Jean-Pierre Chevènement ou le parti-pris de l'exigence.

 

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« Ne crois pas à celui qui vient de la foire, mais à celui qui y retourne ».

 

Autant le reconnaître, j’aime cet homme là, ça ne date pas d’hier, une amitié, une complicité, une quasi intimité qui remontent à la révolution des œillets, au Portugal, en 1974.

Une certaine forme de tendresse aussi.

Jamais démentie malgré le temps qui passe.

Mais voilà, il ne le sait pas…

En effet, nous ne nous sommes jamais adressés la parole même si nous nous sommes croisés à plusieurs reprises, c’est le lot habituel d’un militant de base du CERES, j’avais 20 ans, Giscard d’Estaing allait devenir Président de la République.

La dictature salazariste prenait fin après 41 longues années de pouvoir absolu ; la gauche Française, emmenée une fois de plus par Mitterrand, échouait d’un cheveux (?) face à une droite dont l’ambition secrète était de devenir la moins bête du monde…de quoi motiver un étudiant en Philosophie dans cette « Faculté de lettres  qui n’enterre personne »…

C’est Edith Cresson qui m’a donné ma carte, rencontrée par hasard ce matin là, à l’accueil du siège du PS, nous avions parlé de mes motivations : elle voulait savoir pourquoi un « apprenti philosophe » choisissait le PS plutôt que le Parti Communiste.

Vaste sujet !

Je lui ai parlé, pêle-mêle,  du Manifeste du Parti Communiste, de la thèse d’Engels du dépérissement de l’Etat, des purges staliniennes, de Trotski (né en Ukraine, soit dit en passant), du Congrès d’Epinay, du programme commun de la gauche et d’Antonio Gramsci…rien de moins !

Elle m’écoutait, croisait et décroisait nerveusement ses jambes, je crois qu’elle luttait contre le sommeil, à moins que…elle était attirante, elle le faisait savoir.

*****

A chaque fois que nous devions voter lors des réunions de section, presque toujours à mains levées, mes choix politiques m’orientaient systématiquement vers la motion « CERES » (Centre d’Etudes, de Recherches et d’Education Socialiste), celle de Chevènement, de Didier Motchane, de Pierre Guidoni et d’Alain Gomez, les fondateurs du mouvement auxquels il convient d’ajouter Georges Sarre fort de son « Association des Postiers Socialistes ».

Sans m’en rendre compte, en tout cas sans le vouloir, je devenais, petit à petit, « chevènementiste » ; le secrétaire de section, mitterrandiste religieux, me le fit remarquer avec une nuance teintée de reproche et de défiance, de reproche surtout, un « petit nouveau » sur lequel il ne pourrait, sans doute, pas compter pour sa réélection, son désarroi était d’autant plus grand qu’il m’avait recruté… déjà là, le débat d’idées cédait dangereusement du terrain face à la « combinazione » qui passe d’abord et avant tout par le décompte précis de ses soutiens, l’arithmétique est une des composantes essentielles de la stratégie politique pour qui veut aller loin…il trouverait facilement par qui me remplacer…

J’étais du côté des idées, des projets et des programmes, pas des hommes, encore moins des chefs, grands ou petits.

Soit ! chevènementiste j’étais, chevènementiste je resterai !

Sans calcul, sans ambition, spontanément, j’allais dire « naturellement » CERES.

*****

 

L’étiquette qu’on me collait au front ne m’a jamais irrité, je l’ai conservé, aujourd’hui encore ; le « républicanisme » militant et têtu de « Jean-Pierre », même s’il m’a déconcerté par moments, irrité parfois, n’a pas réussi à diluer mon pouvoir d’adhérence à ses idées.

Du CERES  de 1971 à Socialisme et République, en 1986, jusqu’à la création du Mouvement Républicain et Citoyen créé en 2003, en passant par le Mouvement des Citoyens, en 1991, je suis resté attentif à ses idées et à son parcours.

Au-delà de mon cas personnel sans intérêt et qui n’a pas d’autre ambition que de proposer un cadre général avec quelques repères, 40 ans plus tard, que reste-t-il  de ce mouvement qui a connu plusieurs mutations ? est-il encore d’actualité ? quels enseignements en tirer ? sur l’Europe ? sur l’euro ? sur la souveraineté ? l’Ukraine ? Valls ? l’Allemagne ?

La France de Hollande après celle de Sarkozy, l’Europe des 28 dominée par Merkel La Conquérante, la déflation qui se rapproche dangereusement,  l’impuissance des politiques face à la culture néolibérale qui domine partout y compris dans les rangs du PS, enfin la soumission sadomasochiste au culte de la rigueur, toutes ces menaces qui sonnent comme autant de défaites peuvent-elles trouver des réponses, pourquoi pas des solutions, au contact d’une pensée qui a le mérite, au moins, d’être restée à la fois constante et cohérente sur une aussi longue période ?

Face à la « Deuxième Gauche » qu’incarne Michel Rocard et dont on parle dans ces colonnes http://blogs.mediapart.fr/blog/p-thome/180814/parcours-politique-de-michel-rocard-un-reflet-de-la-deuxieme-gauche quelles sont les « différences » que nous propose Jean-Pierre Chevènement, lui qui ne fût ni autogestionnaire ni (encore moins)  social-démocrate ?

La social-démocratie est-elle l’unique planche de salut ? ou une porte de sortie ?

Chevènement est-il porteur d’une modernité politique ? d’un avenir ? d’une alternative socialiste crédible ?

Peut-il, doit-il nous inspirer pour refonder une gauche qui semble dépassée par les enjeux économiques et politiques ?

Une gauche ?

J’ai tendance à le croire : il y a des « invariants » chez cet homme de 75 ans qui se sont accumulés sans s’encrasser, sans se répéter, sans se contredire mais surtout sans vieillir, dégageant un paradigme qui peut permettre de tracer un nouveau chemin, comme autant de petits cailloux, à une époque qui en a si cruellement besoin ; il propose des repères, aligne les « points fixes », donne une perspective, pointe du doigt des erreurs sans jamais oublier les moyens de les contourner ou d’en diminuer les effets néfastes et toxiques car Chevènement est créatif, imaginatif et inspiré ; rigoureux aussi dans ses analyses, exigeant intellectuellement parlant.

Il fait parti de ces rares hommes (politiques) qui savent s’appuyer sur l’Histoire pour envisager l’Avenir.

*****

Pour faciliter la compréhension de ses arguments et leurs pertinences en termes d’actualité nous avons opté pour la technique du « pitch » autour de thèmes majeurs que nous indiquions plus avant : l’Europe, L’UE, l’euro, l’Allemagne, l’Ukraine, le socialisme, Valls…thèmes qui sont souvent repris, ici, dans les colonnes de Médiapart.

Mais le choix de ces « pitchs » est, bien sûr, complètement subjectif puisqu’il repose avant tout sur une toute petite sélection –personnelle– parmi des milliers d’interventions : un « tri » s’imposait, il est par nature, incomplet, il peut, de ce fait, susciter le débat, c’est l’objectif.

*****

A la question posée par le Figaro, le 8 Août dernier, de savoir si la France est encore une nation il répond :

« Les accords de la Jamaïque http://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_la_Jama%C3%AFque  (1976) ont instauré le dollar comme monnaie mondiale, tandis que le franc s’accrochait au mark, monnaie trop forte pour une économie française aux pôles de compétitivité encore mal assurés. L’abandon de l’Etat stratège a suivi dans les années 80. Avec la réunification allemande et l’élargissement à l’Est, la France a perdu sa position centrale en Europe. L’abandon de notre souveraineté monétaire en 1992 s’avère avoir été un choix désastreux. »

Et ajoute :

« Une monnaie surévaluée plombe aujourd’hui notre économie. La Ve République a peu à peu tourné le dos à l’intention première de De Gaulle de soustraire le gouvernement à l’influence des partis. La situation s’est retournée au point qu’aujourd’hui la logique des partis domine l’Etat. Même si l’on glose sur l’arrivée du FN au premier tour de la présidentielle, la victoire au second tour reviendra encore en 2017 à l’un des deux partis dits de gouvernement. Mais dans ce système dont le FN est lui-même partie prenante, l’intérêt de la France se perd. Notre pays a désappris à penser mondial, en oubliant que la France est d’abord l’aînée de la grande famille des nations humaines et non pas seulement une nation occidentale parmi d’autres. »

Concernant le Front National, il parle d’un « spasme rétrograde » qui puise ses racines dans l’OAS, la collaboration et Vichy, ce faisant il ne croit pas à la coloration gaulliste que prétend nous vendre, aujourd’hui, Florian Philippot dans le cadre de l’opération Bleu-marine : « De surcroît, le passage de ce parti de l’ultralibéralisme au colbertisme modernisateur me laisse immensément sceptique. Je ne crois pas en sa capacité d’incarner le salut public. Il porte gravement tort à l’image que le monde se fait de la France.»

Inutile de faire plus de cas (et de pub) à ce ramassis de Kapos, point de vue très personnel qui s’adresse prioritairement aux équipes dirigeantes du FN ; prioritairement mais pas exclusivement, autre remarque personnelle.

Pour comprendre la situation que nous sommes en train de vivre voire de subir, situation insupportable pour la France comme pour la plupart de ses partenaires Européens (surtout du sud) mais, par contre, très confortable pour l’Allemagne, il rappelle une double réalité historique : d’une part que « le franc s’accrochait au mark, monnaie trop forte pour une économie française » : il aurait fallut l’admettre et être capable d’en tirer toutes les conséquences avant de s’assoir à la table des négociations Européennes, c’est incontestable ; d’autre part que la réunification Allemande avait fait perdre à la France son rôle centrale en Europe. Une évidence quand on se souvient de nos hommes politiques qui passaient leur temps à se gausser du « géant économique mais du nain politique » qu’incarnait l’Allemagne, critique qui vaut aujourd’hui pour l’Europe…

L’Allemagne a la nostalgie d’un « mark fort » tandis que la France a perdu sa voix, peut être même son « leadership » ; la voix de Jean Monnet ne « résonne » plus, ne raisonne pas.

C’est dans ce contexte particulier que la France a entamé les négociations avec l’Allemagne dans la perspective du traité Européen de Maastricht et de ses critères de convergence : le déficit budgétaire ne doit pas excéder 3% du PIB, l’endettement publique doit être inférieur à 60% du PIB, les « trois piliers » fondateurs de l’UE…inutile d’en dresser la liste, une addition d’inepties !

On le sait aujourd’hui.

Forte d’une balance commerciale extrêmement excédentaire et nostalgique d’un mark tout puissant, l’Allemagne a fini par imposer à la France des règles qui ne pouvaient pas lui convenir car au dessus de ses moyens, inadaptées à la réalité de sa situation industrielle.

Un euro trop fort, une France timide et repliée sur elle-même, une Allemagne décomplexée, complètement désinhibée, championne du monde des exportations pendant que notre industrie était en train de se vider de son sang.

Chevènement le rappellera, la France ne pourra pas maintenir indéfiniment un système éducatif gratuit (et laïque), un service publique efficace, la santé, une couverture sociale pérenne, sans un socle solide dont les fondations doivent reposer sur des forces productives reconstituées ; sans un tissus industriel digne de ce nom, point de salut ! Le « reste » n’est que fumée.

Mitterrand, Attali (et Delors, l’Européen fanatique) n’ont rien vu venir tandis que Jean-Pierre Chevènement n’a eu de cesse de dénoncer le piège dans lequel nous nous laissions enfermer : nous en mesurons aujourd’hui, tous les jours, les effets pervers.

Sa démission en 1983 -il était Ministre d’Etat, ministre de la Recherche et de l’industrie- n’était pas un simple « coup de gueule », il prenait date par rapport à des dérives qu’il anticipait déjà au sujet du « mark  fort » ; avec quelque chose de « gaullien » dans sa démarche qui n’est pas pour me déplaire.

Quelle capacité d’anticipation !  D’un mark trop fort il sentait venir les dangers d’un euro surévalué ; avec 31 ans d’avance !

Il démissionnera 3 fois… un récidiviste jamais complètement « à l’aise » dans l’exercice bête et discipliné du pouvoir.

Bon signe quand on y pense, signe de « bonne santé ».

« De l’inconstance » disent ses détracteurs : tout le contraire, il ne se « prostituait » jamais, il refusait de courber l'échine ou d’abandonner du terrain sous la pression du « réalisme ».

Derrière le caprice apparent : la même intransigeance, le même refus, la même obstination.

Pas de compromis sur des convictions, le pouvoir est éphémère, lui.

 

A propos des défis qui attendent Valls au lendemain de sa nomination et sur l’Europe :

« C’est sur le redressement de l’Europe que sera jugé Manuel Valls : en effet, l’Europe actuelle, telle qu’elle a été pensée, ressemble au Titanic. Maintenir le cap de la monnaie chère et de la déflation conduirait inévitablement sur l’iceberg de la crise sociale et politique. Chacun sait qu’on ne peut faire changer rapidement de cap à un paquebot. Nous serons donc patients. Encore faut-il que la volonté existe : il appartient au gouvernement, et bien sûr au Président de la République, de convaincre l’Allemagne qu’il faut rompre, dans son intérêt même, avec une politique de déflation, de stagnation et de chômage que les pays de l’Europe du Sud ne pourront plus longtemps supporter. 



Ce travail de conviction doit être entrepris par des hommes eux-mêmes convaincus. Ce ne sont pas des résultats spectaculaires que nous attendons de la nouvelle équipe mais une cohérence d’ensemble au service de la France. »

Après des promesses non tenues par un Hollande plus « candidat » que « Président », Valls est-il convaincu ? a-t-il autre chose à prouver ? un autre combat à mener plus prioritaire que celui de la France ? une ambition personnelle qui puiserait sa légitimité dans la chute sans fin de Hollande ? Valls est-il un homme politique courageux ? un homme d’Etat ?

Peut-il, doit-il  faire autre chose que de s’aligner systématiquement sur une ligne réformatrice néolibérale conforme aux intérêts conservateurs de Jean-Claude Junker et des partis qu’il représente ? car l’Europe est à droite ! depuis longtemps…

Il devient de plus en plus urgent de dialoguer avec l’Allemagne, de plus en plus urgent de s’appuyer sur un axe Rome-Paris-Madrid pour obliger l’Europe à infléchir sa trajectoire, pour changer de paradigme.

Médiapart vient de publier une enquête sur le bilan de Hollande qui divise les sociaux-démocrates Européens, la plupart d’entre eux font échos à l’analyse de Chevènement, il faut les lire http://www.mediapart.fr/journal/international/180814/le-bilan-hollande-divise-les-sociaux-democrates-europeens

Mais encore :

« Nous voyons un chômage de masse, une stagnation économique prolongée, une désindustrialisation continue, le déclin de l'Europe. Sa voix est inaudible dans les grandes affaires du monde.

Incontestablement !

De se précipiter dans des guerres n’y changera rien…seul ou à plusieurs.

La démocratie ne trouve pas non plus son compte dans l'édifice européen actuel, parce que la démocratie vit dans les nations. L'Europe qu'on nous a construit est une Europe technocratique. Ses institutions ne répondent devant aucun peuple. La Commission européenne est censée définir l'intérêt général (curieux intérêt général que celui qui ne résulte pas du débat démocratique). La Banque centrale est indépendante, n'a qu'un but: lutter contre une inflation qui a quasiment disparu. La Cour de justice européenne a une jurisprudence qui s'étale sans aucune digue pour la contrarier. Le Parlement européen n'est pas vraiment un parlement, c'est la juxtaposition de la représentation de 28 peuples. »

Chevènement prend du recul et propose une perspective historique pour mieux comprendre d’où nous venons et ce que nous sommes devenus :

« Il faut distinguer deux périodes. Il y a la période qui correspond aux premières années de la construction européenne, le traité de Rome... alors on supprime les barrières douanières à l'intérieur du marché commun, mais on instaure un tarif extérieur commun. Ces trente années correspondent à un rattrapage économique par rapport aux USA.

Cette période s'arrête aux années 70. A partir de ce moment là, les monnaies fluctuent librement (accords de la Jamaïque). Il y a les chocs pétroliers. On s'aperçoit que plus on s'avance, plus la croissance diminue. Elle est devenue quasiment nulle.

On s'est avancé dans la construction d'une Europe technocratique, régie par des idées simples, néolibérales (la concurrence libre et non-faussée, la croyance en l'efficience des marchés, le dogme de la lutte unique de la Banque centrale contre l'inflation, comme si la croissance ou la lutte contre le chômage ne pouvaient pas être aussi des objectifs, la suppression des déficits budgétaires) au point où tout est mis en pilotage automatique. La politique n'a plus sa place. »

On ne peut pas être plus clair.

Sur la monnaie Européenne :

«La monnaie unique était dès le départ un contresens. Juxtaposant des économies hétérogènes, elle accroît la richesse à un pôle et le sous-développement à un autre. Il faut donc trouver une issue : soit que l'Allemagne joue son rôle de locomotive, soit que la Banque centrale devienne une banque centrale comme les autres, soit qu'on aille vers un système de monnaie commune, qui permettrait des ajustements beaucoup moins douloureux que les déflations internes auxquels on soumet, par une procédure disciplinaire les pays de l'Europe du Sud.

Ne confondons pas les politiques et les institutions.

L'Europe à 28 est un magma d'impuissance conjuguée. Nous ne sommes pas taillés pour résister à la compétition mondiale dans l'Europe telle qu'elle a été construite. »

Cette lucidité qui le mène à de tels constats, cette franchise, cette transparence, toutes ces analyses me font penser à un homme politique, lui aussi de gauche, Pierre Mendes-France, un  autre illustre républicain, une référence morale, qui plus est.

Sur la crise Ukrainienne et Poutine :

« Dans la crise ukrainienne deux récits antithétiques s’opposent sur le terrain comme dans les chancelleries. Aveuglés par une russophobie d’origine essentiellement idéologique, la plupart des médias français n’en ont repris qu’un seul. Quiconque veut avancer un jugement argumenté et nuancé, pour sortir d’une logique d’affrontement profondément contraire aux intérêts de la France et de l’Europe, est aussitôt rejeté dans les ténèbres d’un nouvel « Empire du Mal ». Les propagandistes d’une nouvelle guerre froide en Europe ont diabolisé Vladimir Poutine qui se prête quelquefois – il est vrai – à l’exercice. Vladimir Poutine peut bien dire qu’il veut construire la Russie comme une grande nation moderne et respectée : il est clair, pour la plupart des commentateurs, qu’il veut en réalité rétablir l’URSS. Ainsi la nature essentiellement nationale de son projet échappe-t-elle au sens commun. Si aucun mémorandum sur la future réforme constitutionnelle n’est validé d’ici l’élection du 25 mai, c’est-à-dire demain, les scenarios du pire se rapprocheront (guerre civile, risque de partition, nouvelle guerre froide, entièrement artificielle, au cœur de l’Europe). 

Il est temps de faire entendre une parole raisonnable. Le pire n’est pas inévitable : une Ukraine neutre « à l’autrichienne », fédérale ou en tout cas fortement régionalisée, une économie assainie avec le concours de tous les partenaires (Union européenne, FMI, Russie à travers un prix du gaz abaissé) est la solution. Encore faut-il l’inscrire dans une perspective historique qui ne rejette pas la Russie hors de l’Europe. Selon la formule de Talleyrand, ce serait plus qu’une faute, une erreur. Ce serait ouvrir pour l’Europe tout entière une nouvelle ère d’instabilité. 

« Une Ukraine neutre à l’autrichienne, fédérale… » Jean-Pierre…fédérale vraiment ? je croyais que le fédéralisme…alors, ce qui est mauvais pour l’Europe serait bon pour l’Ukraine ? fortement régionalisée, oui ! mais fédérale…il est vrai que l’Ukraine de l’ouest n’a rien à voir avec l’Ukraine de l’Est, un antagonisme historique les sépare.

Il poursuit :

"Chacun voit midi à sa porte : pour les institutions de Bruxelles, quoi de plus normal que l’Europe chercher à exporter ses normes libérales, ses standards écologiques et ses valeurs « démocratiques » ? Pour Moscou, c’est le « Drang nach Osten » qui reprend sous une autre forme. Derrière l’UE, la Russie devine l’OTAN. Le messianisme des uns nourrit ainsi le nationalisme obsidional des autres. 

L’Ukraine d’aujourd’hui pose un problème majeur : celui de l’intrication tissée par l’Histoire de son appareil productif avec celui de la Russie. Mais au lieu de confier à des experts le soin d’étudier comment on pourrait créer, par étapes, l’espace de libre circulation de l’Atlantique au Pacifique pourtant prévu par le partenariat stratégique, Bruxelles propose à Kiev un accord d’association imprégné de l’idéologie de la concurrence, au risque de transformer l’Ukraine en une nouvelle RDA (sans cependant le filet de sécurité jadis offert à cette dernière par l’Allemagne occidentale). Que les manifestants de Maïdan aient été pour la plupart des démocrates, je veux bien le croire, encore que remplis d’illusions sur la manne financière que l’Europe était prête à leur accorder. Ils n’en reste pas moins que le service d’ordre était confié à des formations d’extrême droite, Svoboda et Pravy Sektor, aux pratiques violentes et à l’idéologie trouble." 


Il est temps de reprendre politiquement le contrôle de la crise ukrainienne en replaçant sa solution dans le cadre d’un grand projet paneuropéen de développement et de paix… 

Plus que jamais, souvenons-nous de Jaurès : « Le courage ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme et ceci en est l’abdication … Le courage c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Sur l’Ukraine il est temps que la raison reprenne ses droits sur une russophobie aveugle : C’est de la paix et de l’Europe qu’il s’agit ! »

Il complète son analyse en prenant soin de rappeler ce que certains « experts » font semblant d’oublier : une bonne partie des forces Ukrainiennes qui s’opposent (légitimement) aux visées néocolonialistes de Poutine sont d’authentiques nazis…des gens absolument infréquentables ; la « russophobie » rend bête, ça commence par l’ignorance quand il ne s’agit pas d’amnésie…pas certain, d'ailleurs, que le terme de "néocolonialisme" soit le plus approprié pour expliquer la stratégie de Poutine, "néo nationalisme" serait plus pertinent. 

Toujours à propos de l’Ukraine il pointe la responsabilité de l’Europe en ces termes :

« Les institutions européennes ont travaillé comme des manches. Les accords d'association de l'Europe avec l'Ukraine ne prenaient pas en compte l'intrication économique de l'Ukraine et de la Russie. »

Intrication économique, héritage politique et historique, contraintes géopolitiques dans une Russie qui a perdu près de 50% de son PNB au lendemain de l’éclatement de l’empire soviétique…sans rien excuser on comprend mieux les enjeux, ça date d’hier et d’avant-hier, n'ayons pas la mémoire trop courte…une tentative (maladroite) de régénération nationale dont on fait semblant d’oublier l’origine, la logique et le but.

Trop réducteur. Il a raison.

Concernant Israël et le conflit Palestinien :

« En 1967, le général de Gaulle avait parlé des malheurs grandissant qu’Israël connaîtrait à occuper des territoires peuplés d'arabes. Et bien voilà : aujourd'hui nous sommes aux résultats.

Si on veut travailler réellement à la sécurité d’Israël, il faut aller vers une solution à deux Etats, et ne pas chercher à coloniser les territoires palestiniens. Ou alors se poursuivra le conflit, qui débouchera sur la radicalisation du monde musulman, et le naufrage des Etats que nous soutenions jadis, que ce soit l'Irak, la Syrie. Nous irons vers la fragmentation. »

Deux Etats si non nous courrons vers une radicalisation du monde musulman et vers une fragmentation…nous y sommes, presque…hélas !

La radicalisation du monde musulman est, au-delà d’Israël et de son insupportable agressivité, une menace qui pèse sur toutes nos têtes, la Tunisie, L’Egypte, la Lybie, la Syrie ont connu, ou connaissent, une météo qui ne s’arrête pas au printemps…

A quoi bon s’épuiser dans des querelles stériles pour savoir qui de la poule ou qui de l’œuf : deux Etats mettront un terme à ces bains de sang qui n’en finissent pas plus certainement que tous les discours du monde.

On notera, au passage, que Chevènement n’hésite jamais à s’appuyer sur des références historiques et des hommes qui n’appartiennent pas naturellement à son « camp », c’est en homme libre qu’il parle, jamais prisonnier d’un dogme ou d’une chapelle.

 

Enfin, à propos du socialisme et de ce qui le fonde, il s’inspire de Rousseau :

«…aucune démocratie, aucune République ne peut résister à la dégénérescence en dehors d’un appel constant de la conscience civique au principe qui fonde le contrat social. Rousseau met très haut la barre de l’exigence. Si haut que la plupart des démocrates ou des républicains la perdent de vue dans l’ordinaire des jours des gouvernements. Mais cette exigence sommeille dans le cœur des citoyens. Elle est ce qui fonde l’espoir d’un réveil civique. C’est à cette exigence que s’adressent Robespierre sous la Première République naissante, Gambetta et Ferry à l’orée de la Troisième, puis successivement Clemenceau, De Gaulle et Pierre Mendès-France, les plus éminents dans la longue lignée des républicains français. » 

Ce ne sont pas ces références républicaines qui m’ont parfois irritées chez Chevènement, au contraire, j’y adhère totalement quand on prend soin, comme il le fait, de rappeler les hommes qui en ont balisé le chemin.

Un peu plus loin dans son analyse, il fait de Kant l’un des héritiers de Rousseau, on pourrait en discuter, mais la filiation, sans être totale, est incontestable, elle a le mérite, en tout cas, de repositionner le « Contrat Social » là où il doit l’être, au centre d’un débat exigeant entre l’Etat et ses citoyens, l’identité nationale ; nous sommes loin d’Eric Besson et du Sarkozysme rampant, loin de Finkielkraut aussi mais…un peu moins loin, il est vrai…mieux vaut rester sur Rousseau, c’est moins actuel donc moins polémique.

En termes de perspectives :

« Pour réhabiliter le politique, il faudrait restaurer le citoyen. Mais celui-ci se désespère de voir partout bafoués les principes de la souveraineté sans laquelle il ne peut rien et n’est même pas citoyen. Nous voilà « au rouet » comme disait Montaigne … 

Cette défaite de la République a été aussi et d’abord une défaite de la France. Dans l’Europe de 1983, les marges de manœuvre, pour elle, étaient infiniment plus grandes qu’elles ne le sont devenues aujourd’hui, dans un monde entièrement dominé par le capitalisme et les marchés financiers, ouvert aux concurrences les plus inégales, et dans une Europe germanocentrée, où elle peine à remplir son rôle de médiateur naturel entre les pays du Nord de notre continent et ceux du Sud. 




La messe est-elle dite ? L’Histoire est-elle finie ? N’y a-t-il pas dans le principe de la souveraineté nationale le ressort d’un éventuel rebond ? La crise du néolibéralisme ne peut-elle faire renaître l’exigence républicaine ? L’Humanité a besoin de repères. Ceux que fournit la République sont pour les hommes d’aujourd’hui des repères plus sûrs que la confiance intéressée ou naïve dans la « main invisible » de marchés devenus fous. C’est ce qu’il faudra démontrer. » 

« Restaurer le citoyen » comme préalable à l’action politique, trouver d’autres « repères », s’affranchir de « la main invisible de marchés devenus fous » c’est ce qu’il faut démontrer, en effet, c’est ce qu’il est urgent d’entreprendre et de réussir.

Il est encore temps, il est toujours temps !

Jean-Pierre Chevènement propose un chantier qui n’est pas seulement celui de son parti, le Mouvement Républicain et Citoyen, nous sommes en 2012 :

« Cinq ans nous séparent des échéances de mai 2017. Ne gâchons pas tout ce temps. 

Rassemblons les Français sans sectarisme sur l’essentiel. Je suis persuadé que les communistes n’ont pas oublié ce que signifie le mot production et je suis convaincu aussi qu’il est des hommes et des femmes venus de l’autre rive qui peuvent comprendre ce que signifie l’intérêt national, dès lors qu’on cesse d’ânonner le bréviaire européiste et libéral. 

Pour réorienter l’Europe, il faut rompre avec la rigidité d’une monnaie unique qui a d’emblée méconnu la spécificité et l’hétérogénéité des nations. Il faut remettre la charrue derrière les bœufs et refonder l’Europe, non dans la coercition, mais dans la politique. 

Comme l’a dit Joschka Fischer, Madame Merkel ne peut pas prendre la responsabilité de faire apparaître l’Allemagne, pour la troisième fois en l’espace d’un siècle, comme le pays qui conduit l’Europe au naufrage. Ayons avec l’Allemagne une bonne et franche discussion. Nous lui proposons « l’union solidaire ». Mais l’Allemagne ne veut pas payer au-delà d’une certaine limite. L’Allemagne défend en principe la responsabilité des États. Elle a raison jusqu’à un certain point. Mais si c’était le système européen, tel qu’il a été conçu, qui conduisait à des distorsions insoutenables ? N’est-il pas possible de le corriger ? de rétablir des amortisseurs tenant compte de la compétitivité relative de chaque pays ? 

J’ai la conviction que nous pouvons être « le sel de la terre » à condition de présenter nos vues de manière positive, en nous appuyant sur la marche des événements. 

Bien sûr, il y a des choix politiques à faire. Pour ce qui nous concerne nous n’acceptons pas le fameux grand saut fédéral qui serait aujourd’hui un saut dans le vide, dans cette Europe « post-démocratique » dont a parlé Jurgen Habermas. Un livre, récemment primé, est intitulé « Le passage à l’Europe ». Nous n’acceptons pas que ce passage soit payé du sacrifice  de la France et de la fin de la démocratie. 

Cet homme là est définitivement moderne, il l’a d’ailleurs toujours été, depuis plus de 40 ans maintenant.

Il propose de reconstruire la démocratie là ou elle a pris racine, dans les nations, avec les seuls acteurs qui comptent vraiment, les citoyens.

Voilà pourquoi c’est un programme « de gauche », résolument de gauche, qui revient sur des fondamentaux dont nous avons eu le tort de croire qu’ils s’enrichiraient à 28.

Seul l’Avenir l’intéresse.

Moi aussi !

 

Pour ceux qui voudraient aller plus loin dans une lecture directe, sans interprète  et « au fil de l’eau » : http://www.chevenement.fr/

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