Un jour, un livre - «Baya» d'Aziz Chouaki

Baya, rhapsodie algéroise (1989, réédition Bleu autour 2018), le premier roman d’Aziz Chouaki, donne la parole à une Algéroise de 58 ans qui se remémore sa vie, ses désirs, amours, colères et frustrations, tout en évoquant, par touches à la fois vives et naïves, l’histoire de son pays entre les décennies 1940 et 1960.

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Baya d’Aziz Chouaki, comme un istikhbar[1]aux sons et saveurs de la vie

 

Baya, rhapsodie algéroise (1989, réédition Bleu autour 2018), le premier roman d’Aziz Chouaki[2], donne la parole à une Algéroise de 58 ans qui se remémore sa vie, ses désirs, amours, colères et frustrations, tout en évoquant, par touches à la fois vives et naïves, l’histoire de son pays entre les décennies 1940 et 1960. La parole de Baya, car il s’agit bien d’une parole de femme et non pas de sa reformulation par une voix omnisciente, est enregistrée comme un matériau brut, naturel, fruste, originel. Parole entortillée, déchiquetée, tiraillée entre phonèmes et lexèmes, par endroits à la limite du compréhensible. Comprend qui veut. Arabesques et lignes droites. Parole qui peut également rester en suspens avec ou sans points de suspension. De vieilles photos et de vieilles lettres motivant la réminiscence et la rêvasserie. Baya, comme ça, un matin n’a pas envie d’exécuter ses tâches ménagères. Prédisposée au monologue jouissif.

Chouaki a choisi la forme du roman mais ne donne pas dans le romanesque au sens traditionnel.  On est à mille lieues et langues de La Princesse de Clèvesou de Bonjour Tristesse. Chouaki est un écrivain de son temps, ce vingtième siècle finissant où le post-modernisme fouille et restitue l’âme, le cœur, le corps des femmes. Baya est un peu la version arabe de la jeune Celie, l’Afro-Américaine indigente et inculte dans La Couleur pourpre d’Alice Walker qui se projette dans ses missives à Dieu et à sa sœur. Et aussi une variante de la Japonaise vieillissante O Rin, la récitante de légendes en chansons, dans Narayama de Shichirô Fukazawa (qui était musicien comme Chouaki). Baya se cherche et se trouve à travers un flux chaotique, ininterrompu de mots qu’elle nomme des « cabrioles ». Elle les entend, les malaxe et se les approprie. Comme elle s’approprie son reflet dans l’eau qui lui donne forme et donne sens à sa vie lorsqu’elle accompagne son père à la pêche. « Et hop, j’rentre dans le bassin, dans mon image, dans l’eau. »

Chouaki, qui connaissait le berbère, l’arabe, le français et l’anglais, s’amuse, se délecte de l’arbitraire des langues qui sont bien plus que des langues. Les langues sont des systèmes structurant, hiérarchisant les sociétés et leur culture, définissant politiques et idéologies. En dehors de leur utilisation standard, elles deviennent le patrimoine, la destinée des petites gens. Baya, à sa façon, s’insurge contre les discours normés, qu’ils soient français ou arabes, et conforte ainsi son statut de protagoniste dans sa propre histoire et dans l’histoire de l’Algérie et de la France. Elle pourrait être cantonnée au rôle de fille/épouse/mère invisible, sauf qu’elle décide de participer goulûment à l’histoire de sa famille, de son quartier, de son pays, de la même manière qu’elle dévore les crêpes au miel et déguste de la gazouze blanche. Baya découvre les mots et « la tribu du ver bêtre », le sexe et le plaisir, les istikhbar envoûtants de la chanteuse Meriem Fekkaï, sa mère riant au soleil, la mort et le deuil, les gens, leurs vices, faiblesses et médiocrité, les révolutions et les dogmes, Alger « comme une langue léchée par la mer », Paris et la maison de Victor Hugo.

Quand elle ne s’emporte pas contre la Française hautaine Rolande Torres (« Rolande son vilsage, on dirait une cour jette avec ses thâches de rousseur et puis mais chante ! »), ou contre les Indépendantistes qui ont pillé sa maison (« Ils ont volé des meubles, des habits, de la vaisselle ; bande de sauvages, c’est ça l’indépendance ? »), Baya a une vision conciliante, englobante, humaniste. Elle se dit musulmane mais aime aussi Jésus et la Vierge. Elle regrette qu’à cause de la guerre les gens ne sachent plus ce qu’est une fleur, une saison. Si elle subit les violences de l’histoire, si elle mesure les carences de son quotidien dont un mari un peu bourru et terre-à-terre, elle trouve dans les mots la folie, la poésie, la musique pour croire à l’amour, aux arcs-en-ciel, aux légendes argentées. Car Baya sait que « ça aide à vivre les mots ».

 

©Esther Heboyan, 2019

 

 

 

 

 

[1]Un istikhbar est une improvisation musicale, un prélude vocal sur un rythme libre.

[2]Aziz Chouaki : Tizi Rached, 1951- Paris, 2019. Romancier (L’Etoile d’Alger, 1997) et dramaturge (Esperanza, 2017) qui s’était exilé en France suite à des menaces.

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