Un jour, un livre - Narayama de Shichirô Fukazawa

Un conte cruel qui a pour cadre une région montagneuse au centre du Japon. Chaque famille compte ses bouches à nourrir et les vieillards atteignant leur soixante-dixième année sont destinés à faire le pèlerinage de Narayama, la montagne aux chênes, pour se laisser mourir de faim et de froid.

Narayama de Shichirô Fukazawa ou la mort en chansons

 

« Aux montagnes succèdent les montagnes. » Ainsi commence Narayama ou l’Étude à propos des chansons de Narayama (1956) de Shichirô Fukazawa[1]. Un conte cruel qui a pour cadre une région montagneuse au centre du Japon, la province de Shinshû où chaque village a pour nom « le village d’en face » et où la vie et la mort sont réglées par des lois, des chants, un folklore et une éthique communautaires. La rudesse du climat et la pauvreté du sol font que la nourriture y est rare, le riz blanc une denrée précieuse, la truite séchée le roi des poissons d’eau douce. Chaque famille compte ses bouches à nourrir et les vieillards atteignant leur soixante-dixième année sont destinés à faire le pèlerinage de Narayama, la montagne aux chênes, pour se laisser mourir de faim et de froid. Ceux qui refusent de partir sont brutalisés sur la chanson du ballottement du sourd (on ballotte le parent sur son dos en chantant à tue-tête) avant d’être livrés aux corbeaux « d’une tranquillité odieuse ».

O Rin, âgée de soixante-neuf ans, vit avec son fils Tappei et ses quatre enfants à la lisière du village. O Rin, depuis longtemps, songe à son départ et veille au bon déroulement des choses. Cependant, femme robuste avec « trente-trois dents de diable », elle est raillée par les villageois et l’un de ses petit-fils. Pour échapper à la honte, elle se fracasse les dents au moyen d’une pierre à feu. Comme dans La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne qui recrée le puritanisme austère de la Nouvelle Angleterre au XVIIème siècle, l’individu doit se conformer aux croyances et coutumes du groupe et peu importe le prix à payer. Dans ce Japon (du XIXème siècle ?) où le vent et la neige marquent le passage des jours, où l’on redoute de manquer de nourriture et où l’on punit sévèrement les voleurs de pommes de terre, la vieillesse de Bonne-Maman devient un fardeau même pour le fils aimant. En décrivant le bannissement et la mise à mort des vieillards qui sont simplement de trop à table, Shichirô Fukazawa présente une réflexion sur la logique de violence exercée contre une population ciblée.

Pour éviter tout malentendu, le traducteur français Bernard Frank précise dans la postface que l’histoire qui nous est narrée ne correspond « à rien qui soit historiquement saisissable dans le passé réel du Japon », que tout en somme relève « de la pure création littéraire ». Étrange commentaire. Comme si l’on avait frôlé l’incident diplomatique avec le Japon. Ne pas confondre fiction et réalité ? Ne pas regarder les cruautés décrites par Fukazawa avec nos yeux ou préjugés d’Occidentaux ? Bienveillance envers l’Archipel du Soleil Levant en dépit de tout ? Mais enfin, depuis quand traducteurs et éditeurs, ici Gallimard, ont-ils le devoir de guider la réflexion des lecteurs ou de prévenir sur le choc des cultures ? Ce que vous allez lire/avez lu est abominable, mais ça n’a jamais existé… Pour ce qui est de l’abandon des personnes âgées, la société française n’est pas en reste : les EHPAD ne sont-ils pas nos rochers de Narayama, nos mouroirs modernes ?

Écrivain et musicien, Shichirô Fukazawa qui fut un auteur à succès [2] puis un auteur maudit [3], nous présente une œuvre intelligente et bouleversante. Une tragédie dont on devine la fin dès l’incipit et qui en devient plus tragique. Une tragédie banale, celle de la mort qui frappe l’humain, ici les paysans d’un village isolé. Mais cette banalité se double d’une élimination systématique, féroce, érigée en loi inhumaine qui nous ramène à un état de bestialité. Et tout cela sous des airs de civilisation motivée par un mysticisme à la fois païen et bouddhiste. Pour faire accepter l’inacceptable, Fukazawa choisit la forme de la légende. Le personnage archétypal de O Rin devient une diablesse prompte à dévorer les enfants, même si la vieille femme est vertueuse, perspicace et, à ses heures, comique. Tous sont occupés à satisfaire leurs instincts ou à répéter des rituels, accordant leurs gestes et pensées aux paroles de chansons qui semblent venir des temps anciens. Fukazawa propose des refrains qui ressemblent à des proverbes.

 

O Tori-san de la Maison au sel sa chance est bonne

Le jour qu’elle va à la montagne il neige

 

Si froid qu’il fasse le vêtement doublé d’ouate

On ne peut pas vous en couvrir quand vous allez à la montagne

 

Il appartient au narrateur extradiégiétique d’élucider ces leçons de vie, d’où le sous-titre faussement savant Étude à propos des chansons de Narayama.

 

Esther Heboyan, 2019

 

[1] Shichirô Fukazawa (1914-1987). Narayama. Étude à propos des chansons de Narayama. (Narayama – Bushikô, 1956). Traduction Bernard Frank, Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1959, 2008.

[2] Fukazawa reçut le prix de l’Homme nouveau en 1956 et Narayama fut adapté deux fois au cinéma, dès 1958 par Keisuke Kinoshita et en 1983 par Shohei Imamura qui reçut la Palme d’or à Cannes.

[3] La nouvelle « Récit d’un rêve élégant », parue en 1960, décrivant une attaque contre le Palais impérial, provoque un acte meurtrier de la part des nationalistes (après que sa domestique est assassinée, sa femme blessée, l’éditeur présente des excuses) et oblige Fukazawa à se cacher pendant plusieurs années.

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