Retour de service, de John le Carré : un roman sur le Brexit

Avec ce 25ème roman, le sémillant John le Carré élabore, oh, divine surprise : une intrigue d’espionnage subtile et complexe pour mieux aborder la dérive des politiques actuelles, au premier plan desquelles, le Brexit. Un roman court et brillant qu’on ne lâche pas avant de l’avoir terminé.

Par politesse, nous n’évoquerons pas ici l’âge canonique mais néanmoins vénérable de l’auteur, que le lecteur pourra facilement retrouver dans n’importe quel autre billet le concernant (c’est vrai, j’ai vérifié).

Par prudence, nous ne reviendrons pas non plus sur son probable engagement passé au service secret de Sa Gracieuse Majesté, au sujet duquel l’auteur s’amuse régulièrement à brouiller les pistes, et récemment encore dans son autobiographie le Tunnel aux pigeons (qui n’est pas un miroir aux alouettes).

Par respect, nous n’aurons pas le culot de rappeler qu’on est à mille lieues (soit environ trois mille miles sur les routes anglaises) des aventures de l’agent 007. Quitte à enfoncer les fenêtres, est-il nécessaire de préciser que l’espionnage n’est jamais le thème principal, mais qu’il n’est là que pour servir l’intrigue et installer une ambiance de mystère ? Non.

Par hasard, vous auriez l’heure s’il vous plait ? Non déjà ? Je me dépêche de continuer alors.

Attention : on n’entre pas dans un le Carré comme dans un moulin (Tout comme on n’entre pas, Jean Moulin, dans un Panthéon sans terrible cortège).  Avant d’entamer un roman de David Cornwell, son nom à l’état civil, le lecteur doit avoir l’esprit suffisamment ouvert pour accepter d’être totalement perdu, à la dérive, et être capable de lâcher prise pour se laisser porter sans rien maîtriser. Dans un monde où tout est contrôlé, vérifié, mesuré, millimétré, calculé, si ça vous fait pas rêver ?

Car si l’auteur concocte avec brio (Oui oui ils sont bien deux à écrire : C’est un écrivain au carré) ses intrigues par petites touches, développant progressivement des structures très élaborées qui peuvent parfois (souvent) se montrer déroutantes, du moins au début (bon d’accord, jusqu’aux deux tiers du bouquin en général), le jeu en vaut la chandelle (noire)), cette montée en puissance permettant de préparer le lecteur à un final grandiose, une sorte d’épiphanie qui vient éclaircir le tableau global. Quand toutes les pièces du puzzle s’emboîtent, le lecteur est pris entre deux feux : le plaisir d’accéder à une compréhension totale le dispute au sentiment de s’être fait rouler dans la farine.  Mais il est trop tard lorsque le lecteur s’aperçoit qu’il a été dupé. Et, je vous le demande, n’est-ce pas merveilleux de se sentir piégé ?

Et ouais, un le Carré, ça se mérite.

Mais l’essentiel est ailleurs (du Panama). Car lire un roman de John le Carré, c’est comme déguster une friandise savoureuse. Avec l’habitude, on finit par y trouver ce qu’on y cherche :

Un style raffiné et élégant, 

Une intrigue brillante qui ne se laisse pas pénétrer facilement et prend son temps pour se développer,

Un rythme lent, des phrases longues, peu de scènes d’action, 

Une science innée de l’écriture des dialogues,

Un humour subtil, une ironie toute britiche, et un flegme non moins britannique,

Des personnages nuancés, en proie au doute sur le sens de leurs actes, exposés à la trahison,

Des relations délicates avec la figure du père (qu’il soit biologique ou métaphorique),

Des figures féminines fortes et marquantes,

Une fin en général pessimiste, ou tout du moins un sentiment diffus de s’être fait berner,

Et surtout, un combat pour le triomphe des idées progressistes, un engagement social de tous les instants, la barre à gauche toute, pour des personnages qui se battent pour des idéaux et des valeurs qui redonnent de l’espoir.

 Retour de service n’échappe pas à ces caractéristiques. Écrit dans un style bondissant (attention rappel : rien à voir avec Bond) si vous me le permettez (et si vous me le permettez pas je vous propose « éblouissant » en remplacement) et avec une modernité réjouissante, l’arachnéen le Carré tisse une fois encore patiemment sa toile pour prendre tout le monde dans son piège : les protagonistes comme les lecteurs, qui en redemandent sitôt le livre refermé.

On y croisera pêle-mêle : le badminton, Trump, Poutine, le Brexit, une machination diabolique, des conflits d’intérêts, la corruption des élites, des agents doubles voire triples, la loyauté envers son pays quand tout ce qu’il fait vous révolte, et de l’amour. Le tout s’emboîtant parfaitement pour une lecture fluide et délectable. Un roman magistral.

 Saluons Isabelle Perrin qui fait comme toujours un boulot formidable à la traduction.

 Dans l’attente de lire vos 25 prochains romans, Monsieur le Carré, je vous salue bien bas. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.