Un jour, un livre - «La Dernière Harde» de Maurice Genevoix

Véritable hymne à la nature autant qu’à la beauté animale, en l’occurrence une troupe de cervidés face au paradoxe prédateur de la chasse, « la Dernière Harde » est un chef-d’œuvre de Maurice Genevoix…

Le cerf, qu'il soit de Sologne, ou comme ici de Rambouillet, est le fil rouge du roman magnifique de Maurice Genevoix : "La Dernière Harde" © Lorenzo (reproduction interdite) Le cerf, qu'il soit de Sologne, ou comme ici de Rambouillet, est le fil rouge du roman magnifique de Maurice Genevoix : "La Dernière Harde" © Lorenzo (reproduction interdite)

Si l’on devait définir « La Dernière Harde », roman écrit par le Solognot Maurice Genevoix, de l’Académie française, et publié par Flammarion en 1938, c’est le mot chef-d’œuvre qui vient immédiatement à l’esprit. Ce livre ne prend pas une ride, tout simplement parce qu’il y réunit la vie et la mort au cœur de la forêt, et même en général en filigrane, éternel recommencement, avec dans La Dernière Harde, le paradoxe destructeur de la chasse qui enlève l’une en donnant l’autre, sans pour autant trouver un sens au geste prédateur du chasseur, du veneur…

Et puis, le style poétique de Maurice Genevoix, aux mots ciselés, imagés, précis, apporte sa force lumineuse à l’histoire, d’autant que Genevoix qui était pêcheur à la ligne, n’était pas chasseur : « C’est, je crois, par amour de la chasse, que j’ai cessé d’être chasseur. », résumera ce contemplatif inconditionnel de la Nature. Maurice Genevoix le narrateur vous transporte alors immédiatement « dans » la forêt, décor majestueux, secret, dangereux tout autant que salvateur pour l’animal. Et l’auteur vous glisse ensuite à votre insu, par la magie des mots, dans la peau de ses personnages, que ce soit les trois hommes – un piqueux, un braconnier…  – ou les cervidés (Le Rouge, Le Roué, Le Pèlerin) que ceux-ci traquent chacun à leur manière… La Dernière Harde, c’est d’abord le roman, tel un fil conducteur, d’un cerf, Le Rouge, qui devient chef de harde au cœur de leur jardin d’Éden forestier, et l’étrange fascination que ce beau cerf parmi les autres exerce sur un autre solitaire de la forêt, le piqueux la Futaie, jusqu’à l’affrontement tragique final entre ces deux-là… Écoutez Genevoix décrire un vieux cerf parmi les autres cerfs et biches du groupe : « Tout droit, le cou large et velu, il portait haut son chef couronné d’une ramure ample et sombre. Ses yeux songeurs regardaient au loin devant lui. Lorsque le remous des échines se fut refermé sur son corps, ses bois royaux continuèrent de surgir, haut dressés, par-dessus les bêtes de son clan. »

La Dernière Harde fait partie, avec Raboliot (1925) et La Forêt perdue (1967) du triptyque littéraire consacré par l’auteur à la quête secrète, souvent conflictuelle et violente, qui anime chaque homme, parfois cristallisée par la passion de la chasse. La Dernière Harde reste avant tout une ode à la vie, dont l’histoire, pour ne pas dire l’intrigue, baigne dans une atmosphère totale de véracité, que ce soit dans la description comportementale de la harde ; les codes verbaux et gestuels de la chasse ; la peinture de la nature qui enveloppe en permanence les « protagonistes » du roman (devenu même écologique aujourd’hui), au travers de leurs destinées, le tout nimbé de poésie narratrice. Comme les derniers mots du livre : « Maintenant, il a tué le Pèlerin, les biches sont veuves dans les Orfosses (…) Le brame s’est tu, le vent ne soulève plus les feuilles. Les biches attendent en frissonnant, toutes seules dans la forêt morte. La lune brille juste au-dessus d’elles. »

(*) La Dernière Harde (Éditions Flammarion). 288 pages.

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