Watson Charles, Le ciel sans boussole

Un roman fort, à la langue précise, savoureuse et inventive. Un personnage inoubliable, qui malgré les difficultés de sa vie en Haïti, se relève et avance. Le regard lucide et attentif de l’auteur sur son île natale.

Leurs silhouettes maigres, tels des fantômes, marchent sur la route poussiéreuse et caillouteuse. Deux corps informes que la lumière pâle de Port-au-Prince éclaire à peine. Combien de fois Jackson et Rodrigue ont-ils pris ce chemin ? Ils avancent d’un pas rapide, comme pour fuir cette odeur d’excréments. Enveloppé dans sa chemise chiffonnée, Jackson porte sur son épaule sa table de jeu. Dans sa main gauche, il tient un cornet à dés ; dans l’autre, une cigarette sur laquelle il tire nerveusement. Il marche à grandes enjambées, ses chaussures déformées par un hallux valgus cognent rudement la terre battue. Rodrigue le suit. Son corps épuisé de fatigue, brinquebalant, peine à suivre la cadence. Parfois Jackson s’inquiète pour la santé de son ami, sa vie, sa famille, ses enfants si loin de lui.
Une première page in medias res : Watson Charles précipite le lecteur sur la route avec les deux personnages et c’est tout le roman qui s’annonce :  l’histoire de ces hommes qui ne sont pas nés sous une bonne étoile…, qui jouent chaque jour leur vie,
silhouettes maigres, fantômes marchant sur une route poussiéreuse et caillouteuse.  Des destins  malmenés, dans les cahots de la vie comme sur ceux de la route.
Mais aussi l’amitié, la solidarité, celles qui lient Jackson et Rodrigue par exemple. Brisées par la mort de ce dernier, qui plonge le premier dans la solitude. Mais aussi l’engagement de Jackson auprès de son peuple.
Mais aussi la beauté à laquelle le personnage est sensible, l’espace d’un instant :
Le soleil fait pétiller la surface lisse de la mer. Assis près de la fenêtre, Jackson scrute sa clarté tumultueuse.
Que c’est beau.
Il regarde sa montre, retire de l’argent de sa poche, paie et sort.
Mais aussi l’amour, Rosemène, la belle rencontre, jusqu’à la fin. Jackson est très malade : l regarde Rosemène comme s’il n’avait jamais remarqué sa vieillesse et sa ménopause. Étrangement, il garde d’elle ce grand amour pour lequel il serait prêt à revivre. Il pense déjà à la mort.

Le roman se passe en Haïti, et c’est ce pays qui vit littéralement sous nos yeux : scènes de rue, vie quotidienne des petites gens, fêtes populaires, coutumes, musique… Le texte est écrit au présent ce qui renforce évidemment cette impression d’être plongé dans le paysage, de voir, de sentir, d’entendre Port-au Prince et les autres villages.
D’entendre aussi la rage de ses habitants : [La masse humaine] gronde, hurle qu’elle en a marre, marre de vivre dans la crasse, dans la misère, marre du prix du riz qui grimpe, des enfants qui meurent tous les jours, des colons qui envahissent le pays. […] Une femme danse. Elle crie comme un animal blessé, les cheveux hérissés noyés de sueur, elle hurle de toutes ses forces.

L’auteur incarne le récit, c’est-à-dire qu’il lui donne chair et corps au sens tout à fait premier. Ce sont le plus souvent les corps qui disent de manière très concrète la vie ou la mort : ce sont les odeurs, les sensations, les blessures, les plaisirs, comme dans ce passage où la frénésie de la fête se ressent  ainsi :
Les roulements de tambours prennent possession des corps dans une chorégraphie lascive et sensuelle. Les femmes avec leurs déhanchements remuent leurs reins : les hommes, bouteilles d’alcool à la main, répondent aux appels du désir. Des corps trempés de sueur se balancent sur un rythme endiablé et dévalent les pentes à vive allure. Jackson et Rodrigue se fondent dans la foule. Eux aussi en sueur, ils frappent la terre du pied.
Ou bien cette scène : Jackson a la sensation d’avoir croqué un fruit mûr dont le jus pique le bout de ses lèvres. Elle s’ouvre à lui comme le jour s’abandonne au soleil. Combien de temps a-t-elle vécu dans les méandres de la solitude ? Et combien de nuits son corps esseulé s’est-il enroulé dans des draps qui blessaient sa chair ? À travers cette nuit d’amour fiévreuse, elle semble démarrer désormais une nouvelle existence ; une vie qu’elle trouve dans ces bras rugueux, et son désir se répand en elle dans toute sa puissance.
Ou bien les conditions de vie des ouvriers : Dans l’entrepôt – un trou empestant la sueur des hommes – le cuir inhalé ronge les organes comme des vers remuant dans une chair pourrissante. Cela ne semble pas effrayer les hommes qui y travaillent, pourtant eux aussi mourront comme leurs camarades, dans la crasse et dans cette misère qui les forcent à courber l’échine.

Naviguer à vue… sans boussole : Ce soir lui révèle la fragilité de son existence. Il ne se sent pas en mesure d’affronter l’immense océan de la vie. Ne va-t-il pas se noyer dans ses eaux tumultueuses et s’échouer comme une épave au bord de la mer ?
L’auteur dédie son livre à Jackson qui n’a pas eu le temps de lire ce récit . Faut-il en déduire qu’un homme appelé Jackson a inspiré l’auteur ? Peut-être. Le personnage romanesque en tout cas est particulièrement attachant, dans son courage, son engagement auprès des siens et du peuple haïtien (Bien qu’âgé, Jackson continue à soutenir la fronde qui monte dans le pays) et sa générosité. tout au long de sa vie.
S’il a passé sa vie sur les chemins caillouteux, peut-être était-il bien plutôt, métaphoriquement, tourné vers le ciel. Un ciel tragique qui écrase souvent. Mais une vie que Jackson ne subit pas, et qui, envers et contre tout, a pris sens au fil des années.

Watson Charles écrit ici son premier roman, mais on le connaît déjà comme poète. Et les titres des six parties du texte (comme celui du livre) sont éminemment poétiques : Maître des trois chemins, Le soleil s’éteint, Solitude des rivières, La fleur et la poussière, Les hommes sont des oiseaux nocturnes, Vieux pays. Ils sont une autre manière de « raconter » l’histoire, des images pleines qui ouvrent les yeux au-delà de la réalité. Au fil du texte, au détour d’une page, à côté de la crudité de certains passages, elles surgissent et donnent ainsi au texte sa singularité, comme des fleurs du mal.

Pour conclure, je citerai seulement les deux phrases en exergue, qui ouvrent à la lecture et la portent. Elles me semblent si bien dire l’esprit de ce roman.
Il n’est plus grande gloire que de mourir d’amour. Gabriel Garcia Marquez, L’amour aux temps du choléra
Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. Montaigne, Essais

 

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