W. G. Sebald, «Austerlitz» une émotion irréductible

Le lecteur veut aller vite, penser vite. D’un texte, il attend qu’il dise quelque chose, qu’il apporte quelque chose et qu’il amène en terrain connu. Est-ce que ce roman je le connais ? Est-ce que c’est de la bonne littérature ? Est-ce qu’elle fait du bien ? Est-ce qu’elle va me faire du bien ? Pourquoi va-t-elle me faire du bien ? Est-ce qu’elle va ou ne va pas conforter mon opinion ?

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Le médiapartiste espère du commentateur qu’il encourage une lecture pragmatique directe qui apporte immédiatement quelque chose. Il faut réfléchir vite, dire vite des vérités, consommer des vérités, les échanger le plus rapidement possible sans la nuance, la hiérarchie et la pluralité des sens qui font la sève de la conversation critique. En présentant rapidement « Austerlitz » de  W. G. Sebald, ce chef d’œuvre de la littérature contemporaine, en mettant au centre du jeu le lecteur et la vérité formelle du texte, nous avons bien évidemment conscience de faire tout le contraire.

Il y a dans « Austerlitz » une émotion qui n’est pas réductible à la seule histoire racontée par W. G. Sebald. Le roman lu, compris, ne meurt pas à la dernière page. A nouveau parcouru, il renait à lui-même et redevient ce qu’il a été. Il ne transmet pas ce qu’il y a d’intelligible de Jacques Austerlitz mais inspire un certain état d’esprit, celui-là même du personnage principal.

A la gare centrale d’Anvers, entre le narrateur et le héros sebaldien, il est sans transition et urgemment question de dysfonctionnement et de monumentalisme de l’architecture du vingtième siècle avec verrières, quais, cité ouvrière idéale, palais monstrueux, défense des villes et fort nazi … Chaque bâtiment dans l’œuvre de Sebald est saturé de traces, d’histoire, c’est pour lui tout un passé qu’il convient de se réapproprier. Pétris de savoir, vagabonds et polyglottes, les personnages tentent dans un monde d’invraisemblable oubli une récupération désespérée de la culture.

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Trente ans après la première conversation, Jacques Austerlitz qui a abandonné ses recherches architecturales, dévoile ce qu’il a appris très tardivement de sa propre biographie. C’est une vie pleine de catastrophes, de mystères qui refait surface sous forme de découvertes, de crises existentielles, d’accès de paniques et de paranoïa, de périodes de dépression et d’envies de suicide. Enfant de la shoah réfugié en Angleterre, Austerlitz retrouve, à Prague, au camp de Terezin, à Marienbad et à Paris… les traces de ses parents tragiquement disparus.

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Le roman de Sebald est un récit couleur de cendre qui brouille sans cesse fiction et histoire, il est un prodigieux montage de textes et d’images floutées, un télescopage d’époques et de lieux qui réveille inexorablement les mémoires et fait surgir les fantômes. Le silence omniprésent qui hante ces pages, les nombreux blancs du récit, la parole toujours mélancolique rappellent, sans jamais l’évoquer directement, l’existence des camps de concentration. La conscience de Jacques Austerlitz est à n’en pas douter l’ombre portée des miradors. Trop petit pour se souvenir mais incapable d’oublier, W. G. Sebald dans son œuvre ne cesse de s’attaquer aux troubles de la mémoire allemande, à ses ravages dans les têtes et dans les corps. Il entend « Par-delà le crime et le châtiment » le cri d’un Jean Améry : « Le peuple allemand ne peut laisser neutraliser par le temps une partie de son histoire nationale, il faut au contraire qu’il l’intègre ». « Auschwitz est le passé le présent et l’avenir de l’Allemagne » (Hans Magnus Enzensberger) ».

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