Tokyo Année Zéro, de David Peace : l’Histoire du côté des vaincus

Avec ce roman, premier d’une trilogie dédiée au Japon post-seconde guerre mondiale, l’auteur utilise le prétexte d’une enquête policière sur un fait divers sordide (le viol et le meurtre d'adolescentes) pour nous plonger dans le Tokyo de 1946, livrant un roman d’une noirceur abyssale. Une expérience immersive à couper le souffle, pour peu que le lecteur entre dans cet univers oppressant.

Un Lexomil, deux Lexomil.

Dans un Japon épuisé par l’effort de guerre et anéanti par deux bombes atomiques, l’inspecteur Minami, de la division criminelle de la police métropolitaine, est amené à enquêter sur le cadavre d’une jeune femme, retrouvée nue dans un dépôt de vêtement de l’armée.

Personne n’est qui il prétend être…

Le récit commence le 15 août 1945. A midi précises, tout le pays retient son souffle avant de s’effondrer lorsque l’Empereur annonce à la radio la capitulation du Japon.

Tic-tac de ma montre. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac.

Un an plus tard, nous retrouvons l’inspecteur Minami sur une autre enquête. Cette fois, ce sont deux cadavres de jeunes femmes qui ont été retrouvés, dans le parc de Shiba.

Dix Lexomil, onze Lexomil.

David Peace signe une reconstitution historique détaillée et poisseuse de la métropole japonaise. Un an après l’arrêt des combats, les tokyoïtes tentent toujours de survivre dans des conditions de vie déplorables.

Gouttes de pluie qui tombent. Plic-ploc. Plic-ploc. Plic-ploc. Plic-ploc. Plic-ploc. Plic-ploc. Plic-ploc.

La ville est en ruines, les files d’attente pour retirer de l’argent s’étirent, la nourriture est difficile à trouver, les téléphones ne fonctionnent plus, les rares trains encore en service sont pris d’assaut et sujets à de nombreux retards.

Bruits de marteaux. Toc-toc. Toc-toc. Toc-toc. Toc-toc. Toc-toc. Toc-toc. Toc-toc. Toc-toc.Toc-Toc.

Partout, on craint la fièvre typhoïde. Les cheveux sont infestés de poux. Les enfants subissent les conséquences des traitements au DDT.

Ça me gratte. Criss-criss. Criss-criss. Criss-criss. Criss-criss. Criss-criss. Criss-criss. Criss-criss. Criss-criss.

Le pays vaincu est sous le joug de l’occupation américaine. Par peur des viols, des bordels ont été ouverts uniquement aux occupants, pour qu’ils puissent assouvir leurs pulsions de manière encadrée et règlementée. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs.

Nous sommes les survivants. Ceux qui ont eu de la chance.

Les purges dans l’administration se succèdent pour retrouver les ex-soldats qui se sont rendus coupables d’atrocités lors de la guerre, et qui essaient de se faire oublier.

Personne n’est qui il prétend être…

Les marchés qui ont rouvert sont tenus par des bandes de mafieux, bien aidés par des policiers corrompus. Les guerres de gangs font rage entre japonais, formosans et coréens pour se tailler la part du lion.

Vingt Lexomil, vingt-et-un Lexomil.

L’auteur parvient sans peine à retranscrire l'humiliation présente chez une bonne partie de la population. La honte d’avoir perdu la guerre, cumulée au sentiment d’avoir trahi son pays, et à la punition de subir l’occupation américaine, engendre des regrets inconsolables et des excuses permanentes. Le poids immense de la culpabilité s’ajoute au malaise ambiant.

J’ai vomi quatre fois. Bile noire. Bile brune. Bile jaune. Bile grise.

La première fois que j’ai essayé de lire ce roman, je me suis arrêté au bout d’une centaine de pages, rebuté par le style sec et répétitif, le monologue intérieur omniprésent du protagoniste hanté par son passé, et la litanie de bruits quotidiens en japonais.

Je me maudis. Je me maudis. Je me maudis.

La deuxième fois, je n’ai pas pu le lâcher avant de l’avoir fini. Allez savoir pourquoi.

Personne n’est qui il prétend être…

Entre les deux, dix ans s’étaient écoulés.

Cinquante Lexomil, cinquante-et-un-Lexomil.

Parfois, ça vaut vraiment la peine d’attendre le bon moment pour ne pas passer à côté d’un grand roman.

Et d’oser plonger dans le précis Peace.

 

Zantrop, Année zéro.

 

Tokyo Année Zéro, David Peace, traduction de Daniel Lemoine.

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