Billet de blog 20 mars 2020

La littérature ne sera jamais confinée

Par les routes de Sylvain Prudhomme - Double Salto, double vertige. L'ivresse d'un livre lu et chroniqué en Août dernier. Revisité aujourd'hui en temps de Coronavirus. La question n'est pas de savoir s'il est encore possible d'ouvrir la porte de l'imaginaire quand un fléau mondial vous cerne.L'imaginaire est la plus belle des médecines.Il faut se battre d'abord contre soi-même pour en profiter.

François Bernheim
Abonné·e de Mediapart

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20 Mars 2020

Le voyage, les déplacements sont au coeur du livre de Sylvain Prudhomme. Aujourd'hui son héros serait-il obligé de rester à la maison? Peut-être, mais là n'est pas l'essentiel. Ici la route est aussi à l'intérieur de chacun. Qui a eu le privilège, hier, d'amasser un capital d'émotions, de sensations, connaissances, expériences, peut aujourd'hui rêver en toute liberté.Les inégalités sociales sont aussi culturelles et elles nous explosent à la figure. Le drame est qu'aujourd'hui tous ceux qui vont avoir le temps de lire, ne seront pas forcément disposés à le faire. Un livre comme "par les routes"dépouillé de tout artifice peut se lire de coeur à coeur. En Août dernier ce livre m'a procuré une ivresse infinie, sans overdose à la clé.La vie bouillonne entre les lignes. Profitez-en, quoi qu'il arrive, c'est le moment.

"Je vis pas ma vie, je la rêve" (1)

- Ta main tremble.

- Mes doigts de pied aussi.

- Tu risques de tomber et peut être te faire très mal.

-  Je risque aussi de m'émerveiller .....

Combien de routes droites ou tordues, a-t-il fallu arpenter, combien de chemins rocailleux, de précipices, de pièges à loup, combien de poussières d'étoiles, combien de femmes, d'hommes, d'enfants, de visages, de villages rencontrés avant d'en arriver là...

Là, pour que toi lecteur, tu puisses chevaucher ce météorite de 296 pages. Combien?  c'est un secret. Tranchant et doux comme l'amour.

Les lecteurs sont en droit de connaitre la vérité, toute la vérité. Sylvain Prudhomme, né en 1979  est le fils préféré du grand chef Géronimo de la tribu des apaches Bedonkohe né le 16 Juin 1829, lui- même cousin d'Arthur Rimbaud, de Pier Paolo Pasolini, de Léonard Cohen et de Jacques Higelin. D'autres ont affirmé que Sylvain était sa fille il pourrait tout simplement avoir été son père. Avec ces gens du voyage, on n'est sûr de rien. Il pourrait même ne pas être l'auteur de " Par les routes". Il n'est en tout cas  pas celui qui tire les ficelles tel un marionnettiste ou un chef d' entreprise. Le paradoxe le plus troublant est que  celui qui ne prétend à rien sauf à se laisser traverser voire bousculer par ses personnages devienne alors  pleinement auteur. "Par les routes" est l'odyssée du vivant. Il n'y a pas d'un côté la nature, de l'autre l'humanité, il n'y a pas des homosexuels, des hétéros et autres catégories. Il y a seulement une attention à l'autre, rocher, rôti, fumée ou bipède, une attention sidérante. Ainsi l'écriture vient de l'intérieur des choses. Sylvain Prudhomme a pris la liberté de s'absenter si fort qu'il réussit à créer un univers sur le fil du rasoir du tragique et de la plénitude. Plus d'une dizaine d'années après leur premier périple, Sacha le narrateur retrouve l'autostoppeur. Il est marié avec Marie traductrice et mère d'Agustin.

Comme par le passé,  la route, comme un aimant attire l'autostoppeur. Au hasard des automobilistes qui veulent bien l'accueillir, il se donne les moyens de mieux  connaître ses semblables et sans doute de défier l'usure du temps.  Absent, il n'en est que plus présent, porteur des odeurs de la vie , du souffle de ses rencontres jusqu'au jour où il lui faut partir plus  longtemps. Marie, Sacha, Agustin, l'autostoppeur, entité fusionnelle s'il en est une, sont un seul et même arbre. Un arbre nomade. Chaque fois que l'un prend la parole ce pourrait être la bouche de l'autre qui s'ouvre, jusqu'au jour où l'amour de l'autostoppeur pour l'humanité ne laisse plus guère de place à l'intime.  Sacha et Marie prendront eux aussi la route. Impossible de l'abandonner. Impossible aussi de le rejoindre vraiment. Dans un village nommé "Camarade" le routard inspiré accomplira son chef d'œuvre. A vous de le découvrir.

A l'époque de Carné, Prévert, dans une société plus encline à l'utopie, les gens de talent en racontant des histoires belles et populaires, parlaient de l'état du monde, le remettaient en question. Ils parlaient de justice, de l'intelligence du peuple, de la révolte contre l'oppression. L'écriture de Sylvain Prudhomme accomplit ce même travail. Ici l'amour amoureux et l'amour des autres font la conversation. Comment pouvons-nous vivre si séparés les uns des autres?   Comment pouvons-nous accepter de nous appauvrir à ce point?

De plus en plus absents à nous-mêmes, sommes-nous encore  capables d'inventer des stratagèmes en forme de désir, d'embrasser les étoiles, de raconter des histoires aux pierres et aux oiseaux? Les acteurs de "Par les routes", assis, debout ou couchés sont en mouvement, en devenir, simplement parce qu'ils ont pris conscience que le désir a autant besoin de bienveillance, de douceur que d'abîmes. Ce monde est celui des explorateurs de la vie qui prennent le risque de tomber pour que quelque chose qui ressemble au plaisir d'une autre vie les irriguent. Ici le rêve n'est pas une planète à part. Il est plutôt volonté lucide de changer le monde. Ici l'intelligence a des bras pour t'enlacer, avant de te donner du plaisir, car il est de politesse élémentaire de déshabiller son prochain pour faire connaissance. Lire un tel livre est un pur bonheur, un cadeau qui caresse l'âme. La générosité de l'auteur est sans limite , à travers Sacha le narrateur, Sylvain Prudhomme nous invite à partager quelques auteurs qui l'ont enchanté, ainsi Milos Kundera, Mario Lodoli, Cormac Mc Carthy.

Il y a sans doute quelque chose de pourri au royaume du Danemark, mais au tréfonds de notre âme intime, "Par les routes" nous suggère que la vie médiocre n'est en rien une fatalité.

 François Bernheim

 Sylvain Prudhomme

Par les routes - L'arbalète Gallimard

 (1) " je  vis pas ma vie, je la rêve" est le titre d'une chanson de Jacques Higelin, fils naturel de Sylvain.... à moins que ce soit le contraire. Dans un sens comme dans l' autre, l'humanité est bien la plus belle des familles

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