Généalogie d’une crise à fragmentation

Ils passent leur temps à dénoncer les violences sans chercher à comprendre d'où elles viennent, médias, politiciens en mal d'inspiration et autres bonimenteurs. Tous se déclarent « républicains », ce sont des libéraux qui avancent à visage masqué, ils sont tous volontairement amnésiques, c'est extrêmement dangereux pour notre avenir.

Préambule.

La France traverse une crise profonde - fondamentale d’après nous, du moins on peut l’espérer - qui prend ses racines dans l’histoire récente d’un pays paralysé par une constitution totalement inadaptée et parfaitement mortifère.

Une Ve République moralement indéfendable, incroyablement corrompue et obstinément impuissante.

Difficile de donner un âge précis à ce long dépérissement : 45 ans environ si sa naissance correspond à la fin des Trentes Glorieuses, 38 ans si Mitterrand en est le géniteur. Peut-être moins, mais pas beaucoup moins.

En tout cas elle n’est pas née le 17 novembre dernier, il est temps de prendre un peu de recul.

Les gilets jaunes sifflent la fin d’une récréation qui n’a que trop duré, plus de trois décennies à courber l’échine, à s’agenouiller, à se plier tant bien que mal aux injonctions d’un capitalisme sauvage et injuste qui avance sans eux, sans nous, mais surtout sans tabous, ce qui est assez nouveau.

L’arrogance s’est libérée, l’arrogance est libérale.

Le silence des moutons laisse place à une meute de loups en colère, tous crocs dehors. Et ce n’est pas fini…

Les totems libéraux affrontent les tabous sociaux à grands coups de 49.3, les ordonnances ; quand la machine parlementaire se crispe et que le peuple prend d’assaut rues et ronds-points, le calibre 49.3 est immédiatement remplacé par les grenades, par les chars et par les LBD 40 ; un combat sanglant, un face à face qui fait l’objet de commentaires aussi stupides que creux à propos d’une violence que l’on peut, que l’on doit condamner, mais qu’il faut analyser et comprendre, c’est l’objet, ici, de notre propos.

Cette crise a des origines multiples, c’est pourquoi elle concerne toute la société française ; elle est historique, c’est pourquoi la généalogie, au sens philosophique, si ce n’est nietzschéen du terme, peut nous aider à mieux la comprendre.

 

Quand la gauche prend la fuite…

Le programme commun de la gauche a suscité un grand espoir vite déçu, après deux courtes années d’apprentissage, le gouvernement Mauroy III fait le choix, en 1983, d’un revirement stratégique radical baptisé « Le tournant de la rigueur » : le tête-à-queue économique, politique et idéologique qui s’en suit aligne le socialisme sur le libéralisme. La trahison morale des Delors, des Fabius, des Rocard et des Bérégovoy, orchestrée par Mitterrand, le pharaon, marque le début d’une perte de confiance. On peut considérer que la crise des GJ vient aussi de là, un point de départ.

Tel Judas Iscariote, Mitterrand a embrassé Georges Marchais sur la bouche, le Parti communiste ne s’en remettra jamais : Jacques Duclos, candidat du PC à l’élection présidentielle de 1969 obtient 21 % des suffrages ; 15 % pour Marchais en 1981 ; 7 % en 1988 pour André Lajoinie ; 9 % en 1995, puis 3 % en 2002 pour Robert Hue ; 2 % pour Marie-George Buffet en 2007. Humilié, le PC préfère s’en remettre à Mélenchon qui obtient 11 % des voix en 2012, un très beau score dans ce contexte.

Le PCF français est mort, aucun recours possible pour les « déçus du socialisme », la gauche a pris la fuite et ne reviendra plus, du moins pas sous les traits de Blum, de Jaurès ou de Mendès-France. Cette « gauche » là, sociale-démocrate, est bien la putain de la république et la danseuse du capitalisme financier.

Ni Jospin en 1997, ni Hollande en 2012 n’arriveront à retrouver le bon chemin, la boussole est définitivement cassée. Ce sont des libéraux pur jus qui ont les yeux rivés sur la Mecque du capitalisme européen, la BCE, dont le siège est en Allemagne, dans la ville de Francfort-sur-le-Main.

Le second coup de poignard de Mitterrand dans le dos du socialisme a lieu en 1991 et se déroule en Irak, il s’agit d’accrocher les wagons militaires français au train américain libéral à la suite de l’invasion et de l’annexion du Koweït par l’Irak.

La guerre ! en direct live ! en couleur !

Mitterrand devient le meilleur ami de Georges Bush père, Pierre Joxe est le chouchou de Dick Cheney.

Après vingt-trois ans de droite gaulliste et néanmoins bonapartiste, les Français élisent un Président pour lutter contre les injustices et contre le chômage, il se retrouve en pleine guerre du Golfe, au beau milieu des champs de pétroles, au beau milieu de nulle part.

Qui l’eût cru ?

On découvrira plus tard que Mitterrand entretenait des amitiés plus que troublantes, René Bousquet, Maurice Papon…Sympathisant du colonel François de La Rocque, il avait adhéré aux Volontaires nationaux, l’organisation « jeunesse » des Croix de feu.

Un homme de droite, ou d’extrême droite, ne pouvait pas faire autre chose que de trahir la gauche, de trahir le peuple, l’électorat traditionnel de la gauche se bouche le nez, baisse la tête, mais n’oubliera pas.

« La France d’en bas » n’a plus de voix pour s’exprimer, plus d’oreille pour l’entendre à cause du bruit des canons, elle va bientôt recevoir des coups de bâtons des « premiers de cordée », de la France d’en haut, un peu de patience !

 

…c’est l’extrême droite qui prend le relais.

Dix ans après sa création, le parti de JM Le Pen attire l’attention, un certain Jean-Pierre Stirbois est tête de liste aux municipales de Dreux en 1983, une ville industrielle en perte de vitesse, où poussent comme des champignons des cités dortoirs avec une main-d'œuvre d’immigrés en situation de grande précarité, une ville de près de 30 000 habitants ; Stirbois obtient 16.7 % des voix avec des slogans qui sont toujours l’ADN du parti : « Halte à l’immigration, du travail pour tous les Français ». Le RPR fusionne sa liste avec celle de Stirbois, qui devient adjoint au maire avec 10 conseillers. Un scénario qui se reproduira ensuite.

Les scores du FN au premier tour des présidentielles suivent une courbe qui ressemble, en positif, à celle du PCF : 14.38 % en 1988 ; 15 % en 1995 ; 16.86 % en 2002 ; 10.44 en 2007 ; 17.9 en 2012 et 21.7 en 2017.

Au second tour de la présidentielle de 2002, Le Pen affrontera Chirac, Jospin est balayé.

Chirac obtiendra 82,21 % des suffrages grâce à un « excellent » report de voix de ce qui reste de la gauche, un réflexe dit « républicain » qui consacre le cocufiage politique d’une gauche qui n’a plus d’âme, plus de leaders, plus de programme.

Le libéralisme est triomphant, il devient même particulièrement arrogant, Sarkozy d’abord puis Macron ensuite.

La « fracture sociale » de Chirac ne trouvera jamais de traduction programmatique, c’est un slogan creux, un de plus, les Français le savent bien et vont s’en souvenir, « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » explique un Chirac goguenard.

Une même date, 1983 : le tournant de la rigueur et l’éclosion d’un grand parti d’extrême droite qui vient se substituer à une « gôche » évanescente. Et traître à la cause des travailleurs.

Les GJ sont les enfants de ce couple infernal, mais pas que…

 

Entre cohabitation et dénis de démocratie.

Quand la gauche est bien installée au pouvoir, la droite revient par la « petite porte » ; quand la droite est en responsabilité c’est la gauche qui se faufile, les cantonales, les municipales sanctionnent impitoyablement les uns et les autres, à tour de rôle.

Les législatives provoquent un réflexe « anti » quasi systématique : entre 1986 et 2002, trois périodes de cohabitation se sont produites, pour une durée totale de neuf ans.

Chirac en 86, Balladur en 93 et Jospin pendant cinq longues années, entre 1997 et 2002.

Municipales de 1983 dramatiques pour la gauche, un véritable cauchemar, la coalition socialiste perd 35 villes de plus de 30 000 habitants ; celles de 1989 marquent un rééquilibrage en faveur de la gauche dans le prolongement de la réélection de Mitterrand un an plus tôt, mais avec un taux d’abstention de 30 %, les Français ne croient plus à rien, ou à pas grand-chose, ils commencent à tourner le dos à ce jeu de dupes, ils se lassent.

Même phénomène pour les Municipales de 1995 à quelques nuances près, Chirac vient d’être élu.

Pour les municipales de 2001 on parle d’une « vague bleue » malgré l’incontestable popularité de Jospin, Premier ministre, les mairies de Lyon et de Paris sont gagnées par Collomb et Delanoë, de dangereux bolcheviques qui arrivent à masquer la déroute socialiste qui aura raison de Jospin un an plus tard.

Les fausses promesses et le non-respect des programmes ajoutés aux échecs successifs des partis au pouvoir sont systématiquement sanctionnés dès lors que les calendriers électoraux sont en mode asynchrone.

Quelle que soit la nature de la consultation électorale, cantonale, municipale ou législative, la sanction tombe.

C’en est trop pour notre oligarchie qui ne supporte plus qu’on ose lui couper la parole.

 

Un référendum qui dit oui, un référendum qui non…

Gauche et droite se mettent d’accord sur un modèle économique d’inspiration anglo-saxonne, le capitalisme financier étend son pouvoir, généralise ses méthodes, mais cela ne suffit pas, il faut aussi éviter cette cohabitation qui a pris la fâcheuse habitude de sanctionner ceux qui sont aux manettes. Il faut empêcher le peuple d’user de son droit de critique.

Le peuple sera privé de voix, il faut le rendre muet puisqu’il n’est pas aveugle.

Le référendum sur le quinquennat a lieu en septembre 2000, le « oui » obtient près de 73 % des suffrages. Va pour un mandat présidentiel de cinq ans au lieu de sept.

En alignant le calendrier présidentiel sur le calendrier législatif, la classe politique tout entière a gagné une victoire sur la démocratie en obligeant les électeurs à choisir des députés entièrement soumis au monarque qui vient d’être élu, question de cohérence, on imagine mal, en effet, élire un président un dimanche et lui refuser une majorité le dimanche suivant…bien joué !

Le régime présidentiel se présidentialise encore un peu plus, rien ni personne ne pourra plus infléchir la politique du Président, il n’a plus rien à craindre, il dispose de tous les pouvoirs que Dieu donne au roi.

Un malheur n’arrive jamais seul, un autre référendum va bientôt redonner la parole au peuple, le référendum sur le traité établissant une constitution pour l'Europe aura lieu le 29 mai 2005.

La question posée est simple : « Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une constitution pour l'Europe ? ».

La réponse est claire, le « non » l’emporte largement avec près de 55 % des voix, le traité est rejeté par une majorité de Français.

Sarkozy, encore lui, toujours lui, arrive au pouvoir en mai 2007. Dans sa ligne de mire, le Traité de Lisbonne, un traité chasse l’autre…

Le Conseil Constitutionnel considère que ce traité n’est pas entièrement compatible avec notre Constitution, une révision constitutionnelle est donc nécessaire avant de débattre de la ratification du traité.

Réuni en février 2008 en Congrès à Versailles, le Parlement approuve la révision constitutionnelle et la modifie en conséquence.

Plus rien ne s’oppose donc à un vote de ratification par l’Assemblée nationale et par le Sénat, ce sera chose faite les 7 et 8 février 2008.

Le peuple avait dit « non », Sarkozy dit « oui » grâce à un tour de passe-passe démocratique, le peuple est cocufié.

La logique saute aux yeux, les députés et les sénateurs sont issus des rangs de la Sarkozy…ils lui obéissent au doigt et à l’œil, le timing est parfait entre la réforme du quinquennat et la réforme constitutionnelle.

La démocratie vient d’être profondément trahie, la mémoire collective restera marquée par cette épouvantable forfaiture, la crise que nous vivons vient aussi de là.

 

Le libéralisme privatise les bénéfices, mais socialise les pertes.

La crise des subprimes permet au libéralisme de réaliser un exploit retentissant : to big to fail, les pertes sont telles qu’il faut les éponger par les impôts des pauvres et des classes moyennes. Les économies occidentales s’endettent jusqu’à la moelle pour sauver Boudu. Elles ne s’en remettront pas, encore aujourd’hui…

Cette crise financière aurait couté plus de 1000 milliards de dollars selon le FMI qui déclare « La crise a dépassé les confins du marché américain des subprimes, pour toucher concrètement les principaux marchés immobiliers d’entreprise et d’habitation, le crédit à la consommation et le crédit aux entreprises. »

La stabilité financière mondiale est durablement compromise.

Un an après la crise des subprimes, les traders londoniens faisaient la queue chez Porsche, chez Bentley et chez Ferrari…

Le péquin moyen qui a été largement ponctionné ne sera jamais remboursé, son destin, une fois de plus, est d’être un cocu magnifique.

Pas de remerciement, pas de reconnaissance non plus ; mieux, on va bientôt l’obliger à travailler plus pour gagner moins ; comme cela ne suffit pas, on lui imposera aussi une bonne dose de précarité ; les retraités seront mis à contribution, les étudiants aussi.

Entre 2002 et 2017, les impôts et taxes explosent : 368,5 milliards de plus qu'en 2002 !

Les inégalités sont criantes, un vaste et puissant sentiment d’injustice commence à se généraliser dans toute l’Europe, en France aussi, bien sûr qui détient le record des prélèvements obligatoires avec plus de 1000 milliards d’euros…

Comme la gauche a disparu et que la droite se retrouve en concurrence avec l’extrême droite, le populisme ramasse les miettes.

La Ve République, une mitraillette à scandales qui défouraille à tout va.

La VRépublique née en 1958 est, de très loin, championne toutes catégories du genre, elle détient le record absolu du nombre de scandales politiques et financiers.

On dénombre 7 gros scandales politico-financiers sur la période 1970-1980.

20 scandales pour la décennie suivante, 1980-1990.

49 entre 1990 et 2000, une explosion, un record dans le record.

30 entre 2000 et 2010.

30 entre 2010 et 2016, reste 4 ans pour changer de dizaine, normalement le compteur devrait facilement dépasser le chiffre des 40…si tout va bien…

Au total ce sont près de 140 scandales sur 46 ans de vie politique française, soit une moyenne de 3 par an.

L’explosion quantitative et qualitative des scandales politico-financiers suit une courbe parfaitement parallèle à la naissance puis à la généralisation du libéralisme français, ce n’est évidemment pas un hasard : 69 énormes scandales, 50 % du total sur 20 ans, entre 1980 et 2000 !

Ministres, Premiers ministres, président de la République, Secrétaire général de l’Élysée, hauts fonctionnaires, magistrats, juges d’instruction, policiers, services de renseignements, c’est toute la hiérarchie politique et administrative qui est impliquée, à des degrés différents dans des affaires où il est toujours question de gros sous, de trafic d’influence, de subordination de témoins, de prévarication, de détournements de fonds publics, d’abus de pouvoir, de conflits d’intérêts…la liste des motifs des poursuites et/ou des condamnations mériterait un billet tout entier.

Des meurtres, des assassinats, des disparitions accidentelles et brutales de témoins, jalonnent les septennats d’hier et les quinquennats d’aujourd’hui. Sous VGE, sous Mitterrand, sous Chirac, sous Sarkozy, sans qu’on puisse affirmer, bien sûr, qu’ils sont directement impliqués.

Le consentement à l’impôt dont on parle aujourd’hui avec des trémolos dans la voix, a été torpillé par ceux qui, au sommet de l’État, étaient précisément chargés de le faire respecter en tant que vertu cardinale de la solidarité républicaine, ministre du Budget, ministre ou député : Jérôme Cahuzac, Serge Dassault, Yamina Benguigui, Thierry Solère, les époux Balkany, les Le Pen, Thomas Thévenoud…en période de crise sociale comme celle que nous traversons en ce moment, l’exemple donné par ces délinquants fiscaux est redoutable, le sentiment d’injustice est d’autant plus fort, d’autant plus insupportable.

Gauche, droite, centre, la gangrène frappe sans préférence partisane, c’est un système corrompu.

Sur 8 présidents de la République, 4 ont été ou sont directement impliqués à un titre ou à un autre dans des affaires ; Nicolas Sarkozy, toujours lui, un cumulard, fait l’objet d’une petite dizaine d’enquêtes, mis en examen dans plusieurs affaires, son sort n’est pas encore fixé, il bénéficie de la présomption d’innocence.

Jacques Chirac, après avoir miraculeusement échappé à son destin juridique pendant plus de vingt ans, a été condamné à deux de prison. Avec sursis, car la justice a pensé qu’il fallait tenir compte des services qu’il avait rendus à la France…une clémence dont ne peuvent pas bénéficier les petits délinquants à qui la société ne rend aucun service, une clémence dont les GJ ne profiteront pas, eux non plus.

Face à ces dérives, face à la clémence dont bénéficie l’oligarchie, le sentiment d’injustice lié à la croissance des inégalités que Thomas Piketty a très bien documenté devient insupportable tellement il est caricatural et grossier. Une partie de la violence à laquelle nous assistons aujourd’hui vient de là : puisque le système n’arrive pas à nous protéger de ces prédateurs, puisque la machine est corrompue, c’est à nous maintenant de faire le ménage.

Le peuple considère qu’il n’a pas, qu’il n’a plus de leçons à recevoir de ces délinquants en cols blancs qui nous gouvernent si mal quand ils ne nous trahissent pas.

 

Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me révolte.

Fin décembre 2017, Gérald Darmanin, c'est-à-dire Macron, fait voter en pleine nuit une loi aux termes de laquelle les Maires des villes de plus de 100 000 habitants voient leurs salaires augmenter de 40 %. Leur rémunération mensuelle passe de 5512 à 7716 euros brut.

Sur l’année 2017, les patrons du CAC 40 ont vu leurs rémunérations progresser de 14 %. Le salaire moyen s’élève à un peu plus de 5 millions d’euros/an.

Douglas Pferdehirt, PDG de Technip FMC émarge à 10,57 millions d'euros tandis qu’Olivier Brandicourt à la tête de Sanofi « plafonne » à 9,75 M.

Carlos Ghosn a ténu le haut du pavé avant de se faire japoniser.

Dans les cabinets ministériels, les hausses des salaires des « conseillers » sont spectaculaires, la moyenne des salaires est de 9533 € en augmentation moyenne de 12 %.

Six ministères défoncent le plafond des 10 000 €/mois : le ministère des Solidarités, le ministère du Travail, Matignon, Place Beauvau…mais c’est au ministère de l’Économie et des finances qu’ils sont le mieux payés, plus de 12 000 €/mois.

Des conseils qui valent de l’or.

Des ministres qui en ont bien besoin, reconnaissons-le…si seulement ils étaient efficaces !

Golden parachute : N° 1 Michel Combes pour Alcatel Lucent en 2015, 14 millions d’euros ; N° 2 Antoine Zacharias pour Vinci, 13 millions d’euros ; N° 3 Noël Forgeard pour EADS, 9 millions d’euros ; 10e de la liste, Jean-Bernard Levy pour Vivendi, 4 millions d’euros.

Golden Hello : des primes de bienvenue qui se chiffrent entre 2 et 4 millions d’euros avec des stock-options dont on ne connait pas toujours les montants…il y a des vérités explosives, le peuple est susceptible, ménageons sa sensibilité.

Le CAC 40 arrive même à payer grassement des patrons pour qu’ils quittent leur fonction après un échec retentissant.

Des patrons qui licencient parfois, parfois…une bourse euphorique qui salue l’exploit, on se souvient de Michelin, de la Société Générale…le cynisme n’a pas honte de s’afficher.

À l’autre bout du spectre, on observe, on voit, on entend, on lit.

Et on ne comprend pas, car on ne peut pas comprendre.

Et moi, alors ?

Toi, simple salarié au SMIC, toi, jeune retraitée, toi, étudiante, toi fonctionnaire, ta rémunération va stagner, on va te rabioter ton APL, on va te désindexer ta retraite, on va te précariser au maximum, on va fragiliser ton contrat de travail, on va te flexibilisez au maximum, on va diminuer tes indemnités de départs, pas de golden pour toi, des haricots ! du pain sec !

Les femmes sont les plus mal traitées, on s’en fout, mais on en parle, c’est comme l’écologie…la bonne conscience des machos poilus.

Puisque je n’ai rien, je me compare.

On arrive à renflouer les caisses des banquiers qui ont vendu des produits pourris, on souhaite la bienvenue à des patrons avec des tas d’or, on leur dit « au revoir » avec des chèques qui représentent des centaines d’années de salaire, mais moi ?

Je suis où ?

Tu n’es nulle part, mon ami, tu ne fais pas partie de la solution, tu es un sous ensemble du problème, ne t’inquiètes pas, on va s’occuper de toi.

Et si tu n’es pas content, le Pôle Emploi te tend les mains…tu as entendu parler du chômage, connard ?

Oui ?

Alors, ferme-la !

À la longue, tout cela finit par exaspérer le salarié, la retraitée, la jeune divorcée qui a la garde de ses deux pitchouns, le smicard, l’étudiante.

Les révolté(e)s sont de plus en plus nombreux, ils ne se connaissent pas, ils ne se parlent pas, mais ils, elles savent que leur situation est la même que la leur.

Et quand ils parlent…

Autour d’un rond-point…

Quand ils comparent…quand ils se comparent…

La frustration devient colère, la colère se transforme en haine, ils ne peuvent pas s’habiller correctement, ils ne se soignent plus, ou de moins en moins, ils n’ont pas de quoi s’acheter du savon, l’hygiène devient un luxe pour trois millions de Français…certaines femmes n’ont plus les moyens de se payer des serviettes hygiéniques ! ne parlons pas des vacances, ni de Noël, les enfants n’ont pas de cadeaux, il faut s’y faire, cela ne date pas d’hier.

La haine est collective, elle devient massive, intense, violente.

La violence est là et vaut bien dix boutiques en flammes.

 

Macron, le Messie libéral.

La droite est K.O, disloquée, la gauche agonise, la France n’est pas encore prête pour se risquer dans une aventure populiste incertaine, la FI de Mélenchon est un bébé qui n’a pas deux ans en mai 2017.

Macron est élu entre une abstention, un refus et un vote positif, les chiffres sont trompeurs, il se laissera tromper. Il nous trompera aussi.

L’abolition de l’ISF est passée comme une lettre à la poste, ou à peu près, personne n’a vraiment moufté.

L’étincelle est venue de la réduction des APL, de l’augmentation de la CSG, de la pseudo taxe écolo sur les carburants.

Car si la loi sur l’ISF est passée, c’est parce que le peuple attendait une contrepartie sociale, une compensation, un geste…au lieu de cela…

Pas de « en même temps », la barre est à droite toute, le navire est ultra libéral.

Remontent brutalement à la surface des eaux la réforme de la SNCF et des cheminots, la réforme des contrats de travail…tout s’éclaire, maintenant on comprend mieux !

Le vent se lève, la mer commence à faire des vagues de plus en plus hautes, de plus en plus menaçantes…

 

Les « petites perceptions » inconscientes de Leibniz.

C’est le moment de relire Leibniz puisqu’il est question de la mer…que dit-il à propos de ces petites perceptions inconscientes qui nous permettent de recomposer une musique, le bruit d'une vague, ou une partition, celle, par exemple, que nous joue Macron depuis une vingtaine de mois :

 « D'ailleurs il y a mille marques qui font juger qu'il y a  à tout moment un infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c'est-à-dire des changements dans l'âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont trop petites et en trop grand nombre ou trop unies., en sorte qu'elle n'ont rien d'assez distinguant à part, mais jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l'assemblage.(...) Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j'ai coutume de me servir de l'exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est sur le rivage. Pour entendre ce bruit comme l'on fait, il faut bien que l'on entende les parties qui composent ce tout, c'est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, c'est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu'on en soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelques petits qu'ils soient ; autrement on n'aurait pas celle de cent mille vagues, car cent mille rien ne saurait faire quelque chose. (...)

    Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace par leur suite qu'on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images, ces qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais confuses dans les parties, ces impressions que des corps environnants font sur nous, qui enveloppent l'infini, cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l'univers. On peut même dire qu'en conséquence de ces petites perceptions, le présent est gros de l'avenir et chargé du passé, que tout est conspirant et que dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l'univers. Quae sint, quae fuerint, quae mox futura trahantur.("qui sont, qui ont été, et qui surviendront dans l'avenir,", Virgile)».

Tout est dit, tout est ici expliqué mieux que ce que nous pourrions imaginer ou concevoir.

Le peuple français a vu, a entendu, a senti, a vécu quelques petites « vibrations » qui, prisent isolément les unes des autres ne font pas une musique, pas même un bruit.

Une suite ininterrompue de « petits bruits » qui parlent pourtant de la même chose…

Au fur et à mesure que les vibrations se sont multipliées, répétées, rapprochées et amplifiées, elles ont fini par prendre du sens, une direction, une logique, je fredonne, je ne suis pas le seul...

Le chant du libéralisme, hier séquencé, haché, morcelé sur 40 ans nous montre enfin sa réelle partition, une symphonie bien achevée par un jeune homme bien de sa personne, qui plus est banquier d’origine.

Macron n’est pas le chef d’orchestre, il met la dernière note a un opéra que d’autres ont commencé à écrire quand il venait de naître, la synchronisation est quasi parfaite.

Raymond, un gilet jaune de mes amis qui a 57 ans, se souvient, il sait…

Que la gauche l’a trahi à plusieurs reprises, en 83 notamment.

Que l’extrême droite qui lui a fait tellement peur ne lui fait plus autant peur…

Que Sarkozy lui a volé sa montre, ses économies et son référendum.

Que ses impôts ont sauvé les banques et que les banques ne s’intéressent pas à lui sauf pour lui pomper des agios tous les 10 du mois, quand il n’a plus un sou…

Que les oligarques, les députés, les patrons s’enrichissent pendant qu’il en prend plein la gueule.

Qu’il n’a pas le droit de délocaliser ses impôts, lui, ni de les optimiser.

Que ses deux petits-enfants, Jessica et Thomas, sept et trois ans, n’auront pas de cadeaux à Noël, qu’ils n’iront pas au bord de la mer cet été, non…

Qu’il y a des trous dans sa dentition et qu’il en a honte.

Que sa femme, Catherine, porte les mêmes vêtements depuis dix ans et qu’elle a hâte d’être ménopausée, cela lui évitera de bricoler des serviettes hygiéniques à l’abri du regard de Raymond, car elle à honte, elle aussi, les motifs ne manquent pas...

Raymond n’avait pas réagi en 1983, il avait tout juste 21 ans, il venait de se marier avec la belle Catherine, l’avenir était prometteur.

Il avait 46 ans en 2008 quand Sarkozy lui a volé son référendum, il commençait à avoir des problèmes pour payer le crédit sur sa maison.

Il a eu peur que Le Pen passe en 2002, il était au chômage cette année-là.

Raymond a reconstitué le puzzle que Leibniz a décrit, il aura mis près de 40 ans à le recomposer, pièce par pièce, mais maintenant il sait.

Raymond ne croit plus à rien.

Raymond a la haine, il pense à ses deux petits, Jessica et Thomas, il a peur pour eux.

C’est pour toutes ces raisons que Raymond « monte » à Paris tous les quinze jours.

Il est prêt à se battre, il a franchi une étape, c’est une question de survie pour lui et sa famille qui le soutient, d’ailleurs.

Il attend encore de voir ce que Macron va décider, mais il ne se fait pas beaucoup d’illusion, il sait que « le gamin » a déjà tout décidé…

« J’irai jusqu’au bout » m’explique-t-il, les larmes aux yeux.

Le libéralisme a inventé une violence sociale qui ne va pas tarder à se retourner contre lui, nous n’en sommes qu’aux prémices, n’en déplaise à Jean-Michel Apathie.

Oui, nous n’en sommes qu’au début, j’en ai bien peur.

Mais à qui la faute ?

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