J.C. Oates - Un livre de martyrs américains

La société étasunienne, scientifiquement et techniquement hyper développée mais socialement archaïque, épuisée de moralisme protestant et fracturée par d’abyssales inégalités, est aujourd’hui durablement ébranlée dans ses valeurs profondes.

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Cette histoire d’un médecin gynécologue pratiquant les avortements, assassiné par un activiste chrétien, est présentée le plus souvent par la critique comme un récit équilibré et sans parti pris. Elle ne serait pas exactement le face à face entre partisans et adversaires du droit des femmes à disposer de leur corps. Le tueur illuminé et le chirurgien humaniste, personnages attendus, seraient renvoyés dos à dos par l’auteure au prétexte qu’ils auraient tous les deux laissé leurs familles dans un état d’extrême fragilité. Et les fœtus, les médecins tués, les « soldats de Dieu » condamnés à la peine capitale, comme le suggère la quatrième de couverture du roman, seraient tous, à titres divers, « les martyrs américains » ?

Pour lire ce magnifique roman, il nous semble, qu’il faut avoir plus d’une idée à la fois. Ramener le récit, sans autre forme de procès, à la seule douleur identique des deux familles et plus particulièrement à celle analogue des filles, Naomi Voorhees et Dawn Dunphy, narratrices obsédées par la mémoire de leurs pères, c’est nous semble-t-il, n’en n’avoir qu’une seule. Joyce Carol Oates dresse, évidemment dans toute sa complexité et avec toutes ses contradictions, le portrait de la société étasunienne d’aujourd’hui. Pour ce faire, elle particularise le drame américain avec des personnages de chair et d’os. Elle fait confiance à son lecteur et ne donne naturellement pas son point de vue – depuis le vingtième siècle, en bonne littérature, il se donne rarement. Cela n’empêche nullement qu’elle en ait un et mêmes plusieurs complexes, contradictoires et surtout affirmés ; cela n’interdit pas non plus que le lecteur, et pourquoi pas la critique, puisse en avoir un et même plusieurs complexes et contradictoires ; cela n’interdit pas d’avantage qu’il puisse sortir des sentiers battus de la psychologie neutraliste et de l’horripilant désengagement. 

La société étasunienne, scientifiquement et techniquement hyper développée mais socialement archaïque, épuisée de moralisme protestant et fracturée par d’abyssales inégalités, est aujourd’hui durablement ébranlée dans ses valeurs profondes. Des évènements, tels que l’égalité des hommes et des femmes, sont venus perturber l’ordre du monde. Des humanistes, comme le Docteur Augustus Voorhees et son épouse, vont faire corps et s’enthousiasmer pour cette nouveauté ; ils vont, risquant leurs vies, être activement fidèles à ce qui est venu bouleverser le rapport des hommes et des femmes dans leur pays. Le gynécologue  va s’opposer de toutes ses forces dans le roman à ceux qui, indifférents, font comme si rien n’avait eu lieu ou, plus exactement, va s’opposer à ceux qui sont convaincu que si ces idées neuves n’avaient pas surgi, les choses seraient pour l’essentiel identiques. C’est ici la classique position réactive de la famille et de la descendance grande et petite bourgeoise du Docteur Voorhees, qui tente d’annuler la nouveauté dans la puissance tranquille de la conservation et du confort.  Mais plus sérieusement encore, le gynécologue, pratiquant les avortements, va devoir ne rien céder au camp de ceux qui, franchement hostiles, considèrent le droit des femmes à disposer de leur corps comme une irruption étrangère et nocive qui doit être absolument annihilée. Dans cette haine du nouveau, de tout ce qui est moderne et différent, nous reconnaissons naturellement l’obscurantisme qui habite la très prolétarienne et démunie famille Dunphy. Pour en finir avec la présence du nouveau, croit-elle, il faut liquider les faiseurs d’anges qui sont la nouveauté incarnée. Les activistes protestants avec Amos Dunphy, forment dans le roman un corps fictif, « les soldats de l’Armée de Dieu », qui est le rival du corps de vérité du Docteur Voorhees. Ce corps bien entendu, au nom de Dieu, tente d’imposer un passé fixe que les évènements, pense-t-il, ont mutilé et dissimulé.  

Les Voorhees et  Dunphy composent ainsi une histoire dans laquelle  péniblement au fil des pages une vérité fait son chemin et s’arrache par son universalité aux circonstances de son apparition – l’archaïsme de la société étasunienne. Cette histoire est remarquablement rapportée par Joyce Carol Oates. L’écriture du roman, sans la joliesse des phrases, y est ramassée, rythmée et d’une implacable efficacité. Chaque personnage à sa voix propre, aussi les plus opaques et les plus taiseux existent ici formidablement. Le tourniquet des positions des uns et des autres dans le roman définit une séquence importante de l’Histoire étasunienne en cours. Il faut patiemment partir de chacun des personnages ; il faut accepter la réaction des Dunphy et leurs formes extrêmes comme symptomatiques de la nouveauté féministe qui ne cesse de venir au monde pour faire corps avec le récit. Le rapprochement de Naomi Voorhees la conservatrice et Dawn Dunphy l’obscure, se fait dans la douleur des expériences et la subjectivation des vérités. « On ne pense jamais ni par décision volontaire, ni par mouvement naturel. On est toujours forcé de penser. La pensée est une violence qui nous est faite » disait Gilles Deleuze. La contrainte pour Naomi et Dawn dans ce « Livre de martyrs américains » est double: il y a la contingence brutale du meurtre et de la condamnation à mort des pères, qui exposent à des choix  non désirés ; il y a aussi la construction point par point des opinions personnelles qui soumet à des disciplines et des idées antérieurement inconnues. Dawn Dunphy l’ouvrière, vouant une foi aveugle à son père, harcelée et violée au collège, décide d’en imposer au monde des hommes en devenant boxeuse professionnelle. Joyce Carol Oates, passionnée par la boxe excelle à décrire ce milieu, ces combats et ces entrainements. « Arrêtez le combat » hurle Naomi lorsqu’elle assiste effarée à un match avec Dawn, « Le marteau de Jésus ». Ces quelques mots annoncent le dénouement magnifique du roman qu’il ne faut pas dévoiler. Joyce Carol Oates alors abandonne le « ils » pour passer au « nous », un « nous » d’une communauté de destin de femmes libres désormais.

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