Pourquoi je suis une salope

A propos de « Injuriez-vous », de Julienne Flory, La Découverte. J'ai eu l'occasion de dire, dans une chronique précédente, que j'aimais les injures, les jurons et autres gros mots. Le livre de Julienne Flory me donne une putain d'occasion de m'adonner à cette passion perverse. Et m'explique même pourquoi c'est foutrement recommandé.

 Pute borgne, saloperie, trou du cul, connard, merde... Là où j'ai grandi, dans le Midi, on disait volontiers des gros mots. Je ne fais pas partie de ces pauvres enfants que l'on mettait à l'amende quand ils laissaient échapper, jouisseurs, le mot interdit : chez une de mes copines, il existait une tirelire où les parents et les enfants devaient mettre une pièce à chaque transgression. Je suis volontiers grossière, parce que j'aime la langue (non, pas celle-là, quoique) : le langage fleuri des insultes et les noms d'oiseaux m'entraînent sur les rives de la métaphore, où j'aime me rouler pour un combat de boue entre moi et moi-même. Julienne Flory, qui prône dans ce court essai « le bon usage de l'insulte » ne pouvait pas mieux tomber.

Ne vous laissez surtout pas tromper par la légèreté de l'ouvrage. La philosophe et sociologue ne se perd ni en digression, ni en transgression. Il ne s'agit en rien d'un catalogue d'insultes, ni d'un essai savant qui explorerait le sujet à fond, vous assommant de sa science jusqu'à vous clouer le bec.

Non, ce qui est génial avec ce livre, c'est qu'il vous donne à réfléchir sur un sujet supposé peu sérieux, et mieux encore de réfléchir sur votre saloperie de manque de sérieux. La simplicité de l'écriture le rend particulièrement accessible. Julienne Flory n'a pas cédé à la tentation facile du style injurieux, et sa sobriété m'est en soi une leçon, moi qui vendrais ma mère pour un bon (enfin, dans le meilleur des cas) mot. Vous voyez que je ne la suis pas, mais un peu de contradiction n'a jamais nui à la conversation.

Donc, la retenue est stimulante et je me suis vite vue affamée, avide d'aller plus loin, de rattacher telle insulte à une autre, tel souvenir à un autre, fouillant dans mes rêveries les thèmes qu'elle laissait de côté ou n'abordait qu'en passant, comme le soulignent les commentaires de la chronique d'Henri Santamaria parue dans cette édition : la parenté à plaisanterie chez les Burkinabés, l'insulte gestuelle (ah, le doigt ou le bras d'honneur dont j'ai fait mes délices...!), ou encore l'usage érotique de l'injure. Compte tenu de l'évidente finesse de l'auteure, ces absences sont forcément voulues. Julienne Flory a une intention, et elle s'y tient. C'est le grand mérite de l'ouvrage. Et une foutue bonne nouvelle pour moi.

On vous a dit déjà qu'il y avait trois parties dans ce livre. La première nous instruit des différents registres propres à l'insulte. Je savais que traiter quelqu'un de con venait en tête des insultes préférées des Français.e.s, et j'ai depuis longtemps renoncé à cet usage qui fait offense à la partie la plus précieuse de mon anatomie. Cela n'a pas été facile, mais avec beaucoup de discipline, on arrive à tout. J'avais un mantra pour la circonstance, à savoir la phrase de l'antisémite Paul Léautaud, pourtant peu suspect de féminisme : « Ne traitez pas cet homme de con, il n'en a ni l'agrément ni la profondeur. » Comme quoi on trouve chez l'ennemi des armes contre lui. Le tout est de parvenir à se les procurer.

Julienne Flory me propose en attendant une insulte de substitution qui pourrait convenir, et ce n'est pas tête de cul. Les femmes et les mères étant à l'origine de tout, elles fournissent en effet l'essentiel ou quasi des insultes disponibles dans le langage courant. J'ai ainsi appris l'origine du mot « salope », qui emprunte à la fois au sexisme et à l'ornithologie. Il s'agit de « sale hoppe », hoppe étant le dérivé de huppe. C'est en soi un pléonasme, car la huppe est un oiseau connu pour son amour de la déjection. D'abord, il se nourrit d'insectes qui eux-mêmes vivent dans la bouse. Ensuite, son nid est un pot de chambre à ciel ouvert, si bien qu'il dégage une odeur repoussante. La huppe a aussi sa propre (si l'on peut dire) version du parfum, sous la forme d'une sécrétion dont elle enduit ses plumes, qui pourrait s'appeler Brise d'anus si le nom n'était pas déjà pris par certains spécimens du monde politique. L'intérêt de cette « saleté » est évident : elle permet d'éloigner les prédateurs. Une stratégie qui force le respect, et dont les femmes pourraient s'honorer, elles qu'on traite de salopes à tout bout de champ. Colette raconte dans un de ses livres (désolée, je ne sais plus lequel) comment elle avait éconduit un prétendant en lui pétant à la figure. En évoquant le pouvoir magique des mots, Julienne Flory nous invite à nous servir de l'insulte de façon performative, sans sacrifier à l'hygiène corporelle.

Affirmant à mon grand regret qu'il est impossible de changer quelqu'un en crapaud en l'injuriant, Julienne Flory montre cependant comment des groupes sociaux se sont réappropriés les insultes pour en faire des étendards de leur révolte. Nègre, pute (dont l'origine est « put », puant, un peu comme huppe, qui vient de l'onomatopée « hup hup »), pédé, gouine... « En utilisant l'injure comme drapeau, les groupes qualifiés « autres » et stigmatisés par l'oppresseur peuvent changer la norme en vigueur et montrer que ce sont les dominants qui sont différents ».

Vous aurez compris pourquoi j'ai choisi d'appliquer le titre de son livre au pied de la lettre en m'injuriant moi-même en ouverture de cette chronique. J'ai ainsi le plaisir non seulement de déjouer une insulte sexiste, mais aussi d'incorporer magiquement les qualités de ce sympathique et puant volatile que les Egyptiens appelaient «  l'oiseau purificateur », d'après Wikipedia qui sait tout sur tout. La huppe est aussi un des personnages principaux de la Conférence des oiseaux, le grand recueil de poèmes persan du XIIe siècle, et elle fait partie des cinq animaux que Mahomet interdisait de tuer, selon Ibn Abbâs, avec la grenouille, la fourmi, la pie-grièche et l'abeille. Par les temps qui courent, il ne me semble pas inutile de donner cette précision.

Ajoutons enfin que la huppe fasciée bénéficie aujourd'hui d'une protection totale sur le territoire français suivant l'arrêté du 29 octobre 2009 fixant la liste des oiseaux menacés. Bon, je crois que là, je suis bordée. Bien sûr, je n'ai pas parlé de la deuxième partie du livre de Julienne Flory, mais Henri Santamaria et Hervé Hervé l'ont fait dans cette édition, alors, comme dirait ce fils de pute de Paul Léautaud sur son lit de mort : « Maintenant, foutez-moi la paix » ! Et lisez "Injuriez-vous", bordel ! Vous ne le regretterez pas.

 

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