Un jour, un livre - Un coeur fier de Pearl Buck

De nombreux livres ont eu de l’importance dans ma vie, mais parmi toutes ces œuvres auxquelles je pense avec émotion, le livre de Pearl Buck « Un cœur fier » que j'ai lu vers la fin de mon adolescence, tient une place à part.

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« Suzan Gaylord va se marier! ».
Ce livre m’a transformée, durablement. Et pourtant je ne pourrais pas dire que c’est un excellent livre, ni même qu’il est bien écrit. L’ayant relu récemment, j’en vois maintenant les petits défauts, les manques. Mais cependant j’ai ressenti la même exaltation que lors de ma première rencontre avec lui, à l’aube de ma vie d’adulte.
De quoi s’agit-il ? De l’itinéraire de vie d’une femme sculpteur, pour lequel l’auteure s’est inspirée de sa vie personnelle, et cet itinéraire éclaire la question du rapport entre la féminité et la création.
Donc nous allons suivre Suzan Gaylord, de la préparation de son mariage jusqu’à ce que l’on peut considérer comme son accomplissement personnel des années plus tard.
De Suzan, on dirait aujourd’hui qu’elle est surdouée : tout ce qu’elle entreprend, elle le réussit, et plus vite, et mieux que les autres. Son talent, son aisance, sa créativité, suscitent des sentiments mitigés dans son entourage, qui vont du sentiment d’infériorité, à l’incompréhension et au rejet. Je pense que les personnes douées qui lisent ce livre comprendront bien la légère distance qui naît quand l’un va beaucoup plus vite et plus loin que les autres. Donc Suzan crée, tout-le-temps, des vêtements, des plats, le décor de son quotidien… Et, parfois, ses mains donnent une forme humaine à un bloc de terre. Et cette création-là lui donne une joie profonde, un sentiment différent et exaltant, comme si, donnant de la vie à un morceau de glaise, elle ouvrait une porte sur un monde nouveau.
Cependant, lorsque Suzan utilise son talent à faire de délicieux gâteaux en un temps record, la satisfaction de ses voisines se mâtine d'un peu de jalousie, certes, mais c’est tout. En revanche, si sa production artistique a de la force et rivalise avec celle d’un homme, si, grâce à son art, elle gagne beaucoup plus que son mari, alors se pose la question qui est le cœur du livre : quelle place dans le monde peut trouver une femme artiste qui n’entend pas limiter sa création à des stéréotypes féminins ? Comment se reconnaître soi-même en tant qu’artiste, et soutenir la valeur de sa création, si sa production artistique est au moins de la valeur de celle d’un homme sculpteur alors que la majorité de ceux-ci ne peuvent même pas envisager qu’une femme fasse autre chose en art plastique que des fleurs et des oiseaux, ou que son talent puisse dépasser celui d’un honnête artisan ?
Au fur et à mesure de la lecture, on découvre Suzan en même temps qu’elle se découvre elle-même. Ce qui permet à cet itinéraire d’être exemplaire, c’est que l’héroïne est dotée d’une volonté profonde d’être au plus prés de sa vérité. Suzan se cherche, sans ligne directrice, sans modèle, uniquement guidée par ce qu’elle ressent au fond d’elle-même. Elle va se tromper ainsi plusieurs fois, mais, avec la boussole de cette extrême authenticité, elle parviendra à sortir de tous les pièges où l’on veut l’enfermer et où, parfois, elle souhaitera se laisser enfermer. Notamment celui de l’amour.


Ce livre est moins simple qu’il n’y paraît. Au premier niveau, c’est une œuvre agréable à lire, même si le style est un peu daté : en effet on est vite immergé dans l’univers de l’héroïne, on comprend sa façon particulière d’appréhender le monde, sa force cachée derrière une apparente ingénuité. On se demande comment elle va traverser tous les événements de la vie, mariage, maternité, amour, deuil, création; on la voit se débattre et, toujours, avancer. C’est là que l’écriture présente quelques failles, notamment celle, comme son héroïne, de creuser toujours plus profondément son sillon. Une fois que l’on a compris le chemin particulier de cette femme artiste, on peut déplorer de constater que l’auteure y revient très régulièrement, comme si nous étions, nous lecteurs, aussi stupides que son entourage, ou même que ses mentors en sculpture. Comme si Pearl Buck devait nous convaincre que, oui, c’est possible pour une femme d’être un génie créatif. Ce niveau de « conte moral » est vite lisible, même s’il s’enrichit d’autres thèmes.
Nul doute que c’est une problématique qu’a rencontrée l’auteure elle-même. Pearl Buck a écrit des dizaines de livres (comme le précise Wikipedia: « …des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, des recueils de poèmes, et même un livre de cuisine ») qui ont souvent rencontré un grand succès, y compris international. Elle a été lauréate du prix Pulitzer, et a reçu le prix Nobel de littérature en 1938. Et pourtant, qui connaît Pearl Buck ?
Je vois ainsi « Un cœur fier » comme une tentative, par le roman, de dire aux femmes de croire en elle-même, de suivre le chemin vers lequel les pousse leur force intérieure. Certes, c’est un message envoyé à tous ceux, hommes et femmes, qui sentent en eux cette palpitation créatrice, mais il s’adresse particulièrement à celles dont on minimise le talent, parce que ce sont des femmes.
« Comment créer quand la table n’est pas débarrassée » : dans mon souvenir cette phrase a été attribuée à Virginia Woolf. Je ne sais pas si c’est vrai, mais l’itinéraire de Virginia Woolf, comme celui de nombreuses femmes artistes, me semble illustrer ce qu’essaie de dire Pearl Buck.
Quand j’ai lu « La promenade au phare » de Virginia Woolf, j’ai reçu un vrai choc. Ce livre parle aussi de la création, mais avec une finesse de sentiments, une richesse dans l’expression des sensations, un travail en profondeur sur le temps, le deuil, l’absence, que l’on sent une sorte de transcendance. Sentiment que j’ai retrouvé avec « Mrs Dalloway ». Virginia Woolf est pour moi un écrivain exceptionnel. Or on parle surtout de ses relations personnelles, de son suicide, peu de son oeuvre.
C’est le destin tragique du génie féminin, du moins, autrefois.
Autrefois ?
C’est à voir. Combien d’hommes pensent encore « C’est pas mal, pour une femme… » ? Et, hélas, combien de femmes le pensent aussi…

Un autre thème court dans le livre, c’est celui de la solitude de l’artiste. Je pense que c’est vrai que cette tension brulante vers la création s’accompagne souvent d’un léger décalage avec autrui. Un peu comme les grands savants, les grands artistes gardent souvent une certaine opacité, tout immergés qu’ils sont dans leur vie intérieure. A ce titre, un autre livre qui parle de l’itinéraire d’un artiste traduit bien ce que l’on comprend dans le livre de Pearl Buck : c’est « Corps et âme » de Frank Conroy.
Et pourtant, Suzan veut tout : elle ne veut pas que la création la prive d’une vie affective et relationnelle. Elle aura des enfants, des compagnons. Mais on perçoit en quoi sa passion créative la met un peu à l’écart, malgré tout, de la relation à l’autre, et même de ses enfants.

Grâce à Pearl Buck, j’ai acheté un jour un sac de terre (de boue, comme l’écrit la traductrice) et j’ai eu la surprise de voir sortir de mes doigts une tête, rappelant celle de Beethoven, sans bien comprendre d’où elle venait. Grâce à elle, j’ai pu pousser la porte d’ateliers ou des artistes anonymes étaient eux aussi à la recherche du beau, ou, surtout, de l’expression de quelque chose d’indicible.

Grâce à elle, j’ai cherché à être la plus juste possible dans mon expression, la plus fidèle à moi-même.
Grâce à Pearl Buck, je sais où se trouve cette porte en moi, porte ouvrant sur un monde qui attend que je l’éveille, dessins pas encore posés sur le papier, peintures dont la couleur est encore dans des tubes, textes pas encore écrits…

Donc, oui, gardons un cœur fier, restons à l’écoute de notre voix intérieure, qu’elle chuchote des mots intimes, ou qu’elle nous conduise à édifier une œuvre défiant les siècles. Car si nous ne permettons pas à notre force interne de se déployer, personne ne le fera à notre place.

 

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Quelques citations de Virginia Woolf, certaines tirées de "Une chambre à soi", et retrouvées sur Babelio:


"Les difficultés matérielles auxquelles les femmes se heurtaient étaient terribles ; mais bien pires étaient pour elles les difficultés immatérielles. L'indifférence du monde que Keats et Flaubert et d'autres hommes de génie ont trouvée dure à supporter était, lorsqu'il s'agissait de femmes, non pas de l'indifférence, mais de l'hostilité. Le monde ne leur disait pas ce qu'il disait aux hommes : écrivez si vous le voulez, je m'en moque...Le monde leur disait avec un éclat de rire : Écrire ? Pourquoi écririez-vous ?"


"La plus grande gloire pour une femme est qu'on ne parle pas d'elle, disait Périclès qui était, lui, un des hommes dont on parlait le plus."


"Sentir profondément quelque chose, c'était créer un abîme entre soi-même et les autres, qui, eux aussi, sentent profondément peut-être mais différemment." « La traversée des apparences »

"Il fallait être trempée dans l'acier pour se dire : oh, mais ils ne peuvent pas, par-dessus le marché, se réserver la littérature." « Une chambre à soi »

"..., quand on se rend compte que même une femme avec une grande disposition à écrire en était venue à se convaincre qu'écrire un livre, c'était se montrer ridicule, voire passer pour folle. "« Une chambre à soi »

"Il est beaucoup plus important d'être soi-même que quoi que ce soit d'autre."

"Elle en était arrivée à penser que la seule chose digne d'être racontée, c'est ce que l'on ressent. L'intelligence était bête. On devait simplement dire ce que l'on ressent."« Mrs Dalloway »

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