Billet de blog 20 déc. 2020

Erri De Luca, « Impossible ». Le passé dans le présent.

Les années quatre-vingts semblent avoir durablement éteint, après une ultime et très fertile éruption, le volcan du court vingtième siècle. Aussi, dans ce bref roman, le lecteur découvre quelques brulantes scories d’un autre temps capables de ranimer d’improbables feux – à vivre sans flamme, on prend parfois de frileuses habitudes.

Christophe Prevost
Ingénieur de recherche au CNRS
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Un alpiniste dévisse mortellement et le seul grimpeur engagé dans la même voie que lui donne l’alerte. Impossible pour le magistrat chargé de l’affaire cependant d’accréditer la thèse de l’accident. Les deux hommes présents sur la vertigineuse vire du Bandiarac en effet se connaissaient depuis toujours et avaient, quarante ans plus tôt, appartenu au même groupe révolutionnaire ; circonstance aggravante, le mort a donné autrefois tous ses anciens camarades. Il est pour le juge des  coïncidences très improbables comme celle pour un alpiniste de chuter accidentellement au moment même où un homme trahi progresse derrière lui.

Le livre reconstitue les échanges entre le jeune juge et le vétéran des luttes émancipatrices italiennes des années soixante-dix. Le dialogue est ponctué dans le roman, très classiquement, de touchantes lettres à l’être aimé. Donc, une lecture première donne à voir une scène d’interrogatoire mâtinée d’un peu de suspense, un feu nourri de questions et de réponses cinglantes entre un instructeur et un suspect, une scène agréablement entrecoupée de très belles échappées dolomitiennes et sentimentales. Une lecture première permet aussi de se glisser confortablement dans les habits de l’auteur, l’être à la question étant napolitain, montagnard, d’extrême gauche et d’une génération que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaitre (à laquelle ils ne peuvent ni appartenir, ni même comprendre).

« (…) le monde s’est retourné comme un gant. Ce XXe siècle est un temps si périmé qu’il est incompréhensible pour ceux qui sont venus après ». Il y a des « chose[s] qu’il faut éprouver, qui ne peuvent être transmises par une explication », des inégalités qui ne peuvent être dépassées, des contradictions atténuées, elles doivent être portées à leur terme. « Homme d’une époque vaincue et révolue » et homme d’un temps présent et triomphant, les valeurs, expériences et pratiques, qu’elles soient montagnardes ou politiques, semblent ici inconciliables. « Celui qui dénonce ses propres camarades reste enfermé dans le verbe trahir (…) [il] porte sur [lui] le poids d’une infamie. » Et ceux qui « se sont ouvertement éloignés, désavouant même leurs actions, sans aucune arrière-pensée d’ordre judiciaire ou de récompense (…) sont infréquentables ».

Le pouvoir insatiable, qui défend bec et ongles ses seuls intérêts, n’est pour l’accusé ni progressiste, ni moral, ni champion des libertés et surtout pas représentant d’une justice universellement humaine. Le jeune magistrat d’un autre camp, d’une autre époque n’est jamais légitime quand « [il] prétend juger l’opinion que [le prévenu à de sa] lutte politique (…) [et lorsqu’il] continue au-delà des barreaux à exiger des désaveux des vies (de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire de l’Italie). » « Le temps écoulé efface la raison politique, isole le participant (…) qui s’est empêtré dans le XXe siècle (…) sur le plan humain la responsabilité est individuelle (…) [pas] sur le plan de la loi et de la politique. »  

Il n’y a, par malheur, ni force intrinsèque, ni universalité des idées de justice et les commentateurs ignorants et sans « science » l’apprennent à leurs dépens. Ils se heurtent, sans que rien n’y fasse, toujours et éternellement, à la dure matérialité des faits. Le prévenu, n’en déplaise, ne s’adresse pas au juge, il ne veut surtout pas le convaincre, il n’en a cure. Il fait « des digressions sur des sujets qui l’accompagnent depuis longtemps (…) comme s’il était seul à la table d’un bistrot (…) [et qu’il se] vidait de ses pensées dans un long monologue (…) [Il] ouvre les yeux et [il a] un magistrat devant [lui]. » Voilà tout.

« L’obsession d’être déclaré important par les autres ne [le] concerne pas. [Il] a fait partie d’une génération qui a agi au nom du collectif. [L’accusé] considère donc insignifiantes les individualités, les personnalités. » Le personnage central du roman est hors de ce temps où il y a dilution du collectif, avènement de l’individualisme et du présentisme, il est l’idéaltype anti-libéral. Le récit digresse, philosophe sans concession. Il est question dans ces pages de liberté, de risque, de responsabilité, de fidélité … des grands thèmes présents dans toute l’œuvre de l’écrivain napolitain. N’en déplaise à une certaine critique, l’accusé à aucun moment ne souhaite toucher le juge, le faire vaciller. Il ne veut pas d’avantage se faire comprendre et plein de tendresse et d’humanité se confesser, c’est « Impossible » … mais autant apprendre la règle de trois à une théière.

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