«Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon», de Jean-Paul Dubois

Une histoire banale, sans éclat et sans fard, une histoire d'homme qui se heurte aux obstacles du quotidien, à la médiocrité du monde, à son excentricité, à sa beauté, une histoire qui donne accès au coeur battant de l'humanité dans ses limites étroites et dans ses infinis élans, et au sein de laquelle le lecteur devient chef d'orchestre.

Le sens de la formule, mais surtout un phrasé tonique, alerte, développé sans faiblir au rythme du récit, un rythme qui s’adapte à chaque personnage: Johanes Hansen, le père pasteur, homme de foi sans foi, a un rythme sophistiqué avec d’amples lenteurs et des accélérations retenues, quelques ratés aussi et quelques étouffements, un peu comme sa voiture; Anna, la mère, flamboyante, désarmante de cruauté, est animée d’un rythme virulent, pétaradant, un rythme de tornade mais sans vent véritable; Patrick, le co-détenu, imprime un rythme lourd, marqué de pulsations fortes qui frisent parfois l’explosion; Winona, l’épouse adulée, déploie un allegro qui joue sur le crescendo et le decrescendo, ose les pizzicati de la ferveur autant que le legato de l’intime; et, bien sûr, Nouk, la chienne fidèle et savante dans l’art d’aimer dont le rythme se plie à celui de son maître, compagnon de fortune et d’infortune dont elle ne supportera pas d’être séparée.

Le récit est construit comme une symphonie qui donne vie, non pas à une histoire à proprement parler, mais à un morceau d’humanité, découpé dans le vif, dans toute sa diversité, son charme et son incohérence.

En arrière-plan, la vie quotidienne du narrateur dans la cellule de sa prison, avec Patrick obsédé par les Harley. Cet arrière-plan, ce sont les basses qui créent un fond sonore vibrant, alternant forte et triple forte, enfermant aussi, infligeant au récit, malgré ses échappées, une immobilité pesante mais fausse, un ostinato, plutôt, qui ralentit régulièrement le récit, tient en haleine le lecteur dans l’attente de la cause, sans cesse reportée, de cette incarcération.

Au premier plan, régulièrement absorbées par l’horizon comme le paysage qui défile lorsqu’on roule en voiture, les étapes successives d’une vie ordinaire avec les cordes qui grincent les impasses, vibrent en volutes légères ou profondes, violons d’accompagnement ou violons de caractère, avec les flûtes et hautbois qui fanfaronnent les victoires ou sifflent les fins de parties, avec les percussions qui lancent les alertes et qui sonnent les glas.

La coda du dernier mouvement ouvre sur le monde des origines qui est aussi le monde de la fin : Skagen, le point de départ et le point de chute, le lieu du « partage des eaux » et de « la rencontre des mers ». Le tout pour une partition, savante de l’homme, à exécuter en mesure mais sans crainte, face à laquelle le lecteur est à la fois musicien/chef d’orchestre et auditeur/spectateur, sans oublier d’être toujours les cinq à la fois au risque de faillir à sa responsabilité, celle de donner vie à l’ensemble. Car c’est bien ce qui est le plus remarquable dans ce récit, ce rôle essentiel attribué au lecteur sans qu’il ne soit jamais explicitement sollicité. Mais il est sans doute vrai aussi que tous les lecteurs n’habitent pas le livre de la même façon...

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