Laurent Mauvignier, un thriller atypique

L’action se déroule au petit village de « La Bassée », dans le hameau dit de « L’Écart des trois filles », trois maisons isolées : l’une est inoccupée et les deux autres sont habitées de longue date par une artiste venue de Paris et de toute éternité par la famille Bergogne.

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Le gros Patrice agriculteur qui s’obstine à faire tourner la petite exploitation, la petite Ida sa fille et la très bourgeoise Christine son amie peintre, tous se préparent à célébrer les quarante ans de Marion la belle épouse qui travaille dans une imprimerie locale. La tension est immédiatement perceptible dans cette admirable « Histoires de la nuit »[1]. Elle saisit dès les éblouissantes premières lignes et ne faiblit pas à la lecture des six-cents pages restantes.  La petite fête n’aura malheureusement pas lieu car trois hommes vont faire incompréhensiblement et très violemment irruption dans ce bout de campagne.

Si l’extériorité du suspense littéraire, le crescendo dramatique mobilisent tout au long l’attention du lecteur et le divertissent, l’intériorité des personnages, les blessures et les douleurs qui les accompagnent font appel à son intelligence sensible et le font indéniablement vivre. C’est ce qui déborde le genre thriller qui compte chez Laurent Mauvignier, ce qui excède l’évidence de la dramaturgie romanesque, ce qui se déploie à partir du fait divers plutôt que le fait divers lui-même. Nombreux les thèmes, qui sont la matière de son œuvre, sont présents dans cette « Histoires de la nuit » – la mémoire, le passé, les troubles de l’identité chez Marion, l’angoisse de la provenance, la culpabilité, la solitude de Bergogne, les troubles de la création, de la transmission chez Christine ... Laurent Mauvignier donne une forme à la maladresse de Bergogne, il explore le difficile ajustement de ses gestes de tous les jours aux douleurs amoureuses que sa pudeur refoule. Son irréductible solitude se mesure à la difficulté de ses échanges avec sa femme, échanges mités par des bouffées de silence, obstrués par d’indicibles souffrances. Ainsi, alors que Marion et leur petite fille seront à l’étage, « Quelque chose le blessera, il les entendra rire toutes les deux, quelque chose le renverra à un sentiment lointain, perdu dans les brumes de son enfance, la sensation d’être exclus, surnuméraire, peut-être déjà oublié ou inutile. »  

L’auteur certes fait siens les situations, les codes, les manières du thriller mais il leur applique son écriture si reconnaissable. Le jeu sur le genre accentue notablement sa force et enrichie considérablement ce type d’intrigue si répandue au cinéma et ailleurs. Bien loin des polars où le suspense est affaire de vitesse, de concision de style et de langage ramassé tout entier occupés à décrire ce qui a lieu, au contraire ici, le récit enfle et diffuse, la phrase s’allonge, ralentie et les segments syntaxiques réitérés, les ressassements minutieux encerclent les situations et les sentiments,  précisent le propos et l’épuisent ; au contraire ici, le discours s’épaissit, les éléments du récit sont dispersés, repris en échos et ils font raisonner tous les autres. Les discours d’une suprême habileté, successivement intériorisés, narrativisés ou indirects, permettent de pénétrer l’intériorité des personnages, de faire droit à leurs visions des événements ; ils permettent aussi de fouiller à l’extrême l’enchainement présent et passé des faits.  

Mauvignier à la simple histoire ajoute une singulière minutie des modes d’être, un souci des lieux communs d’une sociabilité toute provinciale. L’écrivain saisit, à hauteur d’homme et dans leur difficile partage, les drames individuels de personnages d’une extraordinaire épaisseur. Ce qui fait sans doute d’« Histoires de la nuit » un grand livre, c’est d’être dans le monde contemporain, non pas tant que le monde est approché de l’extérieur mais en tant qu’il est puissamment intériorisé par Mauvignier.

[1] « Histoires de la nuit » Laurent Mauvignier, Les Éditions
de Minuit septembre 2020.

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