Olga Tokarczuk, Prix Nobel 2018. Une pestiférée

Nous apprécions la vérité du vécu des gens ordinaires, la vérité qui s’oppose aux leurres des actes tels qu’ils se donnent à voir instantanément, la vérité qui résiste à la tentation de l’explication causale et à la contextualisation de l’actualité médiate, la vérité telle qu’elle est restituée avec beaucoup de justesse par la Prix Nobel Olga Tokarczuk.

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Mon Dieu, pour quelles raisons littéraires Olga Tokarczuk a bien pu avoir le Prix Nobel ? Quelle musique différente sa littérature fait-elle entendre dans cette Europe centrale si instable et si mouvante ? Impossible de le savoir à la simple lecture des médias. L’écrivaine polonaise, on nous en rebat les oreilles, est une voix de l’opposition au gouvernement nationaliste au pouvoir dans son pays. L’idéal politique porté par son œuvre est l’écologie, le féminisme, l’antispécisme, le multiculturalisme et l’européisme. Diable, si nous voyons parfaitement ce que retrouve de lui-même le journaliste moyen, nous ne percevons mal ce que gagne la littérature tant ces thématiques saturent l’actualité éditoriale.

Un exemplaire de ses romans, « Nous en avions un, volé, sans doute, Le matin même à un ami. » Mais même si elle n’a rien coûté, la lecture agréable de « Sur les ossements des morts » n’a pas vraiment répondu à notre interrogation. Ni du point de vue de la forme – une écriture linéaire volontairement sans travail sur la langue ; ni du point de vue du fond – une vision prophétique portée par l’astrologie et l’œuvre de William Black ; ni de l’un et ni de l’autre, le récit à lui seul ne semble mériter l’explosive récompense suédoise. Il apparait d’ailleurs que la narration n’est pas ici vraiment aboutie. Un protagoniste de l’histoire en effet ne raconte pas ce qu’il sait, ce qu’il a vécu mais ce que savent, ce qu’ont vécu à un moment donné les autres personnages. Pour des raisons similaires, Alfred Hitchcock estimait que le « Grand alibi » n’était pas un film réussi.

L’histoire se déroule à la frontière tchèque sur un plateau venteux des Sudète. Le hameau de sept maisons est habité par seulement trois résidents permanents. Une nuit d'hiver, le technicien vétilleux Matoga réveille sa voisine Jennina Doucheyko: le braconnier Grand Pied est mort. Il s’en suivra quelques autres trépas. La narratrice, Jennina, fouine au dehors et passe son temps à établir des horoscopes. C’est, comme les aime l’auteure, une forte femme, mûre, excessive, intolérante, extrémiste et antispéciste. Le journaliste moyen, le porte-parole de la classe cultivée, le défenseur nomade de l’Europe pour l’Europe devrait détester ce personnage « populiste », il devrait sentir le souffre et l’ombre portée sur les ors de Stockholm. Nenni, Olga Tokarczuk sait rendre sympathique qui ne devrait l’être. Le récit comporte pour cela de très belles scènes de repas partagés et d'amitié : celles avec son voisin Matoga, celle avec son élève Dyzio traducteur de W. Black, celle avec l’entomologiste Boros, celle avec le dermatologue Ali, celle avec le libraire tchèque Honza, celle avec la vendeuse de vêtements d’occasion … Elle sait aussi, en contre-point, rendre antipathiques tous les notables de Pologne et de Voïvodie qui méprisent l’héroïne : scène cocasse du bal costumé des amis des champignons, scènes du sermon aux chasseurs de la Saint-Hubert … Même si nous goûtons guère les thèses défendues par le roman, nous aimons le personnage de Jennina en proportion de ce que les journalistes de convention devraient sans doute le détester. Nous apprécions la vérité du vécu des gens ordinaires, la vérité qui s’oppose aux leurres des actes tels qu’ils se donnent à voir instantanément, la vérité qui résiste à la tentation de l’explication causale et à la contextualisation de l’actualité médiate, la vérité telle qu’elle est restituée avec beaucoup de justesse par Olga Tokarczuk.

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