Akira Yoshimura. «Naufrages», un roman japonais

La lecture de «Naufrages» d'Akira Yoshimura est une merveilleuse expérience de pensée car elle dévoile un monde radicalement différent du nôtre. C'est une autre lecture qui se fait au rythme des saisons. Automne et hiver, printemps et été, Isaku – un enfant de neuf ans devenu chef de famille – vous accompagne.

naufrages
Le roman a ses saisons :

Une vague rouge sang déferle inexorablement sur les sommets et le long des crêtes, elle franchit de profondes vallées avant de venir mourir sur une dernière bande de terre prisonnière d'un haut col et d'un rivage escarpé. Dans ce bout du monde, un village enclavé entre mer indocile et montagnes inhospitalières voit arriver l'automne. Cette saison c'est celle du poulpe qu'il faudra ramener en quantité.

Le rouge des sommets dans le lointain disparait et les feuilles par grand vent s'envolent par paquets. Les flots se déchainent et les embruns arrivent jusqu'aux maisons. Puis les premières neiges font leur apparition. Le poisson se fait rare. C'est l'hiver, il faudra cette fois griller le sel sur la plage.

Des pruniers en fleurs ont été aperçus au cœur de la montagne. La neige qui recouvre le village fond et on entend le bruit sourd des avalanches lointaines. C'est la fin de l'hiver et la cuisson du sel est arrêtée. Les bancs de sardines puis les encornets font leur apparition. Chaque jour, il faudra remettre les bateaux à la mer.

La montagne se teinte en vert, le vent faibli et les mouches agacent. On ne pêche plus que de petits poissons. Le premier arc en ciel colore l'horizon, les bancs de maquereaux ne vont pas tarder. Le village est noyé par la mousson, c'est le début de l'été et il faudra redoubler d'adresse pour prendre, à la main, le poisson. La chaleur s'accentue, les orages tonnent. Au cœur de l'été, les maquereaux sont remplacés par les encornets. Puis, lorsque la pluie semble faire son retour, les encornets cèdent à leur tour la place aux poulpes. C'est l'éternelle litanie des saisons.

Une campagne de pêche exceptionnelle, une bonne récolte de champignons ou autres végétaux dans la montagne ne suffisent malheureusement pas à écarter le spectre de la faim. Le village, sans le départ des adultes qui se vendent dans un bourg lointain, sans les naufrages que ses habitants provoquent, aurait disparu depuis longtemps. Les villageois sont les jouets d'un monde naturel brutal et répétitif. Très peu individualisés, ils sont implacablement soumis au groupe, à son immuable organisation et à ses croyances. Mais seules cette écoute incessante de la nature et cette féroce discipline ont permis à leurs ancêtres de survivre sur cette terre inhospitalière. Alors, les villageois perpétuent la tradition.

Akira Yoshimura ouvre la porte à ce monde cruel. Avec lenteur, sa prose épouse le rythme, les odeurs et les couleurs des saisons. C'est une voix empreinte d'humanité qui se fait entendre et qui nous dévoile avec simplicité un univers où les hommes ne sont pas encore libérés des contingences matérielles de l'élémentaire reproduction et où ils sont soumis aux inéluctables aléas du hasard et de la nécessité.

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