Survivre & Vivre: un seul et même élan

Une lecture de Dans la forêt, de Jean Hegland. « Si le monde était clair, l’art ne serait pas » a écrit Albert Camus. Parcourir des œuvres de fiction peut nous aider à éclairer quelques grands enjeux de notre époque : engagements écologiques, perspectives d’effondrement, idéaux de transitions à opérer.

Ceci n’était pas prémédité. La pandémie de Covid19 dont personne ne sait, à l’heure de rédiger ces lignes, comment le monde s’en relèvera , n’avait pas encore démarré chez nous quand l’idée de cette rubrique littéraire est née, avec un premier choix de roman déjà en tête, incontournable car sublime. La coïncidence est troublante. Le désarroi que nous traversons, cette incertitude totale sur la forme que prendra l’avenir ne rend que plus nécessaire le fait de se confronter à des histoires qui s’inscrivent dans l’éventualité d’un effondrement de civilisation. Dans la forêt, de Jean Hegland, s’impose plus que jamais pour ouvrir cette exploration1.

Jean Hegland, Dans la forêt © Gallmeister Jean Hegland, Dans la forêt © Gallmeister

Une histoire intime

Le monde francophone n’a découvert ce roman qu’en 2017. Il a été publié pour la première fois en 1996 dans une petite maison d’édition féministe américaine, après avoir été refusé vingt-cinq fois. Il raconte l’histoire de deux sœurs, 17 et 18 ans, Nell et Eva, qui affrontent seules l’existence dans leur maison familiale isolée au milieu de la forêt, dans la région de San Francisco en Californie. Totalement seules : pour des raisons qui demeurent assez obscures, la civilisation s’est totalement effondrée. Il n’y a plus d’électricité, plus de services publics, la débrouille règne en maître. La très grande originalité de ce roman est que, contrairement à la plupart des fictions du genre, l’action n’est pas occupée par des conflits sociaux autour d’un modèle de société post-apocalyptique. Le sujet du livre n’est pas la question du pouvoir et de l’organisation sociale, mais le rapport intime de deux jeunes femmes au sens de leur existence, à leurs conditions de survie, au deuil de leurs anciens rêves, et au lien qui les unit.

Le début d’un roman s’apparente souvent à un vase vide ; on ne sait pas encore de quoi il sera rempli, mais on nous livre, en creux, l’espace à combler, les questions à traverser. “C’est étrange, d’écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau. (...) Et je dois avouer que ce cahier, avec ces pages blanches pareilles à une immense étendue vierge, m’apparaît presque plus comme une menace que comme un cadeau - car que pourrais-je y relater dont le souvenir ne sera pas douloureux ?

Nell aime les livres. Pour Noël, sa soeur lui a offert un cahier vierge qu’elle a retrouvé derrière une armoire. Eva, elle, aime la danse. Elle a reçu en cadeau ses propres chaussons, patiemment rapiécés. Nell commence à écrire : “Cette année, Noël n’est rien de plus qu’un carré blanc sur un calendrier presque arrivé à la fin, une tasse de thé en plus, quelques instants d’éclairage à la bougie, et, pour chacune de nous, un unique cadeau.

Ce qui nous manque, ce que nous sommes

Ce premier Noël que les deux soeurs affrontent seules condense tout ce qui leur manque de leur ancienne vie disparue : les cadeaux, les relations sociales, la présence des proches, la nourriture, la culture, le sens qu’on donne aux jours qui passent. En écrivant, Nell se souvient des Noëls passés, lorsque ses parents étaient encore en vie et que l’électricité fonctionnait parfaitement : “Joyeux Noël semi-païen, légèrement littéraire et très commercial, annonçait toujours notre père” Pourquoi fête-t-on Noël ? a même demandé la jeune fille à son père une année, précisant que la famille n’était pas vraiment chrétienne. “Un peu qu’on ne l’est pas. (...) Nous ne sommes pas chrétiens, nous sommes capitalistes. Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre.

Et nous ? En lisant ce paragraphe, on ne peut s’empêcher de réfléchir en écho à nos propres attitudes. Le fait de mettre en opposition une identité religieuse avec notre condition de consommateurs voraces invite le lecteur à s’interroger sur lui-même, sur sa participation plus ou moins consciente à une religion de la consommation, à peine adoucie par quelques achats alternatifs ou labels éthiques. Mais un roman ne juge pas ; il raconte et décrit. Car bien plus loin, ce rapport à la consommation apparaît sous un tout autre angle, un jour où Nell n’en peut plus d’être sans cesse préoccupée par la survie : “Je rêve d’enfourner des sachets entiers de raisins secs, de brûler douze bougies à la fois. Je rêve de me laisser aller, d’oublier, de ne me préoccuper de rien. Je veux vivre avec abandon, avec la grâce insouciante du consommateur au lieu de m’accrocher comme une vieille paysanne qui se tracasse pour des miettes.

Rien n’est facile

La grâce insouciante du consommateur : aurait-on idée de parler comme ça ? Non, bien sûr. Parce que nous sommes nombreux à être aujourd’hui tellement immergés dans cette insouciance que nous ne percevons même plus la dureté d’une vie sans supermarchés et sans chaînes d’approvisionnement. Les idéaux de transition et de décroissance, indispensables pour mobiliser d’autres imaginaires, sont souvent présentés comme des perspectives bucoliques, douces et harmonieuses de retour à la nature et aux choses simples. Méfions-nous de cette idéalisation de la vie paysanne ou de l’autosubsistance, car c’est une vie très rude. L’écrivain Jean Giono en fit un petit récit tendrement sarcastique2 à l’époque où les rêves de chèvres et de Larzac fleurissaient. Il recevait beaucoup de lettres de citadins lui confiant leur envie de devenir bergers. “Ils voient généralement le berger comme un personnage de L’Astrée ou des Lettres de mon moulin, dont tout le travail consiste en promenades, en haltes sous les ombrages, en contemplation du vaste ciel étoilé, une sorte de beau ténébreux dont on justifie la déambulation romanesque avec quelques quadrupèdes herbivores et lainiers qui le précèdent gentiment sur les sentiers d’un monde virgilien.” S’en suit, sous la plume de Giono, une anecdote délicieuse où il raconte sa propre expérience de quelques jours avec un petit troupeau de moutons. Sa conclusion est sans appel : “Il s’agit bien d’un métier, et qui n’est pas à la portée de tout le monde.” Les gens imaginent qu’ils peuvent quitter leur emploi de bureau ou de fonctionnaire pour aller “garder les moutons dans les collines de Provence, parmi le thym et la sarriette. Les moutons ne mangent pas de ce thym-là. Rien n’est facile.

Revenons à notre roman Dans la forêt. La question de la survie alimentaire est évidemment un fil rouge du récit. À leurs débuts, les deux soeurs ne s’en font pas, elles pensent avoir assez de vivres. “Les étagères du garde-manger regorgent encore des provisions que nous avons achetées lors de notre dernière expédition en ville et des bocaux d’un litre de tomates, de betteraves, de haricots verts, de compotes de pomme (...)” Mais cela ne peut durer que quelques semaines, au mieux quelques mois. Assez vite, elles se retrouvent au centre d’une petite production d’autosubsistance familière aux lecteurs de Valériane : potager, verger, petits animaux. Des après-midi entiers sont consacrés à la mise en bocaux stérilisés des tomates et autres fruits de conservation. Au passage, Nell bénit la sagesse de son père qui conservait les semences. Mais vraiment, rien n’est facile : “déjà l’hybridation va de travers. Nous avons des plants qui produisent des courgettes rondes et d’autres d’étranges courges vertes. Aucune des graines de choux, d’aubergine ou de radis n’a germé et certains pieds de tomates qui devaient d’après moi donner abondamment car leurs feuilles s’étaient développées avec vigueur n’ont pas une seule fleur.” Jardiniers, je devine votre sourire. Mais ne condamnez pas ces deux sœurs, car elles vont se montrer très vaillantes.

Culture et nature : par-delà l’opposition

Produire de la nourriture n’est pas leur unique préoccupation. Eva danse quotidiennement. Sans électricité, donc sans musique, au seul battement du métronome. Elle rêve de retrouver un vieux bidon d’essence égaré quelque part, pour alimenter le générateur et profiter de quelques heures de musique. Ce rêve, dit-elle, lui suffit pour continuer à danser. Nell, quant à elle, se nourrit aussi de savoir. Elle lit l’encyclopédie, méthodiquement, article par article, espérant que cela entretienne ses connaissances pour les futures études dont elle ne parvient pas à faire le deuil.

Mais culture et nature ne sont pas deux univers séparés. Je n’en dirai pas trop, bien sûr, car vous devez lire ce roman en en conservant toutes les surprises principales. Alors restons dans le domaine alimentaire. Vient un moment où pour manger, il devient nécessaire de se tourner vers les plantes sauvages. Nell prend alors conscience de son ignorance savante. “J’ai étudié la botanique. Je m’y entends en morphologie et physiologie végétales. Je sais comment les plantes poussent et se reproduisent. Je sais identifier une cellule végétale au microscope, dresser la liste des réactions chimiques qui provoquent la photosynthèse. Mais j’ignore le nom des fleurs que nous avons déposées sur la tombe de notre père. J’ignore le nom des mauvaises herbes que nous arrachons du potager ou même quel type de feuilles nous utilisons en guise de papier toilette.” Elle se met donc en quête d’un ouvrage qui pourrait l’aider. “J’ai trouvé Les Plantes indigènes de la Californie du Nord sur une étagère du haut entre Madame Bovary et un ouvrage sur la Guerre d’Espagne.” Cette petite phrase dit tout, elle réconcilie, sur une étagère de bibliothèque, nature et culture, vie et survie, rêve et réalité, guerre et paix. Elle rappelle, en écho, une autre formidable réplique de leur père, sorte de condensé de ses valeurs éducatives : “Mes filles ont la jouissance de la forêt et de la bibliothèque municipale”.

 © (c) Gallmeister © (c) Gallmeister
Mais cela ira bien plus loin. En alimentation, fruits et légumes ne suffisent pas. Nell, qui porte ce souci, se tournera vers des modes de subsistance encore plus spartiates. Leur nourriture proviendra de plus en plus de la forêt, de moins en moins de leur production. Elle se met en tête de réaliser de la farine de gland. Et ça, chers jardiniers, cela m’étonnerait que vous soyez allés jusque là. “Un gland frais a un goût de cérumen. Il fait se froncer la langue, dessèche la bouche et laisse une amertume qui demeure longtemps après qu’on l’a recraché. J’ai mis plusieurs jours à trouver une façon de sécher, décortiquer, peler, piler, filtrer et cuire les glands. Au début j’écrasais les glands décortiqués avec un marteau puis je me servais du rouleau à pâtisserie en marbre de Mère pour essayer de les moudre sur une pierre plate qu’Eva m’avait aidée à sortir du ruisseau. Mais moudre des glands ne fait que les transformer en une pâte impossible à filtrer car l’eau ne passe pas à travers.

Dans ses tentatives et ses échecs, Nell découvre aussi de la beauté qui ne sort pas des livres. “Mais j’ai appris quelque chose que l’encyclopédie ne sait pas - quand la lune est croissante, on peut l’atteindre et tenir délicatement sa courbe externe dans la paume de la main droite. Quand elle est décroissante, elle remplit la paume de la main gauche.

Vivre un moment de basculement ?

Ce roman vaut la peine d’être lu aussi pour tout ce que je ne dévoile pas : les rebondissements de l’intrigue et de la psychologie, du lien unissant les deux sœurs et du rapport avec le monde extérieur. Il résonne par ailleurs incroyablement avec notre actualité. Voyez plutôt : “Il m’a raconté comment la grippe était survenue et m’a parlé du choc et de la colère et de la terreur des gens quand ils se sont rendu compte qu’il n’y avait personne ni rien pour les soigner. Il m’a décrit la peur de la contagion qui s’était emparée de la ville, comment les gens avaient arrêté de se serrer la main et de partager un repas, comment ils se cachaient chez eux et pourtant mouraient, ils allaient bien, et la semaine d’après, ils étaient morts.

Une histoire reste une histoire. À quoi bon lire alors ? Peut-être pour enrichir nos perceptions, notre mémoire, nos visions du monde. Nous n’apprendrons pas à biner dans un roman, mais nous pouvons élargir nos capacités d’appréhender des situations et des émotions que nous ne connaissons pas, ou pas encore. Umberto Eco, peu avant sa mort, dans une lettre de Noël à son petit-fils, l’exorte à cultiver sa mémoire notamment grâce aux livres : “Viendra le jour où tu seras un vieil homme et tu auras le sentiment d’avoir vécu mille vies. Car tu auras l’impresssion d’avoir été présent à la Bataille de Waterloo, avoir assisté à l’assassinat de Jules César”. Et il poursuit, impitoyable : “Mais tes amis qui n’auront pas cultivé leur mémoire auront juste vécu une seule vie, la leur, probablement un peu triste et en tout cas, pauvre en grandes émotions fortes.

Ce n’est pas exactement ce genre d’événements que relate Dans la forêt. Quoique. On peut aussi y trouver des résonances avec l’idée que l’histoire est peut-être en train de basculer, pas forcément vers le pire. “En même temps que l’inquiétude et la confusion est apparu un sentiment d’énergie, de libération. Les anciennes règles avaient été temporairement suspendues, et c’était excitant d’imaginer les changements qui naîtraient inévitablement de ce bouleversement, de réfléchir à tout ce qu’on aurait appris - et corrigé - quand les choses repartiraient. Alors même que la vie de tout le monde devenait plus instable, la plupart des gens semblaient portés par un nouvel optimisme, partager la sensation que nous étions en train de connaître le pire, et que bientôt - quand les choses se seraient arrangées -, les problèmes à l’irigine de cette pagaille seraient éliminés du système, et l’Amérique et l’avenir se trouveraient en bien meilleure forme qu’ils ne l’avaient jamais été.” Pourquoi pas ? Notre histoire n’est pas celle de Nell et Eva.

Article publié en parallèle dans la revue Valériane de Nature&Progrès Belgique (mai-juin 2020)

Notes

1 Sauf mention contraire, tous les extraits cités sont issus de : Jean Hegland, Dans la forêt, Éditions Gallmeister, 2017, traduit de l’anglais (américain) par Josette Chicheportiche (édition originale en anglais, Into the Forest, 1996).

2 “Rien n’est facile” dans Jean Giono, Les trois arbres de Palzem, Gallimard, 1984, pp. 106-112.

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