jeunes acteurs viennent offrir une présence en demi-teinte, une circulation plus nerveuse avec, si le texte le réclame, parfois, la peur juste que prend l’incertitude quand elle atteint aux marges de l’imprévisible dans chaque expérience humaine : la parole qui blesse, celle qui se défend, le départ non désiré... Parfois, et c’est même le plus fréquent, les mouvements, les déplacements sont guidés par l’intuition de chacun, et il paraît à l’évidence qu’on ne se touche jamais ici que pour s’étreindre et s’apaiser, se réconforter, étouffer le trop-plein de souffrances. Le contact se veut surtout par la pensée, la vision du monde et des êtres, les passerelles entre les siècles. Ce sont les paroles qui volent et qui rapprochent. Les silences qui meurtrissent.

 

Léonor reconnaît Montaigne © JJMU Léonor reconnaît Montaigne © JJMU

Face au P’tit Morier

Camille Bénicel est une apaisante Léonor, la passeuse des temps, une jeune et délicate Caron sans barque, inscrite sous le nom d’une résurrection de la fille de Montaigne[7], capable d’assurer ce travail de préparation au deuil auprès d’un petit-fils (Charly Dô) tiraillé par les fantômes familiaux, à la fois effrayé des soliloques d’Étienne, et à la fois tourmenté par la vie adulte, lui qui n’est pas responsable de la rupture de ses parents, mais qui en subit cependant les tragiques contrecoups et dont il cherche compulsivement à se protéger à travers un monde rationnel qu’il veut pouvoir continuer tenir entre ses mains restées enfantines, comme pour en jouer sinon pour mieux échapper encore aux terribles angoisses affectives d’une enfance sans rêves ni lectures.

 

Olivier Dumas, Robert Angebaud, Jean-Claude Drouot en répétition © JJMU Olivier Dumas, Robert Angebaud, Jean-Claude Drouot en répétition © JJMU

L’entrée de Bertrand, Monsieur Morier

 

Olivier Dumas, qui appartient au corps des enseignants du Théâtre école, joue le père, Monsieur Morier – Bertrand, qui fait 50 ans cejour-là – il en compose un être tourmenté, armé de reproches et de colères profondes, mal dicibles, pris entre un fils qui cherche à entrer bon an mal an dans la vie adulte et sociale, et un père qui cherche comment quitter dasn les meilleures conditions qui soient cette vie qui lui pèse tant à force de transformations que seul le politique pourrait résoudre. Olivier Dumas est également à l’origine du décor de bois qui se perd dans la profonde perspective de la salle de cent places du Théâtre du Jour né voilà trente ans de la volonté de Pierre Debauche et sa compagne Françoise Danel, entourés d’une équipe en rupture avec le monde parisien pour venir s’installer dans un ancien entrepôt adapté aux besoins culturels et artistiques d’une ville qui vit difficilement sa proximité entre trois capitales (Paris, Bordeaux et Toulouse).

La salle

L’espace est profond dans cette salle au décor de bois où se dresse, en son milieu, un arbre seul qui devrait monter jusqu’au plafond du ciel devant une tenture plissée de gris. Certes, il n’y a qu’une seule salle de spectacle pour plusieurs représentations qui se succèdent dans la journée en fin de semaine, ce qui ne facilite pas les mises en place. Mais l’esprit de l’école veut aussi qu’on s’adapte aux lieux. La direction d’acteurs quant à elle s’est imprégnée de ce climat où la neige et la nuit recouvrent des paysages landaires, les identités se cherchent, dans le froid de saisons où crépitent des langues de feux qui fleurtent autant avec le pitoyable qu’avec ces oreilles capables d’entendre battre le cœur des lézards.

 

Scène de répétition © JJMU Scène de répétition © JJMU

Crise de résolution

On aurait tort de n’y voir qu’une œuvre testament : même si les références à Nicolas de Staël ou à Nietsche renvoient aux thèmes de la folie, on assiste au dépassement de l’esprit quand il veut créer, et qu’il participe des échanges authentiques entre gens en souffrances, en attente. Si le spectacle est en effet empreint d’une indéniable nostalgie, en dépit de quelques moments d’humour et de dérision, et s’il sait également restituer les peurs toutes légitimes autour des défaillances de la raison quand on sent qu’elle peut nous quitter et affecter gravement ceux que l’on aime, il y a pourtant chez ces cinq comédiens, leur metteur en scène, le décorateur et le régisseur des éclairages une véritable volonté de suivre l’auteur des Essais, et de transmettre ainsi au public un message poétique, une grande foi en la beauté humaine et en la force des paroles de vie :

                    « Et nous craignons sottement une espèce de mort là où nous en avons passé et en passons tant d’autres. ».

 

répétition au Théâtre du Jour d’Agen : Charly Dô, Camille Benicel, Olivier Dumas  © JJMU répétition au Théâtre du Jour d’Agen : Charly Dô, Camille Benicel, Olivier Dumas © JJMU

« Du lousse dans le niveau d’émotions »

Jean-Jacques M’µ

 


[1] Michel Garneau : L’épreuve du merveilleux, Lanctôt éditeur, Québec, 1996.

[2]L’épreuve du merveilleux, de Michel Garneau, mis en scène par Pierre Debauche au Théâtre du Jour, du 17 avril au 2 mai 2015, les jeudis, vendredis et samedis à 20h30, 21, rue Paulin-Régnier 47000 Agen, en alternance avec Le cœur de la forêt, de Pierre-Hugo Moulines.

[3] « À de telles paroles nous ne voyons pas ce qu’il serait convenable d’ajouter, car elles ont la franchise du couteau, et elles passent en clairvoyance tout ce qu’un écrivain a jamais pu écrire sur soi, montrant quelle tête lucide est la tête qui, pour devenir libre, a subi l’épreuve du Merveilleux. » (Maurice Blanchot)

[4] Jean-Claude Drouot, Serge Filippini : Le cerisier du pirate, de Thierry la Fronde à Jean Jaurès –mémoires, éditions L’Archipel, 212 pages (23 x 14 cm) ; broché ; mars 2015 ; ISBN 2809816603 ; EAN 9782809816600,

[5] Jean-Claude Drouot dirige depuis août 2013 avec ses enfants le Théâtre L’Aire à blé, sur le Causse de Limogne-en Quercy, entre Cahors et Villefranche-de-Rouergue, dans le Lot, et il intervient également dans de nombreux spectacles du Théâtre régional des Pays de Loire, où il a monté entre autres œuvres, ces dernières années, des titres évoquant la figure politique de Jean Jaurès.

[6] Franz Schubert : Der Tod und das Mädchen opus 7 no 3, D.531 d’après un poème de Claudius.

[7] Leonor Eyquem, née en 1571 de l’union de Michel de Montaigne avec Françoise de Chassaigne.

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