Claude Simon. « L’herbe » folle de nos vies.

Un certain formalisme est aujourd’hui considéré comme très élitiste, très intellectuel dominant, presque bourgeois. La littérature, qui se veut de notre temps, est faite d’enquête, de réalité sociale, de collectivité et d’anonymat. Il y a de magnifiques et confortantes réussites. Mais l’instant médiat et la remémoration sensorielle, énigmatique, fragmentaire comment les dire ?

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Lire « L'herbe » de Claude Simon, c'est s'immerger dans un monde oublié de sensations, ressentir de la nostalgie pour une époque que l'on n'a pas connue. Il faut, pour jouir pleinement de cette lecture, ouvrir ses sens, consentir à se laisser submerger par des paragraphes sans fin, par de longues phrases à la syntaxe et à la grammaire savantes, savoir régler sa respiration au rythme saccadé d'une chronologie bousculée.


Le drame bourgeois, provincial de Louise épouse ou maitresse, de sa belle-famille et l'agonie sans fin de la tante Marie pourrait sembler d'une absolue banalité. Il en est tout autrement. L'auteur, avec un indéniable souci de réalisme, restitue à la perfection l'expérience sensible et fragmentaire de Louise. Les évènements sont narrés à travers sa conscience. Nous sommes au plus proche d'elle, de ses impressions, de ses réminiscences, de ses perceptions. Les tranches de vie se déploient à tour de rôle sans aucun souci d'ordre et de logique. « ... elle ne se souciait même plus d'être entendue et encore moins de ce minimum de cohérence qu'il est obligatoire de donner à ses paroles pour se faire comprendre, c'est-à-dire, en y réfléchissant, pour ne pas se faire comprendre, parce que c'est assez comique et même complètement absurde d'être obligé de s'exprimer de façon cohérente quand ce que l'on éprouve est incohérent ... » Le temps ici progresse imperceptiblement. Une photo, une lettre, un carnet font ressurgir le passé. Les actions sont transformées en images. Le roman est en effet composé d'une succession de tableaux sur lesquels on s'arrête plus ou moins longuement, passant de l'un à l'autre de façon inattendue au gré des discontinuités de la mémoire de Louise. Ces très belles lignes nous renvoient de façon saisissante à notre propre existence, à son rapport à l'histoire et au temps.


L'auteur souvent délaisse les personnages pour se concentrer sur la nature et cela donne aussi de très belles pages. Les plus belles ? La folle végétation, l'envahissant concert des moineaux, l'odeur lancinante des fruits trop murs, la vie des insectes, la nature secrète, terrible font partie intégrante du récit. « L'herbe » est un très, très beau texte qui permet, me semble-t-il, une entrée facile et inoubliable dans l’œuvre du prix Nobel de littérature.

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