Blockhaus, Mathieu Larnaudie

Un roman dans les brumes et la bruine normandes. Où l'ivresse sauve et détruit. Sur les lieux du Débarquement, maintenant désertés. Dans l'indécis et l'incertain. D'une écriture alliant superbement précision et poésie. Editions Inculte, mars 2020

On pourrait s’efforcer d’être au plus près du texte de Mathieu Larnaudie, de l’analyser, avec une attention sans faille. Comme lui dessine sans relâche, dans un geste toujours recommencé, - puisque que rien n’est figé ni définitif -, les contours des paysages, le mystère des personnages, perdus, isolés dans les brumes normandes et alcooliques.

 Figure de style

Ainsi parlerait-on par exemple de l’écriture : le mouvement ample des phrases avec l’accumulation de détails pour en arriver tout à la fin au sujet lui-même de la description, préparant par touches successives le tableau final, dans une maîtrise parfaite des rythmes comme ici : « Là-bas comme les stèles renversées d’un vieux cimetière marin, impassibles parmi les houles tranquilles de la nuit qui s’avançait, étendus au-dessus de la surface des eaux, dans les dernières lueurs du couchant occultées par les nuages épais, reposaient les monolithes de béton. » On pourrait même parler des sonorités des mots qui concluent cette phrase, donnant tout à coup à entendre en plus la dureté de la matière des blockaus et de leur histoire.

On relèverait peut-être aussi l’emploi récurrent de l’imparfait : le temps, comme son nom l’indique, de l’inachevé, de « la conscience du temps dissoute », le temps de l’apparente répétition évoqué comme expérience partagée  : « Nous connaissons tous, je suppose, ces moments d’attraction  hypnotique qu’exerce la mer quand on la contemple : le spectacle a beau nous sembler immuable, la répétition du ressac lancinante, morne, ses variations immédiates peu perceptibles à l’œil, on peine à s’en extraire […]

On dirait sans doute e fait un mot des  descriptions, que ce soit celles des paysages ou des personnages : elles  pourraient n'avoir d'autre objet qu'elles-mêmes, car l'écriture allie superbement précision et poésie. Il se trouve qu'elles se lient intimement au récit et le portent aussi. 

 Personnages en quête d’identité ?

On ne manquerait pas de remarquer comment Mathieu Larnaudie incarne ses personnages. Il y a le narrateur et son amie Esther (venue de Paris lui rendre visite dans sa retraite d’Arromanches, où il espère avancer dans son travail) : étrangers au monde du village, conscients de leur étrangeté, joyeux dans leur bulle. Un narrateur pas seulement observateur, mais tout entier dans le ressenti, sans chercher à tout prix l’explication, juste ouvert aux impressions et aux sensations. Un personnage lui-même dessiné en creux par sa manière d’appréhender ce qu’il découvre.

Il y a l’homme ivre qui tous les soirs passe et s’arrête sous les fenêtres du narrateur : celui-ci l’observe à son insu, il décrit chacun de ses gestes, les sensations qu’ils doivent produire, et ses cris, avec la plus extrême précision. Pour autant, qu’en conclure ? Où va-t-il quand il parvient à quitter la digue ? Et simplement et essentiellement, qui est-il ? Pas seulement son identité, mais ce qu’il est.   Énigmes que le narrateur n’est pas sûr de vouloir élucider, mais il constate : « Entre nous, sans qu’il s’en doutât, s’était nouée une étrange forme d’intimité :  je le regardais maintenant s’éloigne, toujours du même pas chancelant mais déterminé, énergique dans sa débandade, jusqu’à finalement disparaître au coin de la digue, éprouvant envers lui un sentiment de gratitude, celle de m’avoir tenu compagnie dans la nuit. » Obscurité insondable qu’aucun regard, même le plus attentif, ne peut dissiper. Faut-il chercher d’ailleurs ?  Il a l’occasion un jour de peut-être en savoir plus, en entrant dans une casemate : « Une tentation m’effleura d’approcher, d’aller voir de plus près ce qui se dissimulait derrière le rideau d’ombre. Une force inconnue m’en retint. Je poursuivis mon chemin. »

Finalement, qui est-il cet homme, venu chercher la solitude ? 

 Eau-de-vie

On soulignerait comment l’auteur met en relation et en perspective les faits historiques (le roman se passe sur les plages du Débarquement), bien établis, les informations précises, voire techniques sur les constructions et les moyens mis en œuvre, et l’impossibilité de cerner le présent, pourtant sous ses yeux. Blockhaus, vestiges de la guerre, forteresses indestructibles, protection, fermeture à toute vision de l’extérieur… comme le sont ce pays et ses habitants pour le narrateur. Un village déserté l’hiver avec ses villas aux volets clos : ils sont peu nombreux à y vivre toute l’année, « une misère de péquins racornis sous leurs silhouettes silencieuses et sombres ». Le village reprend vie seulement lors des commémorations où l’on « rejoue » la guerre.  Entre temps les habitués du pub refont eux aussi l’Histoire mais avec leurs théories complotistes. Le vrai et le faux. Indissociables, si liés qu’ils brouillent la vision, comme les verres d’alcool qui font perdre l’équilibre, de manière joyeuse ou désespérée. Entrelacs de vies et de souvenirs qui se croisent au comptoir.

Quel(s) désir(s) anime(nt) les habitants, les fait/font vivre ou boire jusqu’à l’ivresse, les tend(ent) les uns vers les autres ?  L’auteur certes ouvre des chemins, mais la brume, la bruine et la pluie effacent très vite, comme elles le font des paysages, les certitudes à peine nées. Cependant, elles continuent à flotter dans l’esprit, « engourdi dans le silence ». C’est finalement l’expérience qu’il relate lors d’une promenade sur la plage : « On ne voyait pas grand-chose ; la pluie dans son brouillard avait absorbé le paysage, arasé les lignes, occulté l’horizon ; du théâtre de béton qu’on savait dans la mer on ne devinait rien, aucune forme ne pointait à travers la masse grise qui nous englobait, au cœur de quoi nous avancions. » Savoir, voir, deviner, douter.

 On conclurait que c’est ainsi que le roman avance : à la lisière de l’eau et de la terre, du certain et de l’imaginé, du changeant et de l’immuable, de la lumière et de l’ombre, du réalisé et du désiré. C’est dans cet espace mouvant que l’auteur parvient à se tenir tout au long des quelque cent pages du livre.  Et puisqu’il est question de conclure, on citerait la dernière phrase du roman : « Je retournai à ma propre nuit, c’est ce que nous faisons tous. » 

 La vraie conclusion

Que  ferait-on alors de toutes ces analyses ? Nous expliqueraient-elles pour autant l’espèce d’enchantement que ressent le lecteur dans cette ambiance indécise et troubl(é)e ? Nous donneraient-elles la clé du sentiment de fascination mélancolique qui perdure après avoir fermé le livre ?

Pas sûr.

 

 

 

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