Le maître ignorant, de Jacques Rancière

Les familles s'inquiètent : leurs enfants prendraient du retard car un parent ne sait pas expliquer. L'histoire de Jacotot racontée par Rancière, pourrait leur parler. En exil à Louvain, ce pédagogue montre en 1818 comment enseigner ce qu'on ne connait pas. Pour lui, l'instruction est en réalité un outil pour maintenir l'inégalité entre les êtres, alors qu'ils partagent la même intelligence.

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Le premier apprentissage est celui de la langue maternelle. Celui-ci se fait par l’enfant lui-même. Il fait des essais, tâtonne, avance sans explication, simplement porté par une volonté, qui soutient son intelligence en action. Joseph Jacotot a découvert par hasard que cette capacité naturelle d’apprendre  sans explication, ni transmission de savoir, fonctionnait dans tous les domaines du savoir et à tout âge. Il en est arrivé à l’idée que la plupart des pédagogies maintiennent ceux qui apprennent dans un statut inférieur qu’ils pourront peut-être dépasser si on leur explique bien les choses, mais dans lequel ils auront toujours un retard. A force d’explications on conduit à l’abrutissement. Ainsi se maintient une hiérarchie des intelligences qui n’est là que pour perpétuer un ordre social avec ses privilèges. Refusant de contribuer à cette fiction, il a, écrit Jacques Rancière, « un bienfait à annoncer (…) : un père de famille pauvre et ignorant, peut, s’il est émancipé, faire l’éducation de ses enfants, sans le secours d’aucun maître explicateur ».

Comment en est-il arrivé là ?

Né en 1770, Joseph Jacotot, d’une famille de boucher et de charpentier, avait connu un parcours brillant quand il a quitté la France. Il avait enseigné les mathématiques, la chimie, les langues anciennes, la grammaire hébraïque. Il avait été secrétaire du Ministère de la guerre pendant la Convention et député en 1815, sans s’être présenté,  grâce à l’estime qu’on lui portait. En 1818 , grâce au roi des Pays-Bas, il a quitté son poste de professeur de rhétorique à Dijon pour aller enseigner la littérature française à l’Université de Louvain.

Comment mènera-t-il à bien sa tâche en l’absence d’une langue commune ? Il a l’idée de distribuer à ses étudiants un exemplaire du Télémaque de Fénelon en édition bilingue. Il leur demande d’apprendre le texte français en s’aidant de la traduction, puis arrivé à la moitié du premier livre, de répéter ce qu’ils savent et de lire la suite de manière à le raconter. Ensuite il leur demande d’écrire en français ce qu’ils en pensent. Les résultats sont à l’égal de ceux d’élèves français. Cette expérience est le point de départ de sa réflexion et de son travail.

Dans ses Leçons d’émancipation, Jacotot retourne le « Je pense donc je suis » en « Je suis homme donc je pense ». Se connaître, c’est faire le tour de ce qu’on sait, soi ignorant. C’est observer comment on l’a appris, comment son intelligence se met à l’oeuvre, observe, compare, reconnaît le travail pour pratiquer ce savoir, quel qu’il soit. Confection de gants par des ouvrières ou pièce de Racine, c’est la même intelligence qui agit et elle est donc à la portée de tous. Tout le reste n’est que prise de pouvoir d’un groupe sur un autre, volonté pervertie dans le « travail de détruire une autre volonté en empêchant une autre intelligence de voir », traduit Rancière. 

Car l’être humaine est un être de verbe et son intelligence consiste à traduire. Aucun sens n’est caché derrière les mots qui ne serait à la portée que de quelques uns : cette fiction n’est là que pour diviser. 

Comment peut on faire apprendre ce qu’on ne sait pas ? Le premier principe est de se connaitre,  et d’avoir une estime égale de soi et des autres, ensuite c’est « l’acte d’une intelligence qui n’obéit qu’à elle-même tandis que sa volonté obéit à une autre volonté ».  La méthode est celle que se construit l’élève. Cette voie rapide qui brûle les étapes du maître est celle de la liberté. « L’élève doit tout voir par lui-même, comparer sans cesse et toujours répondre à cette triple question : que vois-tu ? Qu’en penses-tu ? Qu’en fais-tu ? ». Le maître n’est là que pour éloigner la tricherie du « je ne comprends pas », car il n’y a rien à comprendre, du « je ne peux pas dire » car tu sais parler et voir, tu peux donc raconter ce que tu vois. Le maître éloigne aussi la paresse car l’intelligence s’exerce avec la répétition, et c’est ennuyeux de répéter. C’est tout.

« La méthode socratique de l’interrogation  qui prétend conduire l’élève à son propre savoir est en fait, celle d’un maître de manège » écrit Rancière avant de citer Jacotot : « Il commande les évolutions, les marches et les contremarches. Quant à lui, il a le repos et la dignité du commandement pendant le manège de l’esprit qu’il dirige. … l’esprit arrive à un but qu’il n’avait même pas entrevu…. Se retourne, aperçoit son guide, l’étonnement se change en admiration et cette admiration l’abrutit. L’élève sent que seul et abandonné à lui-même, il n’eût pas suivi cette route. »

A Louvain, dans la petite salle aux murs de briquettes rouges où se pressent ses étudiants pour apprendre ce que lui-même ne sait pas, piano, peinture, … le succès de Joseph Jacotot inquiète et remue les « explicateurs ». Lui continue d’écrire dans sa description de l’ enseignement universel que « Tout homme qui est enseigné n’est qu’une moitié d’homme ».  

« Ne demandons pas si le petit monsieur qui instruit souffre de cette mutilation », écrit Rancière, « Le génie de cette mutilation est de transformer la perte en profit. Le petit monsieur avance. On lui a appris, donc il peut oublier. Derrière lui se creuse à nouveau l’abîme de l’ignorance. Mais voici le merveilleux de la chose : cette ignorance est désormais celle des autres. »

  

Edité en 1987 par la Librairie Arthème Fayard, Le maître ignorant : Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, de Jacques Rancière, a été publié en poche chez 10/18 en 2004.

Louvain, vers le béguinage, août 2019 © Cl'R Louvain, vers le béguinage, août 2019 © Cl'R

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