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Billet de blog 7 déc. 2022

YVES FAUCOUP
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« Malena, c’est ton nom », d’Anne-Christine Tinel

Ce roman met en scène une Argentine réfugiée à Paris. Poétique, sensitif, documenté (sur les réfugiés et l’exil), il entretient le mystère sur ce personnage et tient en haleine le lecteur : qui est vraiment Malena ? Qui est le petit Sebastián ?

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Illustration 1

Fuyant Buenos-Aires, Malena est réfugiée en Europe, à Paris, après être passée pour une courte étape à Gênes. Au fil du temps, elle a essayé de se reconstruire une vie après avoir fui l’Argentine de la dictature militaire, en tentant d’effacer aussi des souvenirs qui la rongent.

L’art d’Anne-Christine Tinel est de nous embarquer avec brio dans un présent incertain et un passé trouble, où la mémoire s’entremêle, les peurs s'entrechoquent, les images s’imbriquent, le traumatisme s’inscrit dans les corps. Dans ce maelstrom de faits et de sensations, l’héroïne se perd, le lecteur aussi, parfois, d’où la nécessité de dévorer ce livre, de le lire d’une traite. Non seulement pour tenter d’en découvrir et comprendre les ressorts, mais aussi pour entendre sa petite musique, faite de couleurs, d’odeurs, de perceptions, se frayant un passage entre les rêves et les cauchemars (décrits par des phrases qui s’enchaînent sans s’arrêter, sans ponctuer, glaçantes, émouvantes). L’art, surtout pictural, est souvent là, en toile de fond. L’écriture est au tempo des événements traversés : apaisée, saccadée, syncopée, haletante…

L’Argentine du général Videla, pour celles et ceux qui ne se souviennent pas, c’est une Amérique latine aux bruits de bottes et aux caves de tortures, aux disparitions massives et aux camps de concentration, avec la bénédiction des États-Unis, pire avec la part active des Yankees pour mater les révolutionnaires en lutte contre les gros propriétaires et grandes compagnies s’employant sans vergogne à pressurer le pays et à étouffer toute velléité de démocratie. Des Allemands, fidèles au régime nazi, se sont réfugiés en 1945 en Amérique Latine, plus ou moins dissimulés, occupant des territoires entiers auxquels ils attribuent des noms, flirtant avec le gratin de la junte, qui utilisait par ailleurs les méthodes guerrières de l’armée française en Algérie (lutte contre la guérilla, torture et exécutions sommaires).

Illustration 2
Anne-Christine Tinel [DR]

L’Argentine de ces temps de ténèbres c’est aussi le vol des enfants, arrachés aux jeunes femmes militantes, arrêtées, parfois enceintes, le plus souvent tuées. Enfants accaparés par les couples d’une nomenklatura sans enfants, et les élevant comme étant les siens. Et tout le malheur que cela induit : pour les victimes de ces crimes contre l’humanité, pour les familles, les mères qui tournaient sur la Place de Mai, pour ces enfants qui découvrirent un jour la vérité. Anne-Christine Tinel rappelle que deux religieuses, qui soutenaient ces mères de la Place de Mai ont disparu, massacrées par les commandos de la mort. Trente-quatre ans plus tard, un des responsables de ces meurtres a été condamné à la prison à perpétuité tant en France qu’en Argentine (1).

Certaines pages mettent en évidence que l’autrice connaît bien la question de l’immigration, la réglementation des demandeurs d’asile, les injonctions paradoxales (titre de séjour et travail) qualifiées de « sournois anneau de Moebius ». La Cimade est présente, en hommage, qui protège les réfugiés. On croise même Natalia, argentine, assistante sociale qui a pu faire valoir une équivalence et a obtenu un poste en France. Le roman tourne beaucoup autour de l’exil (les malentendus, les incompréhensions, les préjugés) et autour de la langue : celle du pays, qui fait surgir sans cesse des poèmes apaisants (le plus souvent non traduits, mais on devine), mais aussi celle d’ici, le français avec progrès réguliers : « il te semble que la langue tapisse ton être d’une identité nouvelle ». Ce n’est pas seulement un moyen de communication, c’est aussi et surtout un moyen d’habiter le monde (« tu te découvres en français des audaces que tu n’aurais pas dans ta propre langue »).

Malena s’est toujours tenue à l’écart des compatriotes argentins. Progressivement, on en suspecte la raison, avant de comprendre pourquoi cette Malena se libère en étant loin de son pays. J’ai aimé ce livre : j'en envie de faire ce que je ne fais jamais, le relire.

No importa lo que venga, El camino es claro, y no estoy solo [Peu importe ce qui vient, Le chemin est clair, je ne suis pas seule]

***

Lisa Guenen, professeur de français à Auch, est libraire ambulante : elle fait par ailleurs le tour des marchés du Gers avec sa camionnette La Vagabonde Librairie. Elle a été invitée par Pascal Pradon, libraire de la Librairie Les Petits Papiers à Auch, à présenter le 2 décembre le travail d’écriture d’Anne-Christine Tinel. Lisa a accepté : « parce que tu es notre amie et qu’on a adoré ton livre ». Elle liste les thématiques : l’exil, le corps, les rapports homme-femme et enfant-adulte, la maternité. Elle rappelle qu’Anne-Christine a écrit pour le théâtre, et que son roman se compose de cinq parties, comme une tragédie. Anne-Christine confirme que l’écriture de théâtre est une écriture à trous : on laisse de la place pour les corps qui se meuvent sur la scène. Elle a glissé dans son roman ces respirations-là. Elle a vécu sept ans en Tunisie sous une dictature, sans cette expérience, elle n’aurait pu écrire ce livre (précisant qu’elle ne connait pas l’Argentine). Elle confie quelques éléments sur la façon dont elle a élaboré son livre, les va-et-vient sur le déroulé et la chronologie, sur la création des personnages.

Lisa établit un parallèle entre Arnaud, le compagnon de Malena, qui après l’accident de cette dernière, fouille dans son passé, et le lecteur qui procède de même, en se souvenant des petits indices semés çà et là tout au long du roman.

____

(1) Léonie Duquet et Alice Domon étaient originaires du Haut-Doubs, je me souviens des actions menées en Franche-Comté en soutien à ces deux religieuses disparues, un de mes amis était le neveu de Léonie.

. Malena, c’est ton nom, Anne-Christine Tinel, éd. Elyzad, 2022. Chez le même éditeur : Tunis, par hasard (2008) et L’œil postiche de la statue kongo (2009). Anne-Christine a publié également des livrets d’opéra, des pièces de théâtre.

. Elyzad : ici.

. Blog d’ACT : ici.

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