Louange de l'ombre de Jun'ichirô Tanizaki, toit-parapluie contre toit-chapeau

Tanizaki veut retrouver l’âme du Japon. Imiter d’autres cultures, d’autres civilisations, certes, mais pouvoir en même temps harmoniser avec ce qui est typiquement japonais. Ne pas organiser une fête de la contemplation de la lune à Ishiyama « comme si la lune n’était pas là ».

Louange de l’ombre[1] de Jun’ichirô TANIZAKI, toit-parapluie contre toit-chapeau ou les jérémiades d’un vieux Japonais

 

Dans son essai Louange de l’ombre (In’ei raisan), publié en 1933, Jun’ichirô TANIZAKI, arrivé « à l’âge de radoter comme un vieux », réfléchit aux particularismes du Japon et de son rapport à l’Occident. L’auteur se dit attaché à l’excellence japonaise en architecture, mode de vie, artisanat, art, esthétique. Il est à la recherche de ce qui l’apaise (et on le comprend) : l’ombre et le silence.  Cette quête spirituelle, philosophique, artistique, devient un hommage au clair-obscur en tout lieu, à la luminosité ténébreuse de la laque, à l’écran coulissant du shôji, à la pénombre du théâtre nô, à la douce volupté des lieux d’aisance, à la lanterne de pierre…

C’est un essai qui se veut amusant et instructif sur la modernisation du Japon que Tanizaki juge décidément regrettable. On tombe sur des réflexions franches et piquantes sur la différence des goûts et coutumes :

 

« Je suppose que nous, les Orientaux, avons tendance à nous satisfaire de la situation telle qu’elle se présente, du coup nous ne ressentons pas d’injustice à être dans l’obscur, nous nous disons que nous ne pouvons rien y faire, et si la lumière est chiche, eh bien nous plongerons dans le noir et nous découvrirons par nous-mêmes la beauté intrinsèque de la lumière chiche. En revanche, ces progressistes d’Occidentaux souhaitent toujours améliorer leur condition. Ils recherchent toujours plus de clarté, de la bougie à la lampe à huile, de la lampe à huile aux réverbères de gaz, jusqu’aux lampadaires électriques, et se donnent beaucoup de mal pour chasser la moindre ombre. »

 

Tout en reconnaissant des emprunts délicieux à la culture chinoise (le papier hoshô comme « de première neige », le jade « d’une lumière mate et onctueuse »), tout en admettant les aspects bénéfiques de l’occidentalisation (le confort de l’électricité et du chauffage), Tanizaki veut retrouver l’âme du Japon. Imiter d’autres cultures, d’autres civilisations, certes, mais pouvoir en même temps harmoniser avec ce qui est typiquement japonais. Ne pas organiser une fête de la contemplation de la lune à Ishiyama « comme si la lune n’était pas là ».

 

Peut-on lier cette volonté de retour à la spécificité japonaise au contexte du nationalisme renaissant de l’époque ? Le Japon qui, après une longue période d’isolement, s’était ouvert à l’Occident dans la deuxième moitié du XIXème siècle, se met dans les années 1930 non seulement à cultiver le traditionalisme jusqu’à l’autoritarisme, mais également à mener une idéologie et une politique coloniales des plus agressives, notamment par l’invasion de la Mandchourie en 1931. Le propos de Tanizaki ne semble pas a priori politique. Néanmoins, il préconise un idéal de japonéité. Ne pas singer la pensée et la littérature de l’Occident. Réinventer l’originalité japonaise.

Il conviendrait de compenser les pertes de la culture japonaise par l’art et la littérature. L’art est présenté comme l’ultime rempart contre l’envahissement étranger, le dernier endroit où l’on peut conserver l’esprit japonais. Ce qui élimine toute idée de révolution ou de subversion. L’art deviendrait-il le gardien des traditions ? Cette conception pourrait paraître complètement infondée ou ridiculement rétrograde si l’on compare le traité de Tanizaki au manifeste Poetry As Insurgent Art (1953) de l’Américain Lawrence Ferlinghetti ou au cinéma mi baroque mi intimiste de l’Italien Federico Fellini. Tanizaki ne mentionne pas non plus l’influence de la peinture japonaise sur l’Occident, ce dont il aurait pu se réjouir. On songe à Amandier en fleurs (1890) du Hollandais Vincent Van Gogh ou à La Lettre (1890-1891) de l’Américaine Mary Cassatt.

Tanizaki ne pouvait prévoir que le Japon du XXIème siècle allait devenir l’empire de la lumière artificielle avec ses façades et avenues illuminées de néon. Il ne pouvait non plus prévoir que son pays allait faire coexister tradition et modernité. Et comment aurait-il interprété le nouvel engouement de l’Occident pour le Japon ? Et qu’aurait-il pensé de la diffusion/réception massive de la culture japonaise en Occident au moyen des anime et mangas et aussi des films, lui qui avait identifié, souligné « les nuances d’ombre ou de tonalité des couleurs » propres au cinéma japonais ?

Comme quoi, se lamenter des emprunts et des imitations n’empêche pas les transferts culturels à travers l’histoire du monde. La marche du temps n’œuvre pas pour un arrêt sur vieille image ou sur vieille idée. D’ailleurs, en opposant l'Orient à l'Occident, comme par exemple le toit-parapluie de l’habitat japonais au toit-chapeau de l’habitat occidental, Tanizaki n’est pas dupe de la validité de sa propre posture:

« Ma foi, jérémiades que tout cela, vous aviez raison. D’autant plus que je suis moi-même parfaitement conscient des bienfaits du monde contemporain ; on aura beau dire, maintenant que le Japon a mis le cap sur la culture occidentale, il n’y a rien à faire d’autre que de marcher vaillamment en laissant les vieux sur place. »

Ce texte fondamental, par son louange de l’ombre, éclaire sur les lueurs indistinctes et les profondeurs coalescentes de l’Orient.

 

 

[1] Jun’ichirô TANIZAKI. Louange de l’ombre (1933). Traduction Ryoko Sekiguchi & Patrick Honoré. Arles : Editions Picquier, 2017.

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