Billet de blog 30 oct. 2021

Le Mississippi dans la peau d'Eddy L. Harris ou l'Amérique racontée en pagayant

« “Chez soi” est une notion fluide. C’est là où on est jusqu’à ce qu’on n’y soit plus. Puis, c’est ailleurs. “Chez soi” s’est déplacé. » Eddy L. Harris raconte sa seconde descente du Mississippi à bord d’un canoë depuis le lac Itasca jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Comme d’autres avant lui, Harris réaffirme que voyager équivaut à « transformer les champs du possible ».

esther heboyan
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Le Mississippi dans la peau d’Eddy L. Harris ou l’Amérique racontée en pagayant

Les États-Unis d’Amérique en tant que géographie et société demeurent un vaste sujet pour les écrivains nord-américains qui vont sur ses routes, ses voies ferrées, ses chemins forestiers et ses cours d’eau pour rapporter des œuvres denses, fictions, poésie ou récits. Le Mississippi dans la peau (titre original : River to the Heart, 2020) d’Eddy L. Harris raconte sa seconde descente du Mississippi qu’il entreprit en 2014 à bord d’un canoë depuis la source du fleuve au lac Itasca dans le Minnesota jusqu’à son embouchure à La Nouvelle-Orléans. Un défi que l’auteur avait déjà relevé en 1985 lorsqu’il était à un tournant de sa vie, entre envie de tout arrêter et désir de vivre.

Tout écrit sur le fleuve mythique long de 3780 km, qui court du nord au sud du continent, traversant ou longeant une dizaine d’États, rappelle invariablement Mark Twain et William Faulkner. Eddy Harris, qui a grandi à Saint-Louis dans le Missouri et donc possède une connaissance directe, intime du Mississippi, ne se mesure ni à l’un ni à l’autre. Ce n’est pas son objectif.

Cependant, comme Twain et Faulkner en accord ou désaccord avec leur époque, Harris a quelque chose à dire sur l’Histoire des États-Unis entre vraies et fausses représentations, et sur la société américaine depuis le refus d’affranchir l’esclave Dred Scott qui avait présenté sa demande en terre libre en 1847.

Le récit de voyage se doublant inévitablement d’un récit autobiographique, l’auteur réfléchit à son histoire personnelle et aux possibilités de trouver sa place dans l’immensité et la variété de la nature, ce qui le rapproche du transcendantaliste Henry David Thoreau qui choisit de « vivre délibérément, ne faire face qu’aux faits essentiels de la vie ».

Tout aussi délibérément, Harris conclut à son appartenance à la société américaine en tant que Noiraméricain, récusant le terme Afro-Américain qui le rattacherait faussement à l’Afrique, se déclarant « cent pour cent américain ». Eddy Harris dit tout cela avec simplicité, selon sa propre définition.

En décrivant la vie sur les flots et les berges du Mississippi, Harris ne manie ni l’humour ni la satire d’un Twain, n’a pas recours à la tragédie ironiquement déstructurée d’un Faulkner. Le style d’Harris tient souvent du reportage journalistique (d’ailleurs, ce second périple a fait l’objet d’un film documentaire) que viennent étayer descriptions et explications. Il arrive que le récit de voyage s’épanche en réflexions politico-philosophiques sur l’Amérique, le monde, la France où il vit depuis 2007.

N’est-ce pas le propre d’un récit de voyage ?

Il arrive que le texte s’agrémente de séquences lyriques. Comment rester insensible au Mississippi, fleuve majestueux, impétueux, où « tout est aventure, même le silence » ? Le texte est ce qu’il dit : un récit de voyage comme l’aurait pu écrire Nicolas Bouvier. Ce second récit est (re)découverte des lieux et des gens sous la présidence de Barack Obama, ce qui n’augure rien de bon pour Harris qui craint le retour du racisme, « un nouveau chapitre de peur ».

Même s’il n’a aucune intention de jouer les gurus, Harris, qui a inspiré des lecteurs par le passé avec son premier récit Mississippi Solo : A River Quest paru en 1988 (Mississippi Solo chez Liana Levi, 2020), peut encore inspirer, guider des hommes et des femmes dans leur (con)quête des fleuves, forêts, plaines, prairies, petites villes et métropoles d’Amérique.

La recherche du bonheur est à la portée de l’humain.

Pour y parvenir, il convient non seulement de vaincre sa peur de la nature hostile et potentiellement destructrice, mais également de vaincre sa peur de la société en noir et blanc. Il faut séparer le vrai du faux, les faits réels des faux-semblants. Il faut chercher l’harmonie une fois que les mythes se sont effondrés. Harris avoue écrire pour changer le monde. Et son atout est de ne pas croire en la fatalité.

Ainsi lui vient le bonheur d’être sur le fleuve, un bonheur tout ce qu’il y a de plus simple, un moment essentiel, comme l’aurait dit Thoreau :

« Lorsque le vent est bon, que le courant porte et que le canoë avance tout seul, j’entre dans un de ces moments de roue libre où la conscience s’efface. Il n’y a plus ni passé, ni futur, le présent aussi disparaît »

Harris sait, dès le départ, que sa seconde descente du Grand fleuve ne ressemblera en rien à la première, que cette fois-ci le sens du voyage compte plus que la prouesse et qu’à l’euphorie de sa jeunesse a succédé la connaissance des épreuves : 

« À présent, je connais les dangers que j’ai affrontés jadis, les chiens sauvages, les remous autour des écluses, les deux péquenauds gras à la gâchette facile, le fleuve trop large, les rapides, l’épuisement, les courbatures, la douleur. Parce que je sais que ces dangers me guettent, j’éprouve plus de crainte que lorsque je me suis embarqué la première fois sans savoir à quoi m’attendre. »

 oute sa vie, Harris a reçu des avertissements du fait même de la couleur de sa peau que, lui, considère « comme un variant génétique superficiel ».

Dans son enfance, on lui a conseillé de se tenir à l’écart des quartiers blancs de Saint Louis. À la veille de son premier voyage en canoë, on lui a rappelé que sa présence ne serait pas toujours bienvenue. Harris lui-même n’a jamais oublié les crimes racistes comme celui de James Byrd à Jasper au Texas que l’on a trainé à l’arrière d’un pick-up « jusqu’à ce que sa peau soit arrachée de sa chair, sa chair arrachée de ses os et sa tête arrachée de son corps ».

Harris est persuadé que le meilleur existe et il veut aller chercher le meilleur, mais il règle ses comptes avec l’Amérique de la haine raciale. Le périple sur le Mississippi est sa manière à lui d’affirmer sa place dans son pays, dans une communauté d’individus blancs, noirs, amérindiens, asiatiques, etc.

« Être sur le fleuve, c’est transcender les frontières de la peur et de la peine, et revendiquer un droit de propriété, celui d’appartenir à l’Unum.»

Harris fait une pastiche du poème Stopping by Woods on a Snowy Evening de Robert Frost : « à qui ces bois appartiennent, je crois le savoir/si tu es noir, évite-les/Ne va pas au bois, ne va pas au fleuve/Évite les bars, les toilettes aussi/Inaccessibles sont les fontaines/Les bons jobs, les bonnes écoles/si tu es noir, je veux dire. »

L’écrivain-voyageur tente de réveiller les consciences comme Langston Hughes l’avait fait avec son poème « I, Too », répondant à Walt Whitman et à ses nombreuses célébrations de la nouvelle nation. Comme les temps changent, pense Harris, on peut questionner les légendes surfaites, les vérités fabriquées.

Et quoi de plus propice au changement, à la métamorphose qu’un fleuve ?

Certes, les nuées de moustiques, les herbes hautes, les remous des écluses, le froid glacial rendent le voyage difficile. Mais, il y a aussi les rencontres inoubliables. Une vieille dame blanche de l’Iowa lui ouvre sa porte et lui sert de la soupe. Jim Jones de la tribu des Ojibwés lui permet d’assister à la récolte du riz sauvage. Melanie, l’ornithologue, lui explique l’extinction de la tourte voyageuse. Jim Anderson du National Park Service l’incite à prendre soin de la Terre.

À la recherche « d’un non-événement remarquable », Harris, devenu un « céiste-au-long-cours », reconsidère certaines réalités et notions sous l’angle de la fluidité. Par exemple, que signifie « chez soi » ? Regardant l’histoire du monde, il en conclut que : « ‘Chez soi’ est une notion fluide. C’est là où on est jusqu’à ce qu’on n’y soit plus. Puis, c’est ailleurs. Chez soi s’est déplacé. »

Autre exemple, pourquoi avoir la nostalgie du passé ? L’idée d’une grandeur passée calcifie les nations, les empêche d’aller vers « la modernité, l’universalité et l’humanité commune ».

Le Mississippi dans la peau nous livre aussi des réflexions sur le voyage. Harris définit l’intervalle jouissif entre le départ et l’arrivée, un moment clef au cours des étapes : « L’objectif est d’aller d’ici à là-bas, de là où je suis à là où je voudrais être.

L’important est de faire et d’être, moins d’aller là-bas que d’être ici, la magie de l’entre-deux ». Comme d’autres avant lui, Harris réaffirme que voyager équivaut à « transformer les champs du possible ». Dans son cas, pagayer revient à ne pas se croire impuissant face à l’adversité, qu’elle soit physique ou symbolique.

On regrettera que l’édition française n’ait pas retenu le très beau titre américain, River to the Heart (Fleuve de cœur, Fleuve qui va au cœur ? ), qui fait peut-être référence à la nouvelle « Big Two-Hearted River » (« La Grande Rivière au cœur double ») d’Ernest Hemingway et à la solitude de son héros Nick Adams sur les bords de la rivière Fox au Michigan au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Eddy L. Harris, Le Mississippi dans la peau, (River to the Heart, 2020), trad. Pascale-Marie Deschamps, Éditions Liana Levi, 2021.

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