Seule la terre viendra à notre secours, journal d’une rescapée arménienne

Le 11 mai 2021 à 18h30, sur le site You Tube de la BnF, à travers la voix de l’actrice Anna Mouglalis, résonneront les mots de Serpouhi Hovaghian, femme arménienne spoliée, déportée, endeuillée, échappée des marches de la mort, devenue fugitive dans son propre pays. Seule la terre viendra à notre secours est un témoignage personnel à valeur documentaire sur le génocide de 1915.

Seule la terre viendra à notre secours, journal d’une rescapée arménienne

Seule la terre viendra à notre secours[1] est le journal d’une survivante arménienne de Trébizonde au temps où les Turcs ottomans déportaient et exterminaient leurs citoyens d’origine arménienne. Serpouhi Hovaghian (1893-1976), épouse et mère d’une vingtaine d’années, a consigné faits et réflexions pendant ses années de clandestinité dans la petite ville portuaire de Giresun sur la Mer Noire. En couverture, le portrait de Jiraïr, le fils abandonné au bord d’une route puis retrouvé dans un orphelinat de Géorgie. Le garçon accompagnera sa mère, devenue « protégée spéciale » du Haut-Commissariat français de Constantinople, dans son exil en France en 1921. Le témoignage de Serpouhi Hovaghian, rédigé en arménien, en français et en grec moderne, se trouve augmenté d’une édition critique réalisée par Raymond Kevorkian, historien du génocide des Arméniens, et Maximilien Girard, conservateur à la BnF.

Déportée en juillet 1915, Serpouhi Hovaghian réussit à s’enfuir quatre mois plus tard en compagnie d’une tante et de son fils.  Elle se met à écrire son journal en juin 1916. Le 12 juin, elle note : « Cela fait déjà un an que la persécution des Arméniens a commencé. »  Le récit n’est pas toujours linéaire, et après septembre 1917, il devient composite. On ne saura jamais comment Serpouhi atteignit Constantinople. Ce carnet, découvert dans une boite à chaussures en 2014, est un témoignage historique que l’on pourrait écouter en voix off sur des images en noir et blanc de deux films américains qui évoquent les violences dirigées contre les Arméniens de l’Empire ottoman au tournant du XXème siècle : le mélodrame intrigant The Despoiler (1915) de Reginald Barker et le chef-d’œuvre America America (1963) d’Elia Kazan.

Ici, il ne faut pas s’attendre à trouver un manuscrit organisé, abouti, comme celui de I Ask You, Ladies and Gentlemen[2] par Leon Z. Surmelian qui, lui aussi, originaire de Trébizonde, connut un destin rocambolesque avant de s’embarquer pour l’Amérique. Le carnet de Serpouhi Hovaghian, confié à la Bibliothèque nationale de France par ses petites-filles en 2018, est une suite saccadée, un compte-rendu lacunaire de son expérience de fugitive en Asie Mineure et des horreurs commises par les Jeunes-Turcs à l’encontre des communautés arménienne et grecque pendant la Première Guerre mondiale. « Nous nous sommes tous précipités vers la fenêtre et nous avons été témoins d’une scène atroce : un foulard sur leurs têtes, des enfants marchaient pieds nus, à moitié gelés, escortés par près de vingt policiers tous armés. Ils ne les ont même pas laissé prendre un morceau de pain avec eux. »

Serpouhi Hovaghian se débrouille pour survivre, dissimule son identité, se fait passer pour une Grecque puisqu’elle est hellénophone, fait croire qu’elle est catholique puisque les Catholiques semblent épargnés par la rage génocidaire des Jeunes-Turcs, se cache chez qui veut l’héberger, change souvent de résidence, travaille comme servante ou couturière, soudoie un officier, a recours à toutes sortes de subterfuges pour échapper à une nouvelle arrestation qui la conduirait à coup sûr vers la mort. Au cours de sa marche forcée vers le sud, l’Arménienne a vu des corps d’enfants jetés dans l’Euphrate. Elle sait qu’elle pourrait devenir un objet sexuel avant d’être tuée ou qu’elle pourrait être placée chez des Turcs ou des Kurdes. Serpouhi, qui a déjà été contrainte de laisser dans un hôpital sa petite fille de quelques mois prénommée Aïda, ne songe qu’à retrouver son fils Jiraïr qu’elle a dû confier à une paysanne turque après cinq jours de marche sur la route d’Erzindjan.

Outre des poèmes, des chansons, des brouillons de lettres, des listes de lectures, le carnet contient des listes de vocabulaire français soigneusement, méthodiquement recopiés. Des mots sans annotation comme foyer ou paratonnerre dont Serpouhi connaissait peut-être déjà le sens ou dont elle s’apprêtait à découvrir le sens. Des mots traduits en arménien comme arbuste ou flétrir qu’elle aurait repérés dans un dictionnaire bilingue. Ou bien encore des mots comme adversité ou hardie accompagnés de leur définition en français. On imagine la jeune femme se préparant secrètement, silencieusement au grand départ et se donnant les atouts linguistiques pour réussir sa nouvelle vie dans cette France lointaine qui deviendra sa terre d’exil. L’exercice ne peut se réduire à un banal divertissement ni à un trait de curiosité intellectuelle pendant ces années de clandestinité où Serpouhi tantôt réfléchit à sa propre expérience dans l’infortune : « Je me surprends moi-même. Comment ai-je pu résister ? », tantôt fait un bilan de la politique d’annihilation qui s’abat sur les Arméniens de la Turquie ottomane: « Voilà deux ans et leur haine contre nous n’a pas eu le moindre apaisement. Nous sommes les orphelins de ce monde sans patrie, sans foyer. »

Comme dans le récit autobiographique de Leon Z. Surmelian mais de façon extratextuelle et sous forme d’épilogue, le livre édité par la BnF présente aussi des instants d’une vie ordinaire et tranquille. Des photos où se côtoient plusieurs générations d’Arméniens d’Anatolie qui rappellent un bonheur familial à jamais perdu. Un cliché fort émouvant de Serpouhi accompagnée de sa sœur ainée Vaskanouch en excursion sur un vaporetto. Et des cartes postales d’un temps idyllique comme seules les cartes postales peuvent offrir en « souvenir de » : Giresun, jour de régates sur la plage de Limeni ; Giresun, pique-nique à Tcherkézia ; Samsun, la Fête-Dieu célébrée par des Arméniens en 1903 ; Samsun, la ville avec la cathédrale grecque.

Le 11 mai 2021 à 18h30 et bien après, sur le site You Tube de la BnF, à travers la voix de l’actrice Anna Mouglalis, résonneront les mots de Serpouhi Hovaghian, femme arménienne spoliée, déportée, endeuillée, échappée des marches de la mort, devenue fugitive dans son propre pays.

 

  

 

 

[1] Seule la terre viendra à notre secours. Journal d’une déportée du génocide arménien. Paris : BnF, 2021.

[2] I Ask You, Ladies and Gentlemen (1945, Etats-Unis, 1946, Royaume-Uni). Londres : Armenian Institute, 2019.

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