La nuit et le jour : Mauriac et Guillevic

Ce double texte traduit mon admiration pour deux écrivains que tout oppose pourtant. Un Mauriac se penchant sur sa vie intérieure d'homme vieillissant et croyant, qui voit la mort s'approcher, un Guillevic athée et matérialiste, communicant avec le monde sensible, l'aimant, lui parlant et le faisant parler à voix basse. Dans les deux cas l'émotion me prend, aux deux extrêmes de ma sensibilité.

La nuit et le jour : Mauriac et Guillevic

 

Il vaut la peine de lire et, pour moi, d’avoir relu, deux auteurs que j’admire, qui m’émeuvent tout autant mais dans des climats affectifs totalement opposés, ce qui constitue le miracle de la grande littérature. Il s’agit donc de Mauriac et du poète Guillevic

 

Mauriac dans les Nouveaux Mémoires intérieurs

 

On ne confondra pas ce livre avec son précédent, les Mémoires intérieurs marqués par une réflexion importante sur la littérature et la politique. Ici le registre est différent : Mauriac a vieilli et il s’approche de la mort. Il se livre donc à une introspection et nous décrit à la fois ses états affectifs et les pensées de quelqu’un qui voit sa fin approcher, et cela dans une langue admirable très différente de celle de la littérature contemporaine, notamment celle du « nouveau roman » dont il avait eu l’occasion de critiquer la prétention à l’objectivité telle qu’on la trouve par exemple chez un Robbe-Grillet. Ici, au contraire, c’est la subjectivité qui s’exprime pleinement, sachant qu’elle constitue un « monde » à elle toute seule et même, il le dit, « le » monde, mais réfracté et même interprété par la sensibilité singulière d’un individu, la sienne. Cela suppose le déploiement de longues phrases (un peu comme chez Proust) capables d’épouser les sinuosités de la vie affective et le recours à des comparaisons, sinon des métaphores, mais sans afféteries, comme lorsqu’il il décrit l’horizon de la mort qu’il sent venir tel celui de la mer, dans le lointain, qu’il va rejoindre inéluctablement et dont il entend la rumeur de plus en plus proche.

Il va donc décrire ses affects à l’ombre de ce qui est bien une nuit qui l’envahit progressivement, mais sans se livrer à une désolation accablante, à des soupirs ou des pleurs. La force de son caractère l’en dispense et il va se contenter de les exprimer et de les analyser dans l’émotion, certes, mais aussi avec beaucoup de lucidité, celle de son intelligence. Au premier chef il y a la vieillesse, bien entendu, ou plutôt le vieillissement car la vieillesse n’est pas à proprement parler un état (même si elle l’est aussi) mais un processus qui va s’aggravant. Son premier symptôme, chez lui, c’est le repli dans le souvenir de son enfance, comme si le présent ne le satisfaisait plus. On aura rarement aussi bien parlé de celle-ci à Malagar d’où il voyait la vallée de la Garonne autrefois, avec son ancienneté rurale mais poétique à ses yeux, abîmée par la modernité. Y sont associés ses souvenirs de famille ou d’amitié, impérissables eux, tant qu’il vit encore, et la religiosité qui leur était liée, qu’il ne renie pas même s’il a pris ses distances avec ses formes hypocrites.

Par contre ce retour au passé manifeste une difficulté d’adhérer au présent, à son présent d’homme qui vieillit, dont il décrit avec autant de délicatesse que de profondeur et d’acuité, les symptômes : la difficulté de vivre dans l’actuel avec l’intensité qu’il requerrait et qu’il connaissait autrefois ; d’où son incapacité, dit-il, de lire des romans comme il en lisait autrefois en leur insufflant une vie qui lui manque et dont il les animait ; s’ensuit un repli sur l’actualité politique, seule à même de le réjouir et dont son Bloc-notes aura été la preuve. Mais il y a aussi, malheureusement pour lui mais heureusement pour le lecteur, si j’ose dire, l’analyse autant que la description de son état d’homme qui devient vieux. C’est une forme de désespoir qui l’habite – même s’il préfère parler de tristesse –, à condition de bien comprendre ce qu’il faut entendre par là et qui caractérise la vieillesse, toute vieillesse : l’absence d’espoir, c’est-à-dire de projet : ce qui vous met en avant – pro-jet, avec un tiret –  et vous fait espérer, vous faisant échapper à la tyrannie d’un présent perpétuel et, en ce sens, désespérant car vous ôtant la perspective d’un avenir qui lui donnerait un sens.

Ne reste chez Mauriac – le chrétien indéfectible, quoique critique à l’égard de son Eglise catholique – que la lueur, la lumière discrète mais forte cependant, de la foi, derrière laquelle on sent le regret de son propre père  : c’est elle qui éclaire sa nuit d’homme qui va mourir et qui le sent sans s’en plaindre à ce Dieu auquel il croit définitivement, absolument. On le voit ainsi se replonger dans ses souvenirs d’enfance, à nouveau, où sa foi était présente et active, en compagnie de ceux qui la partageait, ou encore raconter comment il va dans une église parisienne, au petit matin, pour prier Dieu dans une quasi-solitude. Dernière expression, formidablement émouvante, de la foi de cet écrivain exceptionnel, même si on ne la partage pas, mais qui sait, par sa sincérité et son style, nous en communiquer l’émotion.

 

Guillevic, le poète, dans Maintenant

 

Avec Guillevic, ce poète à l’œuvre abondante et totalement sous-estimée selon moi, nous sommes à l’opposé de l’inspiration de Mauriac, dans la lumière de la vie et du rapport au monde. Parmi tant d’autres recueils dont je pourrais parler tout autant, je retiens Maintenant,  que je relis car il faut relire les œuvres que l’on aime pour les aimer mieux encore, et je vais en dire le bonheur qu’il m’apporte.

Guillevic appartient à une tout autre famille d’esprits que Mauriac. Il est matérialiste et athée et la « lumière » ou encore le « jour » ne peut venir selon lui (comme pour moi)  que de notre relation sensible aux choses, « maintenant », sans l’attente d’une transcendance hypothétique, donc en pleine immanence. Cela pourrait le rapprocher de Ponge et de son « parti pris des choses », sauf que son lien au monde est habité par une double caractéristique qui rend sa poésie singulière, étonnamment singulière et, il faut le dire, émouvante, touchante, parfois même bouleversante, sachant qu’elle n’est pourtant composée que de brefs fragments, de longueur inégale, comme les situations ou les moments qu’elle évoque.

D’abord, et cela l’apparente à Ponge, c’est une poésie de l’instant, du présent, face à des choses ou des situations concrètes – paysage, rocher, fleur, animal, oiseau, ciel, soleil, pluie, étoiles, nuit, réveil, etc.  Mais ce qui est étonnant, c’est qu’il ne se contente pas de décrire ces réalités sensibles : il les accueille avec sa sensibilité, son affectivité qui les font pénétrer dans sa subjectivité méditative qui, dès lors, les habite elles-mêmes. Car c’est là sa singularité absolue : il parle avec elles et du coup il les fait vivre et ressentir comme si elles étaient humaines et capables de dialogue, d’un dialogue amical avec lui qui l’arrache à sa solitude et fait taire ses moments d’inquiétude, comme quand, angoissé par la nuit, il avoue : « Pour la vaincre Tu imaginais la lumière Tombant sur tes mains. » Or, cette manière d’animer ce qui est muet et de le faire parler, ne relève pas d’un animisme naïf ou emphatique. C’est plutôt la marque d’une empathie pour le monde qu’il fait s’exprimer à sa place pour mieux signifier la sympathie immense qu’il a pour lui.

Mais il y a aussi une dimension de son inspiration qui était très présente dans son recueil Motifs et qu’on retrouve ici, à savoir sinon une inquiétude, en tout cas un questionnement métaphysique qui le préoccupe alors même qu’il est athée. Le sens de l’univers et la place de l’homme en lui ne lui sont pas indifférents et tout son art est d’en parler sans le moindre didactisme, en poète donc. L’infini le préoccupe, par exemple, bien qu’il adore le fini et il ne jurerait pas qu’il préfère absolument celui-ci à l’autre car, dit-il , « L’infini C’est toi dans tout Ce que tu n’es pas .»  Il n’empêche : à ses questions le monde ne répond pas et le mystère de l’existence demeure. Mais de l’exprimer ainsi, à mots doux et dans l’intime,  à part quelques reproches craintifs quand le ciel, par exemple, ne lui répond pas, vous réconcilie avec le réel et l’incompréhensible, et sa poésie est là pour vous les faire accepter et aimer.

 

                                                                      Yvon Quiniou

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.