Fortes femmes

Fabienne Swiatly, Elles sont au service, éditions Bruno Doucey

L'absence d'effets de style peut revêtir différentes manières, dont je vois au moins deux possibilités.

La première, la plus simple et la plus commune, est d'écrire comme on écrit un mode d'emploi d'aspirateur : ce ne sont pas les exemples qui manquent, et chacun aura une pensée pour l'écrivain qui illustre le mieux, à son goût, cette façon de peu d'intérêt.

Et puis il y a la manière de Fabienne Swiatly. Swiatly semble chercher les moindres effets de style pour les arracher de son écriture, un peu comme on taille un arbre. Cette façon-là, plus intéressante selon moi, produit à la fin une sorte de style paradoxal. Elle n'est pas la seule à pratiquer ainsi mais elle le fait aussi, et elle le fait très bien. En témoigne ce bref recueil (80 pages) de poèmes brefs eux aussi et en prose que viennent de publier les éditions Bruno Doucey.

Swiatly avait publié, il y a quelques années, deux livres à la Fosse aux Ours, Gagner sa vie et Une femme allemande (tous les deux apparemment indisponibles... même à supposer que les librairies soient ouvertes). Deux livres brefs eux aussi (Swiatly a une écriture qui va à l'essentiel), avec cette même paradoxale absence d'effets de style. Dans le premier, elle racontait crûment l'indignité et la douleur du travail (tout le monde ne s'épanouit pas dans sa vie active) et dans le second elle offrait un difficile portrait de sa mère, femme travailleuse et à la langue empêchée.

En lisant Elles sont au service, je vois ces deux livres se rejoindre pour en proposer un troisième, qui n'est pourtant en rien une redite. Elles, ce sont ces femmes dont le travail ou le métier est de servir. Servir : dans ces moments étranges où nous sommes bien obligés de redécouvrir (pour ceux qui l'avaient oubliée) la notion de service public, en particulier hospitalier, mais aussi le service que proposent les commerces alimentaires ou les pharmacies... et le service que ne proposent plus, entre autres multiples exemples, les cafés ou les librairies.

Chacun des poèmes de Swiatly campe une de ces femmes dont le travail est trop souvent négligé (voire, à l'occasion, méprisé) et la plupart du temps très mal payé, et qui pourtant servent. Nous servent. La gardienne de prison, la serveuse de restaurant, l'Atsem, l'aide-soignante, la conductrice de car... Ces poèmes sans affèterie, ces mots précis et exacts disent la dureté de leur vie, la disent durement.

Plusieurs fois en lisant ce livre, je me suis surpris à lire certains poèmes à voix haute : on y découvre alors un rythme sourd, une parole qui chante en mineur. J'ai entendu Swiatly dire certains de ses poèmes, ça vaut le détour.

Il existe une forme poétique qu'on appelle tombeau. il s'agissait souvent de recueils d'épitaphes réunies à l'occasion de la mort d'une quelconque figure éminente. D'une certaine manière, Swiatly nous donne là l'exact contraire d'un tombeau : d'une part parce qu'elle nous parle de personnes vivantes, d'autre part parce qu'elle nous parle de figures pas plus éminentes que vous ou moi. C'est précisément cela qui fait la force de ce recueil... et la force des femmes sur lesquelles elle a écrit.

Pour se mettre en bouche :

Son bonjour est un caillou derrière les dents puis elle râle contre le chariot qui freine au lieu d'avancer. Dans la chambre, elle ajuste l'alèse en caoutchouc, change le drap, lisse la couverture, tapote l'oreiller et gémit à chaque mouvement avant de se frotter vigoureusement l'épaule. Aux malades qui compatissent, elle répond dans un rire inattendu qui réveille tout son visage : C'est le métier qui rentre. (p.27)

Ou celui-ci :

Celui-là est un homme qui perd ses cheveux, la peau visible sur le haut du crâne. L'apprentie, timide malgré les talons hauts et le rouge pétillant des lèvres, l'aide à enfiler le peignoir en coton bleu puis, le regardant dans le miroir qui fait face, demande ce qu'il souhaite comme coupe. Un simple rafraîchissement, il dit. Dans le bac, elle fait couler l'eau sur sa main, puis lui massant la tête du bout des doigts : Ça va, la température ? Parfait, il répond en fermant lentement les yeux. (p.65)

 

Fabienne Swiatly, Elles sont au service, éditions Bruno Doucey

 

 

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