Un éco-roman pour réfléchir à notre manière d’être au monde

Le célèbre écrivain américain Richard Powers fait du roi des végétaux un personnage parmi d’autres de son dernier et douzième roman : « L’Arbre monde » . Dans ces pages, les troncs toujours se dressent de leurs impressionnantes hauteurs, toujours, face à l’Homme, demeurent. Avec ces autres vivants non humains, neuf étasuniens vont lier dramatiquement leurs destins.

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Tandis que les forêts disparaissent en fumée, grandit notre nostalgique besoin d’en humer l’humus et d’en entendre les sons dans les pages de nos livres. La forêt était autrefois une grande part de la littérature et elle reste sans nul doute enfouie profondément dans nos rêves et nos peurs, dans nos traditions et nos mythes ancestraux. Depuis l’antiquité et dans toutes les cultures, le panthéisme et l’animisme des civilisations premières aussi bien que la tradition du conte populaire européen ont fait vivre les arbres comme des créatures actives avec des besoins et des desseins. Nous réagissons sans doute avec notre mémoire culturelle[1]. Aujourd’hui, la réalité parait renouer avec cet imaginaire millénaire. Richard Powers, après des études de physique, s’est lancé en littérature en explorant les rapports entre sciences, technologies et art[2]. Aussi dans son dernier ouvrage[3] jette-t-il quelques belles passerelles entre découvertes dendrologiques et chimères végétalisées. Un arbre isolé, nous dit-il, attaqué par des insectes est capable de diffuser des insecticides pour se défendre. Il est aussi en mesure d’émettre des signaux chimiques aéroportés pour prévenir ses congénères qui peuvent alors se protéger à leur tour. L’arbre peut être aussi relié par des filaments de champignons qui s’insinuent dans les cellules de ses racines et le relie, solidairement et  sur de longues distances, à d’autres espèces. Un sapin de Douglas géant peut ainsi assister un bouleau exsangue. C’est cette révélation d’une totalité vivante interagissante de futaies, bois, bosquets, breuils qui change profondément la manière d’être au monde, les liens avec les autres vivants des personnages de « L’Arbre monde ».

La littérature, qui se veut de notre temps, est souvent faite d’enquête, de réalité sociale et de collectivité.  La thématique des forêts fait l’objet, depuis plusieurs années maintenant, d’une prolifération éditoriale surprenante. Philip Roth déclarait : « La politique est la grande génératrice et la littérature la grande particularisatrice, et elles sont dans une relation non seulement d’inversion mais aussi d’antagonisme… Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature[4]». Si donc Richard Powers affirme haut et fort dans son dernier livre qu’il y a du sens en dehors de nous humains, que nous ne sommes pas l’unique centre du monde et que nous devons changer notre façon de l’appréhender, c’est hors de tout effet de mode en singularisant son point de vue avec de forts personnages et de bouleversantes situations. Artiste fermier, chinoise de la seconde génération, universitaire introverti, couple tempétueux, informaticien déréalisant, vétéran vagabond, chercheuse marginale, à tour de rôle, font leur apparition dans la première partie de son roman. Toutes ses vies vont converger vers un séquoia millénaire menacé de destruction. Ce sont ces destinées, si typiquement étasuniennes, parfaitement rendues par l’écrivain, plus que les thèses défendues, qui font de «L’Arbre monde » un excellent roman. Il nous importe ici surtout de suivre les personnages dans la douceur de l’ombre forestière. Nous n’ignorons pas le mouvement intellectuel qui entend renouveler l’analyse des relations homme-environnement, remettre en cause la coupure entre nature et société héritée des Lumières ; nous ne savons pas si les arbres ont beaucoup à nous apprendre, si ces « château aériens »[5], au prétexte qu’il n’y aurait pas d’individu isolé dans une forêt, sont des créatures sociales et sociables, des modèles pour le futur. Cependant les femmes et les hommes américains du roman, qui eux aussi voient dans les forêts des êtres vivants, qui sentent les arbres souffrir, qui considèrent les non-humains comme des acteurs à part entière, ne cessent de nous toucher.  Nous comprenons leur engouement d’individu pour cet univers d’arbres à la fois sensible et inspiré, leur appel à l’invisible et à la sagesse ancestrale ; mais nous savons aussi que leur vision du monde, nous invitant à déporter notre regard et à nous intéresser à ce qui se passe à côté du capitalisme, a pour prix une adhésion à un ordre des choses où les rapports  de domination sont occultés par une posture esthétique. La question qui se pose alors est de savoir si cette mystique des arbres parvient à cerner les causes de la catastrophe écologique en cours, à convaincre les acteurs de la déforestation ? Dans « L’Arbre monde », les mouvements et les personnages sont malheureusement sans difficulté défaits et les bucherons demeurent pour toujours hermétiques à la pensée des forêts. La valorisation des espaces boisés comme forme spirituelle de retour à la nature dans un monde abîmé permet passagèrement à nos héros de développer un art de vivre dans une planète endommagée. Ils vivront pendant plusieurs mois, et nous avec eux, la canopée à la fourche d’un immense séquoia. Placer les non-humains et non les rapports de domination au cœur des combats écologistes semble ici produire seulement un rapport très esthète et très fugace au monde.

[1] «  Forêts. Promenade dans notre imaginaire » Robert Harrison Champ 2018.

[2] « La chambre aux échos » Richard Powers Cherche-Midi 2008.

[3] « L’Arbre-monde » Richard Powers Cherche-Midi 2018.

[4] « J’ai épousé un communiste » Philip Roth Gallimard poche 2003.

[5] La formule est de Chateaubriand.

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