Billet de blog 1 oct. 2022

esther heboyan
Ecrivaine, traductrice, chroniqueuse. Universitaire. Domaines d'intérêts: la place des individus dans la société, littérature nord-américaine, cinéma, musique...
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Delta Blues de Julien Delmaire, histoire de musique, histoires d'Amérique

Une petite ville du Mississippi entre les années 1932 et 1946. Gens ordinaires, créatures fantasques, figures légendaires du blues viennent peupler l’univers de l’auteur qui s’est passionné pour le Deep South, le Sud profond des États-Unis.

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Delta Blues de Julien Delmaire, histoire de musique, histoires d’Amérique

Delta Blues de Julien Delmaire, paru aux éditions Grasset en 2021, est un roman ambitieux de 493 pages, qui recrée l’ambiance d’une petite ville du Mississippi entre les années 1932 et 1946. Gens ordinaires, créatures fantasques, figures légendaires du blues viennent peupler l’univers de l’auteur qui s’est passionné pour le Deep South, le Sud profond des États-Unis, et notamment pour cette région que l’on appelle le Mississippi Delta, berceau du Delta Blues, ce blues rural, âpre, gaillard, païen, longtemps rejeté par les âmes pieuses.

Julien Delmaire s’est beaucoup documenté sur le Sud états-unien, son histoire, sa topographie, son peuple, son vernaculaire, son héritage musical. Delmaire connaît les lieux : ses descriptions minutieuses des rues, du ciel, des cours d’eau semblent être le fait d’impressions  générées sur place. Pour qui s’intéresse au Sud profond, le roman procure des images et des sons d’une grande intensité, d’autant plus que le style de Delmaire ne laisse rien au hasard, cherchant le mot juste pour nommer les êtres et les choses du Mississippi. On songe aux films documentaires Mississippi Blues (1983) de Bertrand Tavernier et Robert Parrish ou The Soul of a Man (2003) de Wim Wenders. Côté littérature, on songe à William Faulkner et à Eudora Welty, ou plus près de nous à John Grisham et à Jesmyn Ward.

Delmaire, lui, se réclame, dès l’exergue, de James Baldwin et de Danny Laferrière, c’est dire son besoin de clarification, son esprit de révolte, son attachement à la défense du peuple noir, sa volonté de décrire leur survivance, de raconter aussi les croyances, le quotidien dans une ambiance de « tension indéchiffrable », sur « cette terre de pure violence ». Le récit se divise en 5 chapitres qui démarrent sous l’influence du blues, ou plus exactement font entendre des paroles chantées par Charley Patton, Bessie Smith, Howlin’ Wolf, Son House et Robert Johnson. Le titre même du roman, informatif, lapidaire, factuel, nous l’apprend : Delmaire est un passionné du blues né dans les plantations de coton, les tripots du samedi soir et les routes du Sud. L’auteur met son savoir encyclopédique et sa sensibilité à la musique au service de sa fiction.

L’histoire se situe dans une petite ville au nord de l’État du Mississippi. Sont citées les petites villes qui émaillent la Piste du Blues et qui sont répertoriées par l’office du tourisme : Clarksdale, Itta Bena, Hazlehurst, Leland, Lula, Stovall, Clayton, Parchman, Banks, Tunica… Mais jamais n’est donné le nom du bourg même où se déroule l’action. À lire l’anecdote de Robert Johnson qui monte sur scène pendant l’entracte du concert donné par Son House et Willie Brown, on peut supposer qu’il s’agit de Robinsonville, ou des alentours, mais rien ne le garantit. L’excursion jusqu’au cinéma d’Helena dans l’Arkansas ancre toutefois l’action à la frontière de l’Arkansas et du Mississippi.

Julien Delmaire s’est voulu le conteur du Sud profond, se nourrissant de faits historiques, d’événements imaginaires et de légendes. Le lecteur se perd un peu à suivre une galerie de personnages, principaux et secondaires, qui apparaissent et disparaissent. Les protagonistes, toutefois, font l’objet d’une annexe : Legba, divinité vaudoue, adepte de la métamorphose, le Maître des Carrefours, divinité d’Afrique ; Betty, jeune lavandière, épouse de Steve le boulanger qui deviendra docker à Greenville, nièce de la guérisseuse Sapphira, se fera engrosser par Robert Johnson ; Andrew Wallace, riche mulâtre, fils bâtard d’un notable de la ville, ambitionne d’être maire, sera pendu par le Ku Klux Klan.

Delmaire a saisi la nature et la fonction du Delta Blues. Ainsi, « la pulsation sanguine du blues » devient palpable lors de la rencontre entre l’harmoniciste des rues et Betty, procurant à la jeune lavandière « le réconfort d’un nouveau baptême ». Ce blues met en transes le corps et l’esprit. Régulièrement, la valeur du blues est réaffirmée, comme lorsque le chanteur de blues qui aide les Noirs « à traverser des récifs d’émotion » et devient « le garant de la beauté de la race ». Delmaire décrit magnifiquement le sens du blues, son interprétation vocale et instrumentale, raconte pourquoi le blues est né sur les terres maudites du Mississippi. L’auteur propose un récit choral, quasi épique, dans lequel les ressorts dramatiques même les plus prévisibles se voilent de mystère.

Esther Heboyan, 2022

Julien Delmaire au Festival Grands Voyageurs, Saint Malo, Juin 2022. © Esther Heboyan

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