Un jour, un livre - Un jour dans l'année 1960-2000 de Christa Wolf

«Comment la vie advient-elle ?» s’interroge Christa Wolf, en 2003, dans la présentation de ce livre étrange... De 1960 à 2000, cette femme écrivain, membre du parti communiste en Allemagne de l’Est, a tenté de décrire le déroulement d’une journée de sa propre vie, chaque année, le 27 septembre. Que retenir de ce témoignage précieux, à la fois personnel, sociopolitique et historique ?

 Comment les instants de notre vie, en s’enchainant, deviennent-ils un parcours de vie, un destin…? s’interroge Christa Wolf, en 2003, dans la présentation de ce livre étrange, qu’elle définit comme un «témoignage sur une époque... ». De 1960 à 2000, elle a tenté de décrire le déroulement d’une journée de sa propre vie, chaque année, le 27 septembre. En 2003, la publication de ces 41 chapitres constitue pour elle « comme un devoir professionnel », transcendant  le sentiment d’échec ressenti, face à l’évolution de son pays…  Mais au delà du témoignage proposé, c'est toute une vie de femme qui s’écoule, avec ses opacités, ses doutes et ses imperfections, ses désirs, ses interrogations et ses renoncements, tiraillée entre la matérialité du corps et du monde qui s’impose, et les exigences de sa conscience, profondément humaniste et écologiste.

Quand j’ai acheté ce livre, je venais de rencontrer des personnes de mon âge, nées après la guerre en Allemagne de l’Est, et je voulais tenter de comprendre ce qu’elles avaient pu vivre. J’avais été marquée par la similitude de nos vies et de nos points de vue, mais surtout par une forme de désarroi intérieur, comme si il et elle avaient été détruits profondément, comme si une partie de leur vie avait été anéantie au cours de la réunification allemande… Christa Wolf est née en 1929, et c’est donc, plutôt, à la vie de la génération précédente que ce livre fait écho. Mais peu importe, en réalité, car il atteint un aspect universel, par sa structure même. Le rythme de l’écriture et la succession des années accélèrent le temps et donnent une forme de vertige. A la première lecture, j’ai arrêté le livre en son milieu, prise d’une sourde angoisse concernant ma propre vie ! Au fil des chapitres, parce que le 27 septembre est la veille de l’anniversaire d’une des filles de l’auteure, la mention de la vie de ses enfants donne la mesure du temps qui passe. A peine vingt ans, et voilà les enfants parents à leur tour… Encore vingt ans, et les petits-enfants sont adultes ou adolescents… En ce sens, la question rétrospective posée en ouverture (« Comment la vie advient-elle ? ») atteint le lecteur ou la lectrice de plein fouet.

Chaque journée décrite semble peu de chose, faite de petits riens, identiques et répétitifs : se lever, faire sa toilette, faire à manger, s’occuper des enfants, discuter avec son conjoint, faire la vaisselle et le ménage, traiter le courrier, faire les courses, se mettre au travail, etc. La vie d’un ou d’une écrivain diffère des vies des salarié.e.s, obligé.e.s de quitter leur maison à heure fixe pour aller travailler. Mais l’aspect répétitif se retrouve en partie identique. Une forme de méditation personnelle se met en place, au fil des pages, devant les glissements progressifs et imperceptibles de la vie vécue, inscrite dans les corps et le monde en changement.

Christa Wolf a 31 ans, en 1960, quand elle répond à la proposition d’un journal moscovite, faite aux écrivains du monde entier, de décrire de la manière la plus précise possible une journée de cette année là, la même pour tous et toutes. L’année suivante, elle décide de continuer cet « exercice obligé ». Elle instaure « le jour dans l’année » comme un rempart contre l’oubli, cette « perte d’existence » quasiment instantanée, ressentie au fil des heures et des jours. Ce travail descriptif lui permet également de « ne pas perdre la réalité des yeux », de conserver un regard attentif sur les conditions matérielles de l’existence. Sa position sociale particulière lui offre sans doute certains avantages, mais ne la prémunit pas de la rugosité de toute vie corporelle, inscrite dans le réel comme malgré soi. Elle ne la prémunit pas, non plus, de l’opacité de notre propre vie psychique, encastrée dans l’espace et le temps, et dans les mondes sociaux.

Christa Wolf n’est pas encore célèbre quand elle commence à se décrire elle-même dans son quotidien, le plus lucidement possible, en y incluant son mari et ses filles. Sa réussite en tant qu’écrivain ne fait qu’accroître ses doutes et ses interrogations, tandis que la situation politique prend de plus en plus d’importance dans sa vie et ses pensées. La rigueur imposée par la forme choisie (décrire une seule journée) semble parfois impossible à tenir. D’autres fois, elle semble au contraire envahir la vie de l’auteure et modifier momentanément le fil du temps. Christa Wolf tente de ne pas tricher, ni avec elle-même, ni avec son lectorat potentiel : elle lui décrit son expérience d’écriture particulière, l’implique dans ses difficultés et ses réflexions à ce sujet. Cet étrange parcours, à la fois objectif et subjectif, provoque un effet miroir, et nous interroge sur notre propre existence quotidienne.

Le livre est parfois difficile à suivre, pour quelqu’un qui ne connait pas la littérature allemande et les protagonistes de la vie politique et intellectuelle locale, des années 1960 à 2000. Christa Wolf fait partie d’une élite privilégiée, en contact avec l’étranger, à l’est comme à l’ouest. Au fil des années, on voit les journaux, la radio et la télévision de l’ouest prendre de plus en plus d’importance dans ses modes d’information, face aux discours répétitifs des médias locaux qui la désespèrent. On voit également l’ensemble de nos propres repères, techniques, scientifiques et idéologiques, s’installer dans ses actes quotidiens, ses raisonnements et ses pensées. Son positionnement communiste ne cesse jamais d’être lucide et d’évoluer, face aux difficultés de la mise en œuvre des idéaux, face au régime politique biaisé, à la censure, au départ de ses amis vers l’ouest et à la dégradation du système économique et social. En 1960, on la voit s’intéresser à la vie d’ouvriers en usine et noter comment les relations interpersonnelles distordent les objectifs collectifs. Comment articuler les individus et la société ? Cette question centrale parcourt ses réflexions, tandis que la question « pourquoi rester ? » s’impose progressivement. Elle revient à plusieurs reprises, comme une discussion récurrente entre son mari et elle, un doute persistant accompagné d’une résistance (d’une lucidité ?) quant à la force d’attraction opérée par le capitalisme voisin. Dans le cours d’une vie, au milieu des engagements quotidiens, les autojustifications peuvent varier. Nous cherchons tous et toutes à valider nos choix à nos propres yeux, sans parfois réussir à nous les expliquer vraiment. Sa position sociale acquise lui offre des marges d’action et lui permet de soutenir d’autres personnes. Des douleurs plus profondes, non dites, créent peut-être une impossibilité à affronter de nouveau un exode chaotique, ou un exil définitif… Elle les a déjà vécus à 16 ans, à la fin de la guerre… Quoiqu’il en soit, comment choisir entre la peste et le choléra ?... semble nous dire l’auteure. Sa vie intellectuelle puissante lui garantit une forme de liberté intérieure, tandis que « ceux qui partent » vont chercher à l’extérieur la certitude de leur liberté.

Christa Wolf a participé au mouvement citoyen éphémère qui a tenté d’inventer une « troisième voie », juste avant la réunification des deux Allemagne. Après la réunification, elle décrit la destruction du système socio-économique autour d’elle, la mise au chômage de milliers de personnes, le sous-emploi des diplomé.e.s de l’Allemagne de l’Est, et la mise à la décharge de milliers de livres des maisons d’édition locales… Elle se trouve attaquée personnellement : on lui reproche d’avoir été en lien avec la Stasi dans sa jeunesse, et d’avoir profité de sa position au parti communiste. Elle se défend en faisant remarquer qu’elle a été, elle aussi, et sa famille, surveillée et inquiétée par la Stasi. Tous ces éléments constituent des fils d’intérêt dans le livre, tout en restant mêlés à d’autres considérations, concernant la vie matérielle et intellectuelle de l’auteure, ses questionnements au cours de l’écriture, ses réactions face à la réception de ses livres, ses voyages et ses rencontres, etc.

Le choix de décrire toujours la même journée dans l’année maintient comme un voile sur des événements marquants, vécus dans le courant de chaque année. Ni journal intime, ni biographie, ce livre apparaît comme un objet littéraire non identifié. Christa Wolf s’y cache et s’y livre tour à tour, sans que l’on ne puisse vraiment deviner sa personnalité. Elle s’interroge elle-même sur sa modestie et/ou son orgueil, et sur sa place dans le monde. Quoiqu’il en soit, pour elle, c’est l’écriture qui lui permet de résister : elle transcende le quotidien et se transforme en arme pour affronter les multiples difficultés imposées par le monde qui l’entoure. Ses qualités littéraires nous emportent au fil des pages, malgré ou à cause de la rigueur qu’elle s’impose, pendant quarante ans…

Lundi 27 septembre 1993, p 433 : « Je me tiens dans l’embrasure de la porte de la cuisine, une lumière pénètre, nouvelle pour moi, une claire lumière d’automne, moins fortement filtrée par le feuillage plus clairsemé du peuplier devant la fenêtre, soudain c’est comme si je voyais pour la première fois le banc neuf, clair, et la table de la cuisine, comme si toute la lumière de toutes les tables de cuisine de ma vie se rassemblait sur celle-ci, en un clin d’œil voici qu’y prennent place tous les membres de la famille et tous les invités qui se sont assis à notre table de cuisine, réunis autour de celle-ci, et moi parmi eux, silhouette qui change et qui vieillit. Par delà le temps, nous nous regardons, tant d’yeux dont certains se sont fermés à jamais, d’autres se sont détournés, honte, distance, haine, pour toujours. Il en vint d’autres, qui furent les bienvenus. La lueur demeure sur la table, un rire retentit, une proximité s’instaure. Comment avons-nous vécu ? Que nous étions innocents. Et amicaux, joyeux, généreux. Curieux, aussi. Comme ne pressentant rien. La trahison, à notre table de cuisine ? Nous ne voulions pas y croire. Nous cherchions à retenir ceux qui s’enfuyaient. Entre-temps une main méchante a éteint les bougies l’une après l’autre. Qui la dirigeait ? Les autres ? Moi-même ? Le temps d’un clin d’œil. Je me tiens dans l’embrasure de la porte. La lueur s’est éteinte. De toute la journée, je ne pourrai oublier que je l’ai vue. Ce seul instant gorgé de réalité aiguise ma perception de tous les autres instants de cette journée. »

Nous savons bien, désormais, tous et toutes, que nous reconstruisons la réalité vécue sans jamais pouvoir toucher le réel par la pensée, sans jamais savoir exactement les motivations profondes de nos actes… Christa Wolf en est consciente, elle aussi, quand elle publie ses quarante et un textes, en tentant de les retravailler le moins possible, pour « conserver leur authenticité »… nous dit-elle… pour « se voir historiquement, installé dans son époque »… C’est très certainement un exercice difficile, qui nécessite à la fois beaucoup de modestie et une grande force, soutenue par la volonté d’exercer un certain « pouvoir sur le monde », à son propre niveau. En relatant une des discussions organisées par des femmes autour de ses livres, Christa Wolf écrit : « C. voudrait parler de « Médée » comme d’un « livre féministe », ce terme est contesté, la discussion se poursuit sur le problème du pouvoir, qui est le fil rouge de mes livres, comme dit l’une d’entre elles… » Et elle ajoute, à la fin de cette phrase « …; je ne saurais le confirmer.»… Je pense qu’il ne faut pas nier l’importance de cette question du pouvoir, pour chacun et chacune d’entre nous. Personnellement, je salue le courage de Christa Wolf, qui tente d’opposer sa voix, et la force du réel, à la vague libérale qui emporte tous ses espoirs anciens... En 2003, elle écrit : « Notre histoire récente me semble courir le risque de se voir réduite à des formules commodes et de s’y trouver enfermée. Des communications comme celle-ci peuvent peut-être contribuer à entretenir la fluctuation des opinions sur ce qui s’est passé, à examiner encore une fois les préjugés, à dissoudre ce qui s’ankylose, à reconnaître des expériences propres et à mieux les assumer, à s’ouvrir un peu plus à des situations étrangères… ».

Il me semble que nous avons un urgent besoin de ces voix étrangères, face à notre monde qui s’embrase, au sens propre comme au figuré, malgré ou à cause de toutes nos libertés acquises… Alors que « nous allons fêter les trente ans de la chute du mur »…, j’aimerais connaître le point de vue de toutes ces personnes vaincues, communistes humanistes renvoyées dans les poubelles de l’histoire, murées dans le silence de leurs expériences passées. En lisant ce livre, j’ai brutalement eu l’impression d’avoir été amputée de la moitié de l’Europe, intellectuellement parlant. Car parmi les écrits en provenance de l’Est, qui a fait le tri ? Certes, il y avait (et il y a encore) la censure à l’Est. Mais à l’Ouest, quelle autre forme de censure a été (et est encore) à l’œuvre ? Comment pourrions-nous construire une autre société en nous privant des réflexions et des analyses de ceux qui ont tenté de le faire ?

Peut-être Christa Wolf a-t-elle publié ce livre, en 2003, comme une « bouteille à la mer »… « un livre à la mer »… pour les générations futures… En tous cas, pour moi, présenter la chronique de ce livre à l’occasion des 30 ans de la chute du mur, c’est lancer une « bouteille à la mer »… face au naufrage actuel du libéralisme… C’est aussi, plus concrètement, rechercher d’autres témoignages, concernant les multiples « vécus » de la vie en Allemagne de l’Est et de la réunification allemande… Médiapart nous a déjà offert quelques articles saisissants, mais je reste inquiète sur la tonalité générale que va prendre la célébration qui vient.

En attendant vos conseils de lecture, il me reste à découvrir (avec beaucoup de retard) l’œuvre de Christa Wolf, qui lui survivra sans doute encore longtemps.

Pour plus d’informations sur l’auteure et ses livres :

Christa Wolf, l’écriture et la vie, de Nicole Bary

https://www.cairn.info/revue-etudes-2015-2-page-79.htm

 

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