Dans la grande nuit des temps Antonio Munoz Molina édition du Seuil 2012

Ce roman a été publié en Espagne à Barcelone, aux éditions Seix Barral, en 2009 ; La première édition française date de 2012 au Seuil et je pense que l’on n'a pas suffisamment mis ce roman en valeur. Un chef-d'oeuvre où l'exploration au coeur de la matière humaine rencontre la trajectoire implacable de l'Histoire, celle de la guerre civile espagnole, trop souvent oubliée.

S’immerger dans l’univers de Muñoz Molina, c’est un acte de renoncement à ses propres repères. Sans ce renoncement, la lecture restera en surface, rugueuse et laborieuse, comme l’ascension interminable d’un escalier dont on ne gravit quelques marches que pour mieux les redescendre sans qu’il y ait, en apparence, le moindre obstacle à franchir. Ce qui produit cet effet insolite et déroutant, c’est le traitement du temps, car c’est bien « dans la grande nuit des temps » que le romancier espagnol nous fait subtilement mais impérativement entrer. Naïf, en entamant sa lecture avec gourmandise, le lecteur innocent n’y prend pas garde, et pourtant, tout est mis en place dans un fabuleux incipit, une magistrale ouverture qui pose avec soin et exactitude les principes qui procèdent de la construction du roman.

Ce n’est pas par hasard si le personnage principal, Ignacio Abel, est architecte, si son sempiternel cartable à Madrid, ou sa pauvre valise à Paris, à New-York, à Rhineberg, sont bourrés de dessins et de plans de bâtiments, ceux qui ont été bâtis, ceux qui sont abandonnés, ceux qui sont rêvés, ceux qui sont à venir… Ils préfigurent dans le roman l’ample et complexe architecture romanesque dont la pierre d’angle est le temps.

Le temps de la narration est d’emblée centré sur le personnage d’Ignacio Abel, perdu dans une gare immense, la gare de Pennsylvanie à New-York, effrayé, misérable, déserteur mais constant. Le temps de l’écriture apparaît dès la deuxième phrase : « je le vois d’abord de loin, parmi la foule de l’heure de pointe... » et à plusieurs reprises : « Je l’ai vu de plus en plus clairement, surgi de nulle part, arrivant du néant, né d’un éclair de mon imagination, sa valise à la main... » (…) « Avec la précision d’un rapport de police ou celle d’un rêve, je découvre les détails réels. Je les vois surgir devant moi et se cristalliser... ». Et ce « je » de l’écriture, de la conception du roman, très présent dans les premières pages, s’efface pour resurgir de temps à autre à des moments clés de la narration, et, bien sûr, dans les dernières lignes, pour poser un regard suspendu cette fois au personnage de Judith qui prend le relais du voyage, mais dans l’autre sens, de New-York à Madrid : « Je la vois de profil, plus nette à mesure que l’aube arrive (…) d’un demain proche qu’elle n’entrevoit pas et je suis incapable moi aussi d’imaginer son avenir ignoré et perdu dans la grande nuit des temps. » Ainsi le romancier se résout-il à renvoyer dans le néant ses personnages et met ainsi un point final à son écriture.

Le temps de la narration, qui doit supporter tous les obstacles et les tragédies du réel, est totalement soumis à l’errance d’Ignacio Abel. Son errance physique pose le cadre précis de son voyage hasardeux et difficile de Madrid, en pleine guerre civile, à Rhineberg au Campus du Burton College, et une temporalité courte : les dernières semaines d’octobre 1936 ; ou le cadre tout aussi précis de ce tragique été 36 à Madrid en quête de l’amante perdue, de l’ami allemand disparu, des papiers officiels nécessaires à son départ. Son errance amoureuse emporte avec elle les fulgurances d’une passion intense rehaussée par les aléas, les mensonges, les secrets d’une liaison adultère qui s’étale sur un peu plus de huit mois, d’octobre 35 à juillet 36, et qui met en miroir Adela, l’épouse délaissée et Judith, la maîtresse perdue, l’Espagne immobile et l’Amérique en perpétuel mouvement. Son errance morale s’étale sur une vie entière et conjugue les figures qui construisent l’épaisseur d’un homme : l’enfant orphelin, le jeune homme ambitieux, l’époux et le père ayant accédé à une réussite professionnelle inespérée, l’amant prêt à tout sacrifier mais qui ne sacrifie rien ; et cette errance charrie son lot d’amours sincères, de regrets, de remords, d’erreurs, de colères, de lâchetés, de culpabilités.

Le temps d’un voyage, le temps d’une passion, le temps d’une vie. Et ces trois temps se télescopent, s’interpellent, interfèrent, surgissent au gré de la conscience d’Ignacio Abel et de ses états d’âme en fonction des événements qu’il vit. Comme dans la réalité, où nos souvenirs, nos pensées, nos interrogations se mélangent et s’entrechoquent sans souci de la chronologie ni de la répétition, nous suivons le fil distendu et anarchique de la pensée du personnage qui bute sans cesse sur certains épisodes de sa vie. Et sa vie nous apparaît comme un puzzle à reconstruire, avec sans cesse la nécessité de revenir sur certaines articulations pour préciser, pour ajuster, pour mettre en contexte, pour éclairer le fragment de vie d’un sens nouveau en fonction d’autres pièces du puzzle qui n’étaient pas encore connues ; une architecture qui utilise tous les possibles de l’espace romanesque : la hauteur, la largeur, la profondeur, et la quatrième dimension, celle du temps. Et ce procédé fait éclater le troisième temps : le temps de l’Histoire. Passant sans cesse de l’arrière-plan au premier plan de la narration, l’Histoire s’impose comme un temps implacable qui scelle les destins, pulvérise tout sur son passage et contraint à accepter l’inacceptable. Sa logique échappe à ceux qui voudraient en être les instigateurs autant qu’à ceux qui souhaiteraient rester en marge. Et elle déroule son tragique parcours sans crainte d’être arrêtée puisque ses pires absurdités et ses pires cruautés s’enfoncent inexorablement dans la grande nuit des temps, garantissant ainsi la possibilité d’être sans cesse perpétrées dans un éternel recommencement.

Enfin, signalons la remarquable qualité de la traduction de Philippe Bataillon qui parvient à restituer l’épaisseur littéraire et humaine de ce très grand roman.

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