L'identité, nouvel objet de la guerre?

«Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale». Les directeurs de cet ouvrage ont invité une vingtaine d'auteurs, sociologues et historiens pour la plupart, tous auteurs d'études sur la question des identités en France postcoloniale, à livrer, en 10-20 p., une contribution destinée à éclairer la question-titre. Note de lecture.

Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale.

Sous la direction de P. Blanchard, N. Bancel, D. Thomas

Paris, La Découverte, 2016, 293 p. – (Les chiffres entre parenthèses, sans autre précision, renvoient tous à cet ouvrage)

N.B. Le texte qui suit ambitionne d’être un compte-rendu critique de l’ouvrage indiqué, cela selon un standard tout à fait classique : son objet est de I. commencer par restituer les intentions de l’ouvrage ; II. de poursuivre en indiquant les lignes de force de ce qu’on y trouve; III. de terminer en formulant quelques remarques critiques, cela à partir du point de vue qui est le mien, savoir celui du philosophe politique.

Les désastres s’égrènent bientôt plus vite que ne coule l’eau sous les ponts. Le compte-rendu ci-après a été écrit avant les récents épisodes meurtriers de Nice, Munich, Anspach, Saint-Etienne-du-Rouvray, sans compter tous ceux qui ont frappé en Syrie et plus largement au Moyen-Orient. Aussi n’en fait-il pas mention. Ceci étant, ce texte n’en est pas rendu obsolète, tout au contraire : ces passages à l’acte meurtriers montrent bien plutôt que les questions de fond qui en constituent l’arrière-plan demeurent inchangées ; et que tant qu’on – « on » se confondant ici avec l’ensemble des acteurs, ainsi que le collectif qu’ils constituent, ayant un pouvoir réel sur l’orientation de l’agir collectif – ne les inscrira pas au sommet de l’agenda politique, selon toute vraisemblance, nous continuerons à être les spectateurs effarés de ces tueries – voire, possiblement, leurs victimes. Ce sont ces questions qui sont au cœur du compte-rendu ci-après.

I

Les noms des « directeurs » de l’ouvrage seront familiers à tous ceux qu’intéresse l’histoire de la question coloniale française et de ses rémanences. Les deux premiers, en tout cas, ont, ensemble et individuellement, publié plusieurs travaux sur l’histoire coloniale, sans doute, mais aussi et peut-être surtout, sur l’insistance de ses traces dans la société française contemporaine. En 2005, ainsi, ils dirigent, déjà, un collectif intitulé La Fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial (La Découverte). Le troisième, moins connu en francophonie, est professeur à Los Angeles et auteur, notamment de Black France. Colonialism, Immigration and Transnationalism, paru en 2007.

Avec ce nouveau collectif, ils poursuivent et prolongent ce sillon. Pour l’essentiel, c’est toujours, centralement, de la France qu'il s’agit ; et plus précisément de la généalogie coloniale de son identité composite (« …cette République … s’est aussi construite aux colonies (33) »). Or, celle-ci serait refoulée au point de risquer une guerre. Car, à suivre les auteurs, la guerre, nous n’y sommes pas (cf. p. 21 notamment). Pas encore en tout cas – en quoi ils n’emboîtent pas le pas au fameux discours de Hollande au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. L’indique bien la double présence, dans le titre de « vers » et du « ? ». Elle menace certes ; des indices sourdent qui pourraient nous y conduire ; qui pourraient faire que nous y poussions, fût-ce à notre corps (pour partie) défendant. L’enjeu du livre, son ambition même, est d’affronter cette menace, d’en mettre à plat les ressorts – non pas tous bien sûr, mais les principaux vecteurs de fracture et d’affrontement. Donner les ressources pour les comprendre et ainsi « contribuer à échapper à une guerre des identités ou des identifications » (33). Non pas pour choisir entre ces identités mais « pour prendre la mesure du poids des héritages dans les discriminations actuelles » (35-6) et ainsi se donner les moyens d’« agir concrètement contre les ségrégations … de pans entiers de la population française qui peuvent basculer dans une situation insurrectionnelle » (42) et d’« éviter que le séparatisme ne devienne le nouveau modèle français » (43).

En somme, faire en sorte que la République, « une et indivisible », non seulement prenne conscience de la diversité des identités qui la traversent et la composent ; mais plus encore saisisse que le déni de cette diversité fait le lit des discriminations qui lézardent son unité et la menacent. Et que c’est ce déni, le choix résolu d’y persister, qui mènerait – cette fois pour de bon – à la « guerre des identités », objet de notre hantise collective.

Les directeurs de l’ouvrage sont tout à fait conscients que, dans la France contemporaine, l’identité jugée problématique par nombre de commentateurs « médiatiques » (les Zemmour, Finkielkraut, Bruckner et alii) – et donc par une large fraction de l’audimat français – est celle associée à l’« islam ». Aussi occupe-t-il une place largement prédominante dans l’ouvrage. Sur les vingt contributions qui le composent, seules trois se donnent d’autres angles de lecture : celles de N. Mayer consacrée à l’antisémitisme (et encore : l’islam en est partie prenante), de F. Rochefort au débat suscité par le « mariage pour tous », et de R. Dély au discours décliniste. Toutes les autres ont pour centre de gravité le diagnostic ou la généalogie de la question que l’« islam », l’« identité musulmane » pose à la France, à son identité de République « une et indivisible » ; à ses partis aussi en tant qu’ils sont par excellence lieux de réfraction de toutes les tensions qui se jouent entre les composantes de la société française (l’évolution immobile du FN de sa fondation à nos jours fait l’objet d’une contribution de S. Crépon – ch. 17 –, mais son rôle, son influence sur la « droite et la gauche de gouvernement », est très régulièrement évoqué tout au long de l’ouvrage). Comment donc, pour reprendre les termes de R. Liogier, « tout signe particulier d’islamité [en est venu à renvoyer] immédiatement à l’image angoissante de l’islamisation, à la dénaturation de “notre” culture » (87) ? Comment, sous l’effet de la présence musulmane, en est-on venu à forger la notion d’« insécurité culturelle » et à prétendre en faire un axe de politiques publiques allant à l’encontre des, désormais ringardes, politiques d’intégration[1] ?

Déployer des réponses à ces interrogations, sous divers angles, est le fil rouge ordonnant la composition de cet ouvrage. 

II

Il ne peut évidemment être question ici de donner un aperçu de chacune des contributions du volume.  

Bornons-nous à relever quelques lignes de convergence. Observons d’abord que plusieurs des auteurs s’accordent à souligner, dans le champ de l’histoire des idées, que les publicistes du « Grand Remplacement » aussi bien que les leaders du FN trouvent une part décisive de leur inspiration dans les publications du GRECE (Alain de Benoist) et du Club de l’Horloge, eux-mêmes ayant puisé les thèmes du « différentialisme » culturaliste (ou racial) « à vocation hiérarchisante » (56) dans l’œuvre de Cl. Lévi-Strauss (225). Ce différentialisme présente l’avantage d’éviter la violence frontale du discours ouvertement raciste – désormais difficile à assumer sur la scène politique : certains « points de détail » semblent décidément rendre inéligible à la fonction présidentielle – tout en mettant en épingle toutes ces « différences » qui justifient le discours appelant à ce que ces « Autres » restent « chez eux », voire y soient renvoyés. Si les différences culturelles et religieuses ont pris la place de la race, la stratégie d’une « essentialisation » de la différence de l’Autre demeure. Avec son effet décisif : conforter le discours de l’intégration impossible (76), d’un « différentialisme “mixophobique” » (229) animé par le (sous)entendu que « les pratiques délinquantes …s’expliquent par “quelque chose” en rapport avec leurs origines étrangères » (232).

Une deuxième se dessine dans l’accord sur le constat que le discours sur le musulman comme menace, dans l’époque contemporaine, est, sinon postérieur à 1980 (cf. textes de R. Benzine et de N. Bancel), du moins connaît une amplification majeure au cours de cette décennie. Bancel rapporte (158) un véritable « tir groupé » de déclarations de membres du gouvernement socialiste de 1983 pointant tous, pour expliquer la durée et la dureté du mouvement de grève de Flins, la responsabilité d’ouvriers « prêt[a]nt serment sur le Coran … intéressés à la déstabilisation politique ou sociale de notre pays » (Jean Auroux, alors ministre du Travail ; cité par Bancel, p. 158). Ce tournant discursif du gouvernement socialiste se produit très brutalement, fin janvier-début février 1983. De ce moment, poursuit Bancel, « L’islam est désormais un problème … spécifiquement dans le cas des migrants maghrébins » (158). Le discours politique décrivant les grévistes comme instrument d’un « complot de l’étranger » devient courant, cependant que les dernières amnisties d’activistes de l’OAS par Mitterrand sont à peu près contemporaines. L’explication à ce double mouvement de diabolisation du musulman et de rédemption des Nostalgériques (sur ce sujet la contribution de Bancel et Blanchard, ch. 10, sur la question d’une politique muséale pour l’histoire coloniale est tout à fait édifiante et à lire absolument) résiderait dans la contemporanéité de la révolution iranienne de 1979 et de la montée en influence, au sein des appareils étatiques, de l’ancienne « technocratie coloniale » (159). Selon J. Valluy cité par Bancel (160), cette dernière serait « à l’origine de la légitimation de la thématique du “problème” de l’immigration ». De là au Discours de Grenoble de 2010, il y aurait la continuité d’une « dynamique de radicalisation cumulative » dans la désignation de l’ennemi intérieur sous la figure du musulman acculturé des quartiers, nouvelle « voyoucratie » pour reprendre le langage du ministre de l’intérieur de 2005.

Une autre « évidence » parcourt la majorité des essais rassemblés dans ce volume : cette diabolisation de la figure du musulman, inassimilable et menace, s’accompagne de discriminations massives et systématiques. A. Hargreaves ouvre son texte (ch. 19) sur le constat brutal, résultat d’une enquête scientifique « rigoureusement contrôlée », que « À qualifications égales, un Français d’origine maghrébine postulant pour un emploi a cinq fois moins de chances qu’un “Blanc” d’obtenir un entretien » (239 ; aussi 247).  Ce constat s’accompagne de cet autre, pas moins massif : la classe politique française pratique un déni systématique de cette discrimination. Le même auteur raconte que, faisant état de cette donnée dans le cadre d’un enregistrement radio pour la BBC consécutif aux attentats de janvier 2015, un député UMP présent secoua la tête en signe de dénégation avant de quitter précipitamment le plateau. L’enregistrement fut interdit de diffusion au motif d’un manque de représentativité… Et l’auteur d’en conclure à la surdité résolue de la classe politico-médiatique quant au « rôle des discriminations dans les fractures socio-ethniques » – et, plus généralement, à la disqualification de ces populations. Cette disposition est tellement puissante que, paradoxalement, elle en devient invisible. Elle s’exprime encore dans le soupçon, officiel, envers l’existence d’un racisme anti-Arabe et anti-Noir ; toujours celui-ci est relativisé, minoré par rapport à l’antisémitisme, dont la « particularité » doit être au cœur de la lutte contre le racisme (241). Quant à l’islamophobie, non seulement sa notion même est rejetée par les milieux officiels de la « Lutte contre le racisme et l’antisémitisme » (ib.), mais elle est encore condamnée au titre d’instrumentalisation d’une revendication victimaire. Le verrou est ainsi parfait : les populations musulmanes « des quartiers » sont discriminées en sorte qu’elles n’ont pas accès aux médias ; et si elles parviennent malgré tout à y faire entendre un message, celui-ci est disqualifié au titre de plainte victimaire revendicative. Le lecteur est tenté de mettre en rapport ce constat avec celui dressé par Fouad Laroui dans sa contribution intitulée « Tous les récits du monde » (ch. 20, p. 250-8), particulièrement précieuse. Soulignant à quel point la mise en scène médiatique des chutes de Saddam Hussein et Kadhafi ont constitué une « apothéose noire de l’humiliation » pour les Arabes nationalistes (251-2) ; et à quel point aussi les sunnites, se retrouvant orphelins et sans voix, voient dans Daech leur revanche (253), il suggère que ce qui se passe chez la jeunesse discriminée des quartiers est une désertion massive et radicale des médias nationaux et européens au profit des chaînes satellitaires et internet du monde arabe. Or, sur ces chaînes, le récit dont ils sont abreuvés est celui de l’humiliation historique subie par l’islam, sunnite tout particulièrement, des trahisons de la promesse d’un « grand royaume arabe unifié » faites par Lawrence d’Arabie et H. MacMahon, de son recouvrement sous l’accord Sykes-Picot bientôt suivi de l’appui effectif accordé à la création d’Israël en 1948. Et ce récit, souligne l’auteur, « est aujourd’hui un récit clair, cohérent, bien structuré [faisant] concurrence au récit européen » (256). La force mobilisatrice de la révolte contre l’Occident est là, dans la narration structurée de l’humiliation et des trahisons que, depuis bientôt deux siècles, l’Occident ne cesse d’infliger aux populations musulmanes et au sort particulier qu’il a réservé aux représentants de sa branche sunnite. Mais dira-t-on, et la religion alors ? « Allons donc ! Tous les témoignages concordent : ils buvaient, fumaient du cannabis, couraient les filles … En revanche, ils était abreuvés du récit arabe… » (256), de ce récit « qui rend vraiment compte de l’humiliation de leurs parents et qui leur indique la voie à suivre » (257).

L’image, l’impression qui ressort de la lecture de l’ensemble des contributions est ainsi celle d’une cassure entre une France officielle et une autre souterraine, invisible, muette sur la scène nationale et trouvant à se ressourcer sur une autre scène. La première monopolise l’espace médiatique, fait entendre son discours d’assimilation inconditionnelle et de condamnation des « communautarismes » religieux – entendez : l’islam ; elle stigmatise tout discours de révolte en provenant au titre de revendication victimaire au moins teintée d’antisémitisme, partant criminelle ; elle n’hésite pas à pressentir en tout agitateur un terroriste en puissance ou, au moins, un antisémite masqué.  La seconde subit sans pouvoir être entendue la stigmatisation et les discriminations au quotidien (souvenons-nous ici de l’aveu de sidération du président Chirac lorsqu’il apprend de la bouche de Azouz Begag l’étendue des discriminations à l’encontre des jeunes issus de l’immigration (245) ; cette sidération, voire ce déni sont toujours les nôtres comme le rappellent la réaction du député UMP au résultat de l’enquête évoquée plus haut ainsi que la progressive montée en force électorale du FN et des discours qui le clonent sans oublier la popularité croissante des manifestations nostalgériques – dont l’inauguration de la réplique de Notre Dame d’Afrique à Théoule sur Mer le 1er mai 2014 est une illustration particulièrement emblématique ; on peut en voir l’enregistrement vidéo  :). Sans existence dans les médias nationaux, cette France souterraine s’en détourne au profit des chaînes arabes et devient de plus en plus sensible au discours de révolte contre l’humiliation historique infligée depuis deux siècles par l’Occident au monde arabe.

III

Quelques remarques critiques pour conclure. Remarques qui ne visent aucunement à contester les mérites et l’intérêt des études ici rassemblées. Loin de moi toute prétention de cet ordre. Aussi est-il opportun, je pense, de commencer par dire combien à la lecture de ces textes j’ai appris et trouvé d’intérêt. Mes réserves critiques ne touchent que le positionnement de fond de l’ouvrage, suggérant des pistes pour articuler leur objet à d’autres domaines de recherche.

Au final, le lecteur – philosophe politique – que je suis de l’ensemble de ces contributions n’est pas très sûr de partager le jugement des directeurs du volume selon lequel il n’y aurait ni apartheid ni guerre (21) dans la France d’aujourd’hui. Bien sûr, il n’y a pas guerre au sens juridico-politique du terme : celui de l’affrontement, déclaré, entre forces opposées prétendant à la souveraineté sur un territoire déterminé. Pour autant, je ne peux m’empêcher de voir dans – et tout cela, on l’a vu, est largement documenté dans le volume – les discriminations systématiques dont sont l’objet les populations d’origine maghrébine, la stigmatisation qui les accompagne (voyoucratie, racaille, etc.) en même temps que leur déni, quelque chose comme une guerre menée par la « Nation ». Le vague de ce dernier terme appelle cette précision : « Nation » désigne ici les détenteurs de la puissance souveraine habilités à parler en son nom devant tous ; et cela à l’exclusion des « autres ». Et les analyses de A. Chebel d’Appollonia (ch. 2), R. Benzine (ch. 6), A. Ruscio (ch.9), N. Bancel (ch.11), L. Mucchielli (ch. 18), sans oublier la postface particulièrement savoureuse et fine de A. Jenni, confortent, à mes yeux, cette impression. Mais plus encore celle, mentionnée ci-avant, de F. Laroui faisant état d’une véritable sécession de la jeunesse musulmane des « quartiers » par rapport au récit national. Quoi qu’il en soit du terme employé pour qualifier la situation (fracture, apartheid, guerre), il est un point sur lequel tous s’accordent : sur ce front, la situation est grave et il importe d’apprendre à prendre en compte, explicitement et sur la scène politique, ces fractures, condition sine qua non pour redonner sens à l’« unité » de la République.

Ceci étant, j’avoue quant à moi mes doutes quant à la possibilité que le discours d’ensemble présenté dans ce livre ait les moindres chances d’être entendu dans l’espace public et plus encore sur la scène politique. C’est que les « courants » visés ici sont loin de n’être que des « idées » : ce sont bel et bien des puissances sociales agrégeant de nombreuses forces qui s’y rallient parce que et dans la mesure où cela sert leurs intérêts. La déconstruction académique de ceux-ci ne représente pas une force sociale de poids… L’écoute des chaînes d’info en continu, la lecture des courriers des lecteurs de, quasi, tous les médias suffisent à en convaincre. C’est que, comme le souligne longuement Spinoza dans son Ethique, une idée vraie, en tant que vraie, est impuissante (IV, 14 s.) à contrecarrer un affect (ici : la peur, la terreur générée par ces actes et par l’association de ces « Autres » à quelque chose de menaçant).

Une autre source de perplexité me paraît être la totale absence de la question économique. Si, ici et là, il est question de la mondialisation et du durcissement de la compétition économique qui en résulte, aucune analyse sérieuse n’est tentée pour voir si et comment les mutations des tensions identitaires en France pourraient être articulées aux grandes évolutions sur le front économique. Il est vrai que cette ligne est ouvertement assumée par les directeurs de l’ouvrage. Dans leur Introduction, ainsi, ils n’hésitent pas à avancer (26) que le clivage droite-gauche s’estomperait sous l’effet de la droitisation de l’opinion et « que ce sont clairement les identités (communautaire, ethnique, religieuse ou territoriale) qui fondent de nouvelles frontières politiques ».

Ce jugement me paraît pour le moins léger. Ne serait-ce que parce que le tableau de la fracture identitaire postcoloniale qui nous est dépeint dans ce volume rejoint largement celui de la fracture de l’insertion économique et des revenus : le chômage ne frappe-t-il pas de façon bien plus massive encore les populations originaires de l’immigration maghrébine ? R. Benzine évoque, pour ces quartiers, des taux de chômage entre 30 et 50% (105). Dans un schéma marxiste, ne serait-on pas fondé à voir dans ces populations une « armée de réserve de travailleurs » dont l’utilité majeure serait d’être un atout dans la pression à la baisse sur les rémunérations (voir ici)? En d’autres termes, l’ « identité », dans le contexte de l’économie contemporaine, ne deviendrait-elle partie du package que le demandeur d’emploi met en scène lors de ses postulations et que l’employeur achète en raison des espérances de plus-value que celle-ci apporte – ou à l’inverse évite en raison des risques (de réputation, d’évitement, de complications dans la vie de l’entreprise, etc.) qui y sont associés ?

Ou encore, ne convient-il pas de conjuguer les analyses en termes de rapports de classe et d’identité ? Ceci, un peu selon les lignes suivantes : étant donné un détenteur d’actifs (ou groupe : voyez l’AG du groupe Bolloré : massivement « blanche » d’origine européenne), il favorisera ceux qui sont proches de lui (évidemment multicritères, mais il y aura tendanciellement des groupes totalement exclus) ; c’est la fameuse « discrimination à l’embauche ». Supposez que, pour des raisons historiques (p.ex. la colonisation, les discriminations raciales héritées de l’esclavage, etc.) données un groupe soit massivement sous-représenté parmi les détenteurs d’actifs, le risque est grand que ses membres soient systématiquement les premiers à subir les « ajustements structurels » en cas de crise, créant ainsi une « identité », ou en tout cas, contribuant à la conforter du fait de la communauté de destin dans laquelle les place leur mise au rebut par les employeurs. En d’autres termes, substituer au clivage droite-gauche celui des identités n’est-il pas pour partie, au moins, un trompe-l’œil destiné à nous rendre invisible la division des classes ? Opération d’ailleurs facilitée par les menaces pesant de plus en plus sur les « de-souche » de la classe moyenne qui cherchent toutes les issues possibles pour échapper à un déclassement plus violent encore. L’extension du creuset électoral du FN (et de tous les partis nationalistes qui, partout – dans le monde ? – croissent en influence) ne trouve-t-elle pas là une de ses causes ?

Ne doit-on pas parler ici d’un « dévoiement » de la lutte des classes ? Prenant acte de l’impuissance à s’affronter au capital (à ses gros détenteurs comme à ses commis supérieurs pour lesquels il n’est plus de frontière, donc plus de matière taxable pour quelque pays que ce soit – voir la problématique des paradis fiscaux), les classes subordonnées se disputent les miettes tombant de la table ; tout l’enjeu étant d’ « en être », si fait partie du prix à payer l’éviction de prétendants rivaux, la forme extérieure du combat prendra alors l’allure de la construction d’échafaudages pour être plus près de la source des miettes ; mais aussi de leur défense, violente au besoin, contre les assauts des « étrangers » qui prétendraient en grimper les étages. Or, il tombe sous le sens qu’un tel combat ne peut être mené seul dans son coin : il faut construire des alliances, suffisantes en nombre et en force pour résister aux assauts que les exclus ne manquent pas de mener pour atteindre, eux aussi, aux positions avantageuses. En sorte qu’une « identité », dans ce contexte, ne serait rien d’autre que le nom qu’une alliance se donne pour fédérer son engagement dans une action donnée (Frontex, par exemple) et, symétriquement, le nom-repoussoir qu’elle donne au groupe des prétendants à écarter[2]. Bien sûr, au gré du nombre de groupes en présence, le jeu peut se compliquer, dans le temps et dans l’espace, d’alliances plus ou moins solides, mais toutes conclues selon les seules considérations de son avantage.

 

Le modèle que j’esquisse ici, on le voit, combine puissance économique (capital) et alliance politique (contrôle sur la loi et les ressorts de la souveraineté, entre autres les forces militaires et policières) – i.e. jeu sur les « identités ». Tout l’enjeu réside dans la question de savoir qui (quel, respectivement quels acteur(s)) les contrôle, s’ils sont plutôt dans une dynamique d’alliance ou de rivalité, lequel est le plus à même de faire pression sur l’autre, etc. A cette lumière, le cas français, singulier sans aucun doute, n’apparaît pour autant pas si singulier que cela. Les évolutions diagnostiquées dans l’ouvrage (entre autres la hantise anti-musulmans) sont largement partagées dans toute l’Europe et en Amérique du Nord (les discours outrés de Trump en attestent suffisamment) ; de même l’observation de la « droitisation de l’opinion » – dont on peut se demander, précisément, si elle n’est pas, essentiellement, l’expression d’une demande de protection des populations contre la dérégulation en cours articulée à la croyance qu’elle ne peut être satisfaite que par un renforcement de la souveraineté nationale. De Orban à Farage en passant par Le Pen et Geert Wilders, n’est-ce pas, foncièrement, le même discours ? Les différences entre eux sont-elles autre chose que cosmétique et égotique ?

On l’aura compris, ma réserve à l’endroit de ce volume peut se ramener à ceci : le cas français n’est, peut-être, pas si singulier que cela ; il présente un cas, assez typique, d’adaptation à la dynamique de la mondialisation – ou dérégulation de l’économie à l’échelle mondiale ; en sorte qu’il serait intéressant d’entrer dans une démarche résolument comparative de ces enjeux à l’échelle, en tout cas, des pays de l’OCDE. Ce qui suppose, aussi, de problématiser plus que ne le font les auteurs la notion d’identité (une exception que je me dois de mentionner ici est la postface de Alexis Jenni dont les dernières pages, 263-6, comprennent des réflexions particulièrement stimulantes – et dont on regrette qu’elles n’aient pas plus « travaillé » les autres contributions…).

Ma conclusion conclusive, enfin, est donc la formulation du vœu que ce travail sur la crise des identités se poursuive dans une perspective à la fois plus intégrative, plus comparative et plus conceptualisée s’agissant des notions-clés de voûte de la recherche.


[1]Y. Gastaut ouvre sa contribution sur le rappel – mais qui s’en souvient ? – de la décision, prise fin 2012 par J.-M. Ayrault, de « dissoudre le Haut Conseil à l’intégration » (67). Il y expose les circonstances du recul du paradigme de l’intégration au profit de celui de l’assimilation via le succès temporaire du discours de l’inclusion. Cela au travers de débats enfiévrés dans lesquels le gouvernement Ayrault se voit accusé de promouvoir une vision fanatiquement « communautariste » (69), accusations qui le conduisent très vite à ranger les études commanditées au fond des tiroirs et à en revenir au modèle de « l’assimilation fondée sur le modèle colonial » (70).

[2] Dans sa contribution, ch. 13, Claire Rodier montre très bien l’insignifiance de l’effort consenti par l’Europe dans la crise des réfugiés en cours et que toute la stratégie de l’UE culmine dans l’objectif d’une gestion des flux migratoires par les pays de départ en contrepartie d’une aide financière.

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