« Memorial Drive » de Natasha Trethewey, l'écriture contre l'oubli

Natasha Trethewey, inconnue en France malgré une immense carrière de poétesse aux États-Unis, livre un récit autobiographique pour comprendre le meurtre insensé de sa mère par son beau-père dans une prose qui interroge constamment le pouvoir de l’écriture face à l’oubli volontaire ou involontaire du passé. Memorial Drive est en lice pour le Prix Médicis étranger 2021.

Memorial Drive de Natasha Trethewey nous amène à Gulfport dans le Mississippi et à Atlanta en Géorgie entre 1966, année de naissance de l’auteure, et 1985, année de l’assassinat de sa mère Gwendolyn Ann Turnbough par un ex-mari.

Le récit autobiographique intègre des documents archivés par la police, insère un long récit laissé par la victime, reconstitue l’histoire familiale ancrée dans l’histoire sombre du Sud profond.

Cette recherche clinique de la vérité ne peut se défaire de la douleur du deuil et de la culpabilité qui hantent la fille jusqu’à aujourd’hui. En préambule, l’auteure raconte un rêve où elle entend la voix de sa mère : « Sais-tu ce que ça fait de porter une blessure qui ne guérit jamais ? »

Natasha Trethewey, inconnue en France malgré une immense carrière de poétesse aux États-Unis[2], livre là une prose qui interroge constamment le pouvoir de l’écriture face à l’oubli volontaire ou involontaire du passé et face aux révisions et effacements inhérents au souvenir.

Elle qui croyait s’être délestée des séquences terribles de l’enfance et de l’adolescence, se retrouve à essayer de ressusciter sa mère, de compléter les images manquantes, de faire émerger les fragments des années perdues. Elle veut aussi maîtriser le chaos infligé par son beau-père qu’elle surnomme « Big Joe », un Othello de bas étage, un vétéran de la guerre du Vietnam devenu un mari méfiant, violent, mentalement instable, un homme qui aime conduire sa Ford Galaxie « sans destination particulière ».

L’histoire de Gwendolyn avait pourtant bien commencé. Alors qu’elle est étudiante à l’université d’État au Kansas, une histoire d’amour avec un étudiant blanc originaire du Canada[3] mène au mariage (contracté dans l’Ohio car le Mississippi à l’époque n’autorise pas les unions entre Blancs et Noirs) et ensuite à la naissance de Natasha. Celle-ci souffrira inévitablement de son statut d’enfant métisse :  « Le traitement que je recevais variait tellement selon que je me trouvais avec ma mère ou mon père que je n’étais pas sûre de savoir à qui ou à quel lieu j’appartenais. »

Cependant, le quartier afro-américain de Gulfport et surtout la maison familiale lui procureront un sentiment de sécurité : « C’était le lieu enchanté de mon enfance, du bonheur fugace de mes parents, de ma certitude absolue que la vie ressemblerait toujours à ça, son quotidien s’organisant autour de ma famille maternelle. »

Après le divorce du couple, la mère et la fille vont s’installer à Atlanta, « la ville qui incarnait le mieux l’émergence du Nouveau Sud ». Même si leur nouvelle vie promet d’être intéressante et que la mère a accroché le panneau  « Chambre de Natasha sous les étoiles » dans leur nouvel appartement, le destin de Gwendolyn qui s’en va travailler au Mine Shaft Bar d’Atlanta est comparé au rapt de Perséphone par le dieu des Enfers.

Après l’arrivée de « Big Joe », la mère et la fille s’emmurent dans leur silence. Natasha se demande si son silence n’a pas coûté la vie à sa mère. Et lorsqu’elle retourne à Atlanta quinze ans après le meurtre de sa mère, elle fait des détours pour ne pas emprunter l’autoroute 285 qui la ramènerait à Memorial Drive, pour ne pas se souvenir, pour « tenir les pires souvenirs en échec ».

Memorial Drive est la route du souvenir, de tous les souvenirs.

Du Sud qui a résisté au Nord mais s’est incliné devant le discours de Lincoln prononcé à Gettysburg : « Tous les hommes sont créés égaux ». Du premier et solennel portrait de famille comme pour fêter la décision de la Cour Suprême[4] de rendre inconstitutionnelles les lois interdisant les mariages mixtes.  Du voyage au Mexique où les différences de couleur entre le père, la mère et l’enfant passeraient inaperçues. De la visite, à l’occasion de Thanksgiving, de la grand-mère qui a fabriqué des rideaux pour les différentes pièces de leur foyer à Atlanta. De la première fois où Natasha entend sa mère se faire battre par son beau-père. Des chansons qui ont accompagné les années de solitude et de détresse : The Impossible Dream de Roberta Flack ou The Dock of the Bay d’Otis Redding.

La vocation d’écrire, pressentie par son père, encouragée par sa mère, permet à Natasha Trethewey de donner un sens à la vie et à la mort de Gwendolyn Ann Turnbough. Mais l’écriture permet aussi à l’auteure de faire un travail sur soi. « C’est l’histoire que je me raconte pour survivre » reconnait-elle simplement.

Dans une prose limpide, sans effets de langage, la poétesse tente de comprendre un meurtre insensé. Outre les faits, les preuves, les conversations, les archives, l’auteure évoque ses rêves où les métaphores font la liaison avec la vraie vie. Une porte vue en rêve devient enfin ce seuil qu’elle peut franchir.

Memorial Drive nous conte une tragédie humaine d’une banalité universelle. Le livre est en lice pour le prix Médicis étranger 2021.

[1] Natasha Trethewey. Memorial Drive (2020). Traduit de l’américain par Céline Leroy. Éditions de l’Olivier, 2021.

[2] Prix Pulitzer pour son recueil Native Guard (2006) sur le rôle des soldats noirs pendant la Guerre de Sécession. Nommée Poet Laureate (poète officiel des États-Unis) en 2012 et en 2013.

[3] Le futur poète Eric Trethewey.

[4] L’affaire Loving contre l’État de Virginie.

memorial-drive

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.