Archives des enfants perdus, de Valeria Luiselli, 2019

Comment aborder une réalité politique insoutenable dans un roman ? Comment renvoyer à la face de l’Amérique cette « poussière ennuyeuse » que sont les ossements des enfants migrants, morts dans le désert qu’ils tentent de traverser à la frontière mexicaine ? Chez nous, pour atteindre l’Europe, c’est la mer qui les engloutit… Nos refoulements et nos lâchetés ont le gout salé des larmes.

Chaque lecteur et lectrice reçoit les livres à sa façon, avec son histoire, son âge et ses expériences multiples. Quand Médiapart m’a tirée au sort et offert le livre « Archives des enfants perdus », de Valeria Luiselli, j’ai été frappée par l’étrangeté de ce hasard. Car, pour des raisons personnelles, c’est peu dire que ces « enfants perdus » me touchent, et me « brisent le cœur en mille morceaux », comme la narratrice du roman...

Si le réalisme de cette fiction du XXIème siècle n’a rien à voir avec celui des auteurs du XIXème siècle, son efficacité est tout aussi redoutable, en intégrant avec subtilité toutes les problématiques de notre temps. Le livre nous entraine par ellipses successives, en  imbriquant de multiples formes d’archives et de narrations, en mettant en scène un « documentariste » et une « documenthécaire », preneurs de sons et journalistes, ou écrivains. Des questionnements sans réponses naissent des éléments épars rassemblés, et créent progressivement une interrogation fondamentale, concernant l’état de notre monde, et l’état des êtres humains qui le façonnent, qui le traversent, qui s’effacent ou sont effacés…

En donnant la parole à une mère et en imaginant un road-movie d’un nouveau genre, celui d’une famille newyorkaise recomposée roulant vers le Sud-Ouest des Etats Unis, Valeria Luiselli crée une forme d’intimité particulière avec deux enfants de cinq et dix ans, assis sur la banquette arrière. Parallèlement, un autre voyage nous est également raconté, sous la forme d’un « livre rouge », lu par la narratrice, puis par le garçon de dix ans.

 «Il y avait aussi ce livre, Elégies pour enfants perdus, dans lequel un groupe d’enfants circulait sur le toit d’un train, les lèvres gercées, les joues craquelées »…   

Dès lors, l’existence de ces enfants s’imprègne en nous. Riches et choyés d’un coté, pauvres et isolés de l’autre, ils semblent ballottés dans le monde des adultes, en bonne partie incompréhensible. Ils tentent de s’adapter et n’ont guère de marge de liberté…  dans la voiture comme sur le toit du train.

Le père conduit et la mère oriente le voyage sur la carte. Ils poursuivent chacun leur propre projet professionnel, ancré dans l’histoire ancienne et actuelle des Etats Unis. Mais ils semblent également en plein désarroi face à cette histoire, et en imprègnent leurs enfants comme par inadvertance. La narratrice nous dit :

« Tout ce que je vois, rétrospectivement, c’est le chaos de l’histoire qui se répète à l’infini, qui se rejoue, se réinterprète, le monde, son cœur dégénéré palpitant sous nous, échouant, déconnant encore et encore, tout en poursuivant sa course autour du Soleil. Et au milieu de tout cela, des familles, des tribus, des peuples, autant de choses magnifiques qui s’effondrent, des débris, de la poussière, de l’effacement »

Dans le roman, la journaliste engagée s’inquiète pour les deux filles disparues de son amie Manuella, qui devaient rejoindre leur mère installée à New-York. Elle s’intéresse plus globalement à l’avenir des enfants migrants isolés, qui risquent à tout moment d’être expulsés des Etats Unis. Mais elle s’inquiète également pour son propre avenir, celui de son couple et de ses enfants. Car la romancière nous offre une figure du père, presque mutique, à la fois maitre de ses décisions unilatérales et tourné vers le passé. Il présente une inquiétante étrangeté… une opacité presque aussi glaçante que celle du passeur, du « responsable » qui accompagne les enfants sur le toit du train.

Le roman acquiert sa force par ses non-dits mêlés à des renseignements précis.  Le projet personnel du père, capter des sons et des échos dans les territoires jadis habités par les Apaches, nous rappelle discrètement que la question de la migration n’est pas nouvelle, et que les expulseurs d’aujourd’hui ont été, il n’y a pas si longtemps, des migrants eux-aussi… qui se sont installés sur des territoires déjà habités en expulsant, parquant ou massacrant les premiers habitants. Mais cette réalité historique reste à l’état de suggestion, comme un remords à la frange de la conscience. Parallèlement, la description des territoires traversés nous ancre solidement dans la réalité des Etats Unis actuels, réalité naturelle et culturelle de vastes espaces presque isolés, réalité sociale et politique du rejet des étrangers. De la même manière, nous ne savons pas pourquoi les enfants sont sur le toit de ce train, mais la réalité physique de leur voyage et les dangers qu’ils encourent sont parfaitement renseignés. Dans le désert situé à la frontière mexicaine (jadis parcouru par les Apaches) le nombre des corps retrouvés est décompté par l’administration américaine. 

Comment nos enfants, soumis à cette double histoire de violence et de destruction, passée et actuelle, peuvent-ils construire leur avenir ? semble nous demander Valeria Luiselli. Le roman acquiert sa pleine puissance dans son basculement fondamental, en donnant la parole et l’initiative au garçon de dix ans. La mère narratrice nous dit :

« C’est sa version de l’histoire qui nous survivra ; sa version qui demeurera et sera transmise. Pas seulement sa version de notre histoire, de ceux que nous avons été en tant que famille, mais aussi sa version des histoires des autres, comme celles des enfants perdus. Il avait tout compris bien mieux que moi, que nous tous. Il avait écouté, avait regardé – avait vraiment regardé, avec concentration et circonspection – et, petit à petit, son esprit avait organisé tout le chaos autour de nous pour en faire un monde ».

 Le garçon prend en main son destin et celui de sa petite sœur, comme s’il voulait aider ses parents, ou les enfants perdus...  Dans le soleil aveuglant du désert et de notre imagination, les deux enfants du roman vont tracer leur propre chemin, parce que leur énergie vitale est  immense, parce qu’ils vont mettre en œuvre toutes les formes de leur intelligence. En tant que parents et grands-parents, nous voulons y croire, au milieu de notre propre désarroi. Nous ne pouvons pas faire autrement que de garder ouvertes les portes de l’espoir.

Nulle leçon n’est donnée, dans ce roman à plusieurs voix, qui nous emporte dans son mouvement, dans ses multiples parcours initiatiques, au sein des boites d’archives et des mondes naturels et humains, denses et complexes.  En son cœur brûle la chaleur de l’improbable rencontre des « enfants perdus », du Nord et du Sud, dans une vision hallucinée, d’une puissance d’évocation inoubliable, en une phrase unique longue comme un chapitre. Que dire après cette émotion littéraire intense ? Comment oser dire encore ? Je vais laisser les lecteurs et les lectrices découvrir ce roman inclassable, qui mêle la dénonciation de tous les travers de notre temps à la magie des contes pour enfants. Après avoir eu « l’impression qu’on marchait à la surface du soleil », personne ne pourra oublier ce qui s’est passé ce soir-là, dans le désert, quand l’orage menaçait et les aigles se sont rassemblés.

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